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Full text of "Angelica Kauffmann"

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w Mt^ in 2010 with funding from 

^ ^1^ University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/angelicakauffman01wail' 





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GELICÂ 





KAUFFMANN. . 



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IMPRIMERIE d'ap. É7EUAT ET C, M 



rne «Iii CKlran . (6 



ANGELICA 



KAUFFMANN 



IWf. Léon de Wailly. 



PARIS, 

AMBROISE DUPIIP, ÉDITEUR 

DES MKMOir.F.S DU DIABLE, PAR FRÉDÉRIC SOTMÉ, 
7 , 1U;K VIVIENNK. 

1858. 



k- C A B INET dT LECTURE. 

Lttiraine ancienrie el moderne 

I E.Desbois&Fjls 

— »-«- 

.RueIi-jquene.;0-BnRnFATIY 



h 



Les voyageurs qui ont suivi. la rive droite du 
Rhin jusqu'au lac de Constance peuvent avoir 
gardé un souvenir pénible des quatre lieues qui 
séparent Coire de Meyenfeld. Ce que Ton nomme 
la grande route n'est qu'un âpre sentier qui , comme 
un guide infidèle, vous abandonne à tout instant; 
tantôt il se perd sur la pelouse , tantôt il s'enfonce 
dans une nier de cailloux que charrie rimpétueuse 



2 ANGELIGA 

Lauquhart, ou que versent du haut des montagnes 
les torrents qui sillonnent à chaque pas la vallée; 
souvent aussi il se divise et se multiplie : en sorte 
que si vous vous aventurez seul dans un trajet 
de si peu d'étendue , vous courez grand risque de 
vous égarer. 

En ^1759, le peintre tyrolien Jean -Joseph 
Kauffmann s'y était engagé à pied avec sa fille 
Angelica. On était aux premiers jours de Tau- 
lomne; il n'avait pas plu depuis longtemps, et 
Tétat du chemin élait aussi satisfaisant que pos- 
sible, c'est-à-dire ♦gI qu'il a été décrit. Kauffmann 
élait un petit homme sec et fluet, de cinquante-cinq 
à soixante ans; sa fille en avait quinze à seize : 
c'était une brune aux yeux bleus, au teint pâle , à 
la taille svelte sans être fort grande , dont les 
cheveux nattés s'échappaient d'un large chapeau 
de feulre noir. Tous deux étaient en deuil, et^ 
bien que la perle qu'ils avaient faite ne fût pas 
récente, leurs yeux conservaient des traces visibles 
de pleurs. 

— Allons, mon ange, il faut secouer noire 
chagrin, dit kauffmann, changeant d'épaule son 
bâton ferré où pendait un paquet de bardes enve- 
loppées d'un mouchoir bleu. 

— Oui , mon père , répondit la jeune fille , et 



KAUFFMArSlN. ^ 

sou iioQt alla au devant d'un baiser qui de nou- 
veau fit couler leurs larmes. 

— En vérité , je suis le plus enfant des deux 1 . . . 
j'ai eu tort de m'arréter à Coire. Je n'ai pu résister 
au désir de revoir les lieux où j'ai connu ta bonne 
mère , où je me suis marié , où tu es née , et cela 
m'a fait mal. Pauvre Cleofe ! 

Comme il disait, un bruit de chevaux se fit 
entendre en arrière , et ils furent joints par un 
courrier en culotte de peau jaune iet veste ga- 
lonnée , que précédait un gijide du pays. Sur 
une route peu fréquentée tout est distraction , et 
celle-ci suftit pour rompre le fil dès Moiras pensées 
du peintre. 

—Combien y a-t-il d'ici à Meyenfeld? demanda- 
t-il au guide qui passait aussi rapidement que le 
permettait sa monture et l'état de la route. 

— Une lieue et demie pour vous comme pour 
moi, répondit celui-ci sans s'arrêter» 

— Diantre ! dit Kauffmann , tirant sa montre 
d'un air contrarié , nous ne déjeunerons guère 
avant dix heures 1 Je regrette de t'avoir écoutée , 
mon Angelo ; si nous avions pris des chevaux , 
nous serions maintenant à l'auberge du Laurier- 
d'Or. Ce n est point cette parlie du chemin qu'il 



4 ANGELICA 

ialiail faire à pied, elle est détestable; te voilà 
déjà toute fatiguée, et tu verras que nous n'arri- 
verons pas à Schwarzenberg avant la nuit. 

En effet, Angelica commençait à ralentir invo- 
lontairement le pas : ce regret lui rendit des 
forces. 

~ Voulez-vous, mon père, que je vous chante 
une chanson pour abréger la route? 

— Volontiers, mon Angelinette. Mais rien de 
mélancolique , je t'en prie : je ne suis pas encore 
assez gai pour aimer la musique triste. 

Angelica , posâlit la main sur le bras de son 
père, consultq-quelques instants sa mémoire; puis 
d'une voix pure et étendue elle lui chanta , 
tout e_^iarchant , une chansonnette italienne. 

•<_ Bravissima signorina ! dit Kauffmann avec un 
6ccent allemand, et, dans son enthousiasme, il se 
mit dune voix chevrotante à fredonner la fin du 
dernier couplet. 

Il était facile de voir que le doux remède avait 
opéré ; le mari oubliait son veuvage et presque son 
appétit; quanta la jeune fille, la musique qu'elle 
aimait avec passion captivait aisément son âme, 
et elle était à un Age où l'avenir occupe dans nos 
idées beaucoup trop de place pour qu'il en reste 



KAUFFMAiMX. 5 

une bien vaste au passé : tous deux marchaient 
d'un pied plus dispos et le cœur allégé. 

Mais ils arrivèrent à un de ces carrefours si fré- 
quents dont on a parlé, et, malgré son expérience 
des localités, le vieillard vit que cette fois il allait 
rester court. Si sa fille avait refusé de prendre des 
chevaux , il n'avait pas voulu de guide : ils 
étaient quittes. 

11 marchait sous lui, presque sans avancer, 
comme un cheval de parade, et relardait de 
quelques secondes l'inévitable instant où il aurait 
Thumiliation d'avouer son ignorance. Angelica 
vint à son aide : 

— Décidément, mon père, je suis un peu 
lasse : permettez-moi de faire ici une courte 
halte ; ce ne sera pas du temps perdu pour le 
voyage : nous serons plus agiles après avoir pris 
haleine. 

Et , sans attendre une réponse dont elle était 
sûre, elle s'assit sur un petit tertre de gazon. 
Kanffmann resta debout, se rongeant les ongles , 
et fnisant de vains efforts de niémoire, 

Angelica ne comptait point sur la mémoire de 
son père, mais sur quelque passant uïieux instruit ; 



6 ANGELICA 

et elle était déterminée à être lasse tant qu il n'en 
surviendrait pas. 

Son pieux stratagème lui réussit plus tôt qu'elle 
n'avait espéré; elle ne tarda pas à distinguer 
dans le lointain un bruit de chevaux qui venaient 
du même côté que les précédents. 

Kauffmann ne fut pas le dernier à s'en apei-ce- 
voir : il se sentit soulagé d'un grand poids, mais il 
n'en témoigna rien ; et voyant arriver la solution 
de son problème : — 11 faut pourtant, dil-il, son- 
ger à nous remettre en marche, ma chère petite. 

Angelica , par sa lenteur à se lever, favorisait 
cette ruse innocente. 

— Ah! voici des cavaliers! s'éeria-t-il , prenant 
un air surpris. Ce sont probablement les maîtres du 
courrier que nous avons vu il y a une demi-heure, 

La cavalcade était composée de trois per- 
sonnes , un guide et deux voyageurs que Kauff- 
mann reconnut pour être Anglais. Tous deux, 
comme leur guide, trottaient sur de petits che- 
vaux du pays. L'un de ces étrangers devait ap- 
procher de la trentaine ; sa physionomie annonçait 
un caractère impérieux; ses yeux noirs et perçants 
étaient ombragés de cils et de sourcils roux, mais 
de ce roux foncé , estimé des peintres et que les 



KAUFFMANN. 7 

Anglais nomment aubum. Il était grand, sa tour- 
nure était remarquable, et, quoique mal monté, 
ou devinait en lui un adroit cavalier. L'autre, plus 
jeune de quelques années , était plus grand que 
son compagnoji; il était blond, son teint jaune et 
terreux , sa poitrine rentrée , ses longues et 
maigres jambes qui pendaient presque à terre , 
indiquaient une santé fort délicate. 

Arrivés au niveau d'Angelica , les deux étran- 
gers échangèrent un coup d'œil rapide, ralenti- 
rent le pas , et, après un demi-salut, qui fut rendu 
par Kauffmann avec usure : —Voici un bien mau- 
vais chemin pour de si jolis pieds, monsieur, 
dit le plus âgé. 

— II pourrait être meilleur, répondit le piéton 
contrarié de son modeste équipage , et cherchant 
à se donner un air dégagé; mais ce qui est volon- 
taire est toujours bon , et , quand rien ne presse , 
tout est promenade. D'ailleurs pour prendre des 
vues , rien de tel que d'être à pied : à cheval , la 
paresse gagne, et l'ennui de descendre fait perdre 
plus d'une occasion. 

— Monsieur est peintre? 

— Oui, monsieur, mom5 sommes peintres. 

— Quoi ! cette jeune demoiselle aussi? 



H ANGE Lie A 

— Cest vraiment une bonne fortune que cette 
rencontre , dit le plus jeune , pour vous surtout , 
Francis ; car moi , je suis un profane. Monsieur, 
mon cousin est un confrère. 

— Et en cette qualité , reprit celui qu'on avait 
nommé Francis, j'espère que vous ne refuserez 
pas de nous admettre à 1 honneur de votre con- 
versation. 

Cette humble requête fut faite d'un ton de grand 
seigneur, qui ne semblait pas supposer la possi- 
bilité d'un refus et contrastait singulièrement avec 
ce titre modestede confrère. Pendantque l'artiste 
intrigué se confondait en remerciements, le blond 
avait quitté la selle. 

— Mon cher monsieur, dit-il à Kauffmann , 
mie faveur en entraîne une autre. Il est impossible 
que nous restions à cheval quand mademoiselle 
esta pied : veuillez sans façon, à l'anglaise, accep- 
ter pour elle un de nos chevaux. Si elle daigne 
monter le mien , ce sera rendre service à rhomine 
et à la bête; car les reins de ce bidet plient sous 
moi, et j'ai, comme vous voyez, les jambes si lon- 
gues, que je ne suis pas certain de n'avoir pas fait 
la route à pied. 

Artistes ou hommes de qualité , comment refu- 



KAUFFMAiMN. 9 

ser desgeDssi prévenants? Le jeune Anp,lais se re- 
louinait pour faire va" r l'autorisation paternelle, 
lorsqu'il s'aperçut qu if avait été devancé; la jeune 
fille , moitié de gré , moitié de force , venait d'être 
assise sur le cheval de Francis , toute rouge de 
confusion. 

1,6 galant désappointé ne voulut pas avoir Taf- 
Iront de remonter à cheval. A défaut de la fille , il 
se rejeta sur le père et lui offrit la place qui restait 
vacante; maisThonnéteAUemand savaitsonmonde, 
il s'excusa, et résista à toutes les instances. Ce 
que voyant, et pour abréger les compliments, 
notre obstiné, avec une violence moins douce que 
celle de son parent , entreprit de hisser le petit 
homme sur la selle vide; mais celui-ci, quoiqu'il 
eût perdu terre dans les grands bras de son anta- 
goniste , se débattit si bien qu'il parvint à retom- 
ber sur ses jambes, d'un peu haut, il est vrai, et 
tout essoufflé , mais fort reconnaissant du reste et 
ravi d'avoir sauvé de la lutte sa réputation desa- 
voir-vivre. 

Si Kauffmann eut l'honneur du combat, c'est 
au cheval qu eu échut le bénéfice ; son cavalier, 
pour ne pas en avoir le démenti, passa son bra« 
dans la bride , et les deux athlètes se mirent à 
cheminer paisiblement cote à côte, tandis que 



10 ANGELICA 

Francis , mieux partagé, allait devant avec la 
jolie brune. 

Pendant quelque temps Tarrière-garde resta 
silencieuse : l'Anglais peu salisfait probablement 
de son partner, 1 Allemand préoccupé du désir de 
savoir le nom de ce singulier confrère. Il cherchait 
un moyen adroit de contenter sa curiosité, lors- 
que le jeune homme prit la parole , et se mit à 
vanter les charmes de l'incognito en voyage. 

Le début n'était pas encourageant : la suite y 
répondit. Kauf fmann eut beau tourner autour de 
la question, citer deux ou trois noms de peintres 
anglais , tout ce qu il put tirer de son discret 
compagnon , c'est qu'ils venaient des sources du 
Rhin , qu'ils se rendaient à Brégenz , que leur 
projet était de voir le lac de Constance , et de 
conlinuer à suivre le Rhin jusqu'en Hollande , où 
ils s'embarqueraient pour TAugleterre. 

Angelica partageait le doute , sinon la curiosité 
de son père. Fille d'un artiste de fortune et de 
talents médiocres , d'une naissance obscure , elle 
avait peine à accorder dans ces étrangers cette 
apparence de grands seigneurs avec la qualité 
modeste que se donnait lun deux. Elle était dis- 
posée à n'y voir qu'une petite supercherie , un 
moyen d'entrer plus vite en relations; mais elle 



KAUFFMANN. H 

ne sut que penser, lorsque Francis ayant amené 
Fentretien sur la peinture , fit preuve de con- 
naissances qui annonçaient une pratique sérieuse 
de Fart; puis, s' excusant bientôt en homme du 
monde d'une conversation si aride , il effleura 
divers sujets avec tant de grâce, qu'Annélica , vi- 
vement intéressée, laissa échapper un regret naïf, 
qui la rendit toute honteuse , lorsque le guide 
annonça Meyenfeld. 

Arrivé à la porte de la seule auberge de la ville, 
Francis, toujours en qualité de confrère, invita 
les deux artistes à déjeuner. Kauffmann, dont 
l'appétit s'était réveillé à l'aspect de l'enseigne du 
Laurier-d'Or , allait accepter avec empressement; 
mais pour son malheur, il rencontra les yeux de 
sa tille qui lui faisait signe de refuser : ces deux 
avis contraires venant se confondre dans sa pen- 
sée , il répondit par un phrase équivoque, et se 
hâta de rejoindre Angelica qu'une fille d'auberge 
conduisait à sa chambre. 

Dès qu'ils furent seuls, le vieillard lui demanda 
le vrai motif de son refus. 

— Vous allez encore me reprocher d'être fière, 
dit-elle , appuyant sa tête d'un air câlin sur l'é- 
paule de son père; mais pourquoi aurions-nous 
cette obligation à des étrangers? 



1-J A.NGELICA 

— Tout le portrait de ta mère ! Allons! comme 
tu voudras! et, récompensé de sa condescendance 
[)ar un baiser, il lira la sonnette, et commanda, 
non sans soupirs, un déjeuner frugal, insistant 
pour qu'on le servît le plus tôt possible. 

— Dans la minute, monsieur, dans la minute! 
fut la réponse agréable qu'il reçut, et, ayant dénoué 
le petit paquetbleu, il se mit en attendant à réparer 
le désordre de sa toilette. 

Au bout de vingt minutes, et sachant qu'Angelica 
avait aclievé la sienne, le vieux peintre sonna de 
nouveau : il se faisait un grand remue-ménage 
dans la maison , mais personne ne lui répondait. 
Enfin , ayant rencontré dans le corridor le garçon 
qui avait reçu ses ordres, il lui en demanda des 
nouvelles. 

— Dans un petit quart d heure î lui cria celui-ci 
tout en descendant précipitamment Tescalier. 

— Comment! secria Kaufl'mann . il y a une 
demi-heure, c'était dans une minute , et mainte- 
c'estdans un quart d'heure ! Et il rentra en pestant 
chez sa fille. 

11 avait déjà plus d'une fois tiré sa montre avec 
impatience , lorsqu'on vint frapper à la porte. 

— - A la fin ! dit-il d'uu air soulagé. Mais au lieu 



KAUFFMANN. 45 

du garçon, il vit entrer le courrier des deux Anglais 
qui faisaient demander si madame avait achevé sa 
toilette , et si Ion pouvait servir. 

L'épreuve était cruelle : notre affamé ne se 
sentait pas le courage de refuser un déjeuner 
excellent et tout prêt , pour un mauvais qui ne 
l'était pas. Il regarda sa fille d'un air piteux que 
la farouche ne remarqua pas sans doute ; car au- 
rait-elle eu la cruauté de charger le courrier d'ex- 
primer tous leurs regrets de ce mal-entendu ; 
son père et elle avaient si peu accepté l'invita- 
tion , qu'ils avaient commandé leur déjeuner. 

Le courrier se relira , et un nouveau soupir, 
accompagné de plusieurs bâillements, fut tout ce 
qui sortit de la bouche du pauvre peintre ; mais 
sa mauvaise humeur croissait de plus en plus, il 
lui fallait une victime; il l'alla chercher dans la 
cuisine. 

Lorsqu'il y entra, les marmitons allaient et ve- 
naient très-affairés ; les fourneaux brûlaient garnis 
de casseroles de toute forme; le chef était, comme 
on dit, dans son coup de feu. 

— Ah ça , voulez-vous me servir mon déjeu- 
ner, oui ou non? dit le petit homme en colère. 



H ANGELICA 

— On y va, monsieur, on y val 

Mais Kauffmann n'en était plus à se contenter de 
paroles : il insista pour voir ce qu'il avait com- 
mandé, cuit ou non. 

Le cuisinier, qui était en même temps le maî- 
tre de l'auberge, fut obligé d'avouer qu'il ne s'en 
était pas occupé ; les deux niylords lui donnaient 
tant de besogne qu'il avait oublié la petite com- 
mande. 

A cette funeste nouvelle , annoncée dans ces ter- 
mes méprisants, Kauffmann perdit tout à fait pa- 
tience, il était venu faire une querelle, mais il se 
serait contenté à moins. Prenant donc l'attitude 
la plus digne et la plus dédaigneuse possible, il se 
répandit en invectives contre une auberge où Ton 
faisait mourir les voyageurs de faim, et n'épargna 
pas Meyenfeld , qu'il traita de misérable village, 
disant que , pour être une ville, il ne suffisait pas 
d'avoir des murs et des fossés. 

L'aubergiste, quoique piqué de l'injure adres- 
sée à son établissement, avait dévoré cet affront : 
l'auberge du Laurier-d'Or était la seule de Meyen- 
feld; bonne ou mauvaise, il ne craignait pas la 
concurrence. Mais lorsqu'il entendit tourner sa 
ville en ridicule, Tamour de la patrie se souleva 



KAUFFMANN. \o 

en lui , et Dieu sait de quelles armes , dans une 
cuisine, son indignation allait faire usage contre le 
calomniateur, si le grand Anglais blond n'était 
survenu , attiré sans doute par le bruit. 

Le jeune étranger n'eut pourtant l'air de rien 
remarquer; il alla droit au peintre, qui était tout 
ébouriffé comme un vieux coq , le remercia vive- 
ment de céder enfin à leurs vœux, et ayant dit de 
servir, il lui prit la main et Tentraîna hors de la 
cuisine. 

Kauffmann , flatté de recevoir ces marques de 
déférence devant 1 impertinent cuisinier, ne faisait 
qu'une molle et insuffisante résistance; mais lors- 
ju'il vit enlever des fourneaux plusieurs mets qui 
exhalaient une odeur délicieuse, l'instinct animal 
fut le plus fort, il oublia jusqu'à sa fille, et entra 
^ans la salle à manger, où il trouva sou confrère 
debout près d'une table servie avec autant de re- 
cherche que l'endroit le comportait. 

Angelica , ne voyant pas revenir son père , avait 
fini par descendre ; on lui désigna la pièce où il 
''attendait, et elle en ouvrit la porte croyant l'y 
rouver seul, 11 était déjà attablé, la serviette à la 
)outonnière. 11 n'y avait plus à reculer; la sau- 
age , touchée d'ailleurs de son regard suppliant. 



£* 
f" 



10 ANGE Lie A 

se résigna de bonne grâce, et s'assit en face de 
lui. 

Les deux amis s'excusèrent de leur insistance : 
on faisait rarement en voyage d'aussi charmantes 
rencontres , et il devait être permis de chercher à 
les prolonger. 

— Ces rencontres d'un jour laissent parfois les 
plus durables souvenirs, dit Francis regardant la 
jeune fille d'un air tendre. 

Cette tournure sentimentale que prenait l'entre- 
tien ne parut pas du goût de l'autre Anglais, qui , 
par un esprit de rancune peut-être, se fit le cham- 
pion de I indifférence et de la liberté. 

— Mais , dit-il , ces souvenirs ce sont autant de 
regrets. 

— Dites des espérances, Robert! reprit Fran- 
cis. Je ne puis me résoudre à croire que des âmes 
qui ont de l'affinité entre elles puissent être sépa- 
rées à tout jamais , une fois qu'elles se sont ren- 
contrées : la sympathie doit les réunir tôt ou 
tard. 

— On voit bien que nous sommes en Allema- 
gne, repartit Robert... Pardon, monsieur, dit-jl 
au peintre; mais ne trouvez-vous pas à celte mé- 
taphysique le goût du terroir? 



KiVUFFMANx\. 17 

Jusque-là les cousins avaient fait tous les frais 
de la conversahon; Angelica n'y prenait qu'une 
part silencieuse, et Kauffmann divisait toute son 
attention entre son verre et son assiette , con- 
vaincu, comme Taubergiste, que les deux Anglais 
n'étaient rien moins que des lords. Il n'avait point 
entendu la phrase sur laquelle on riiiierpellait, il 
se la fit répéter avec force excuses, et Tinterpré- 
tant à sa façon : 

— Je suis tout à fait de Tavis de myîord , dit- 
il; quand on a fait d'aussi bonnes rencontres, il 
coûte de penser qu'on ne se retrouvera pas. 

Évidemment, la traduction de son idée était : 
Quand on trouve en chemin de riches seigneurs 
qui vous invitent à une excellente table, il faut 
espérer que, de leur pari ou de toute autre, on 
recevra encore d'aussi charmantes invitations. 

— Quant à moi, qui ne suis pas si optimiste, 
dit Robert en regardant le peintre, j'aime pres- 
que autant une ennuyeuse rencontre; celle-là ne 
laisse point de regrets. Qu'en pensez-vous, mon 
cher monsieur? 

~ Excellent, dit celui-ci, songeant plus au 
vin qu'on lui servait quà une théorie qu'il n'avait 
pas très-bien comprise. 

I. 2 



18 ANGELICA 

Robert , qui par régime ne buvait que de l'eau, 
s'était fait l'échansou de son vieux voisin à la sa 
tisfaction de tous deux : il s'acquitta de sou office 
avec tant de zèle que, vers la fin du repas , Kauff- 
mann était le plus heureux des mortels, et s'il 
avait eu un tableau à faire en ce moment, en dépit 
de ses prétentions de coloriste , tous les objets au- 
raient pris une teinte rose sous ses pinceaux. 

On venait de servir le dessert; le bonhomme 
renversé sur sa chaise , et ses petites jambes éten- 
dues sous la table, se balançait dans un état par- 
fait de béatitude et d'épanouissement : tout à coup 
sa fille se lève, son visage est altéré, et porte 
l'empreinte d'une souffrance ou d'une émotion 
visible. Les deux étrangers l'entourent : mais elle 
ne veut que son père, elle a besoin de sortir, de 
prendre Tair 1 elle n'est pas bien ! 

Kauffmann inquiet s'empresse péniblement der- 
rière elle ; mais quelle est sa surprise , lorsque, 
montés dans leur chambre, elle lui met aux 
mains son bâton et son paquet, et que leur petite 
dépense payée, elle Tentraîne précipitamment 
hors de l'auberge, sans répondre à ses questions. 

Le vieillard, qui ne comprenait rien ace départ 
subit , à cet obstiné silence , se disait bien qu'il 
n'élait pas poli de quitter brusquement des hôles 



KAUFFMANiX. i9 

si prévenants; mais accoutumé à faire les vo- 
lontés de sa fille , et se sentant le cerveau obscurci 
par les fuméesdu vin , il finit par la suivre de con- 
fiance , et par ne plus conserver de toutes les 
idées qui s'étaient croisées dans son esprit que 
le regret d'abandonner une bonne table, une so- 
ciété distinguée , et d'être obligé de se remettre 
en marche (et quelle marche!) avec des jambes 
engourdies et une tète pesante. 

Il s'était même si bien résigné à ce rôle passif, 
qu'il ne fit pas la moindre observation lorsque 
Aiigelica prit le premier chemin de traverse sur la 
droite , avec bien peu d'hésitation pour une per- 
sonne qui n'était jamais venue auparavant dans 
ces lieux. Cependant , au bout de trois quarts 
d'heure d'une course silencieuse, le vieux peintre, 
qui commençait à se dégriser, s'aperçut qu'ils dé- 
viaient; et ils n'auraient pu arriver que le lende- 
main à Schwarzenberg, s'ils n'avaient loué des 
chevaux pour le reste de leur voyage. 



II. 



Cette roule que le peintie tyrolien faisait au- 
jourd'hui avec sa fille pour retourner dans son 
pays, il Tavait faite seul et en sens inverse , dix- 
huit années auparavant. A cette époque , la plus 
mémorable de son histoire , il se rendait dans la 
capitale des Grisons , sur la demande de 1 évêque, 
pour y exécuter divers travaux. 

Un voyage par lui-même n'était point un é\é- 



â^ AINGELICA 

iiemeiît dans la vie de notre artiste. Schwarzen- 
ber>j n'offrait pas de ressources suffisantes pour 
un talent même aussi modeste que le sien , et il 
était accoutumé à une existence nomade ; mais or- 
dinairement , sa tache terminée et sa bourse rem- 
plie, il revenait fidèlement à son village habité 
par toute sa famille, qui était fort nombreuse. 

Danscetteexcursionà Coire,il étaittombéamou- 
reux d'une jeune protestante , nommée Cleoie 
Lucin , qui s'était faite catholique pour Tépouser. 
Son mariage, la grossssâe de sa femme, l'édu- 
cation d'Angelica, enfin des commandes succes- 
sives pour Morbegno , Côme et Milan , avaient été 
autant d'obstacles à sou retour , quoiqu'il en car- 
ressât toujours l idée et qu'il se fît une fête de pré- 
senter sa femme et sa fille à son frère Michel. 

Devenu veuf, sou premier mouvement avait été 
de quitter une ville où tout lui rappelait la perte 
de sa femme, et d'aller chercher des consolations 
au sein de sa famille ; mais comme père, il devait 
calculer, et Milan lui offrait des ressources qu'il ne 
pouvait raisonnablement s'attendre à trouver dans 
le Vorarlberg. H avait donc fallu recommencera 
vivred'espérance et de résignation : dix-huitannées 
n'avaient pas suffi. 

Il y avait cinq à six mois qu'il s'était remis à 



25 



, - l,.rsau'il reçut la proposition 
cette diète severe , ^""'^ j^ Seinvor^enberg. 

ae décorer l'ésl,sepao.ss.^,^^.^.,,,,e 

Acetle con-n-'-; 7 ",.;3H instamment de eon- 
leUredeM.chel, q»_^ '^P écrivait-il , q«e son 

e,„reeen,archeCo— ^^^^ 

''""■*'"" "fiU s occupait déjà de leur prepa- 

paysavecsatiiie, > 

rer un logement chez Im. 

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Cet arrangement, qui cou 

fois de son cher village ^_^^^^.^^„,„t à ,a loi 

P,Se des i|»f'°:;;j„"; grossit les objets aux yeux 

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24 



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Ce n-est pas que Micliel „e l,„ ^. . / 

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■"■er , et fermier du Tvrol L ' '' ''"'" '■^^■ 

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«-"gers. Il vivait en p;,7""'-"'Pl«'en.en. 

paysan des eontr.es vr^i;^::;:;^-"'-- 

Ses vova^es «!nn o- , ""^ ^"ire existence, 
yt.es, son séjour dans des villes telles que 



KAUFFMAiNiN. ;25 

Milan , i obligeaient, quoiqu'avec bien moins de 
iTssources pécuniaires , d'accorder beaucoup au 
superflu. Ayant prévu que toutes les privations 
qu'il s'imposerait ne le mettraient jamais en état 
d'amasser un patrimoine j)our sa fille, il avait 
renoncé à toute idée d'économie : la dot qu il lui 
destinait , c'était la plus brillante éducation pos- 
sible, et comme Angelica avait répondu à ses soins 
et à ses sacrifices par des dispositions surpre- 
nantes pour la musique et la peinture, dans son 
imprévoyante idolâtrie , il lui avait donné des 
habitudes et des idées disproportionnées avec la 
modestie de leur position, et avait développé outre 
mesure , dans celte jeune tète qui n'y avait que 
trop de penchant naturel , le goût de Télégance 
et du distingué. 

Or, qu allait penser cette délicate citadine des 
mœurs grossières de sa famille de paysans , et 
après tant de panégyriques maladroits, que n'al- 
lait pas ajouter le désappointement à Telfet du con- 
traste? 

H fallait rentrer dans la réalité , et ce n était pas 
chose facile ; mais l'instinct a ses ruses : le bon 
Allemand , comme aurait fait un orateur con- 
sommé , sentit le besoin d'une adroite concession. 
Il commença par mettre en doute lexactitude de 



2(î ANGELICA 

ses souvenirs , et en vint jusqu'à se plaisanter lui- 
même d'assez bonne grâce sur les hyperboles de 
son patriotisme; puis, éloignant son point de 
départ pour adoucir la rapidité de la pente, il 
débita un magnifique éloge de Tagriculture, et, 
depuis Cinciiinatus jusqu aux empereurs de la 
Chine, n'omit aucun des illustres exemples que sa 
mémoire lui fournit. 

A cette carrière semée de toutes les fleurs de 
son imagination, il opposa celle des arts libéraux, 
et la compara , pour rendre son argumentation 
plus sensible , à ce rude et douteux sentier de 
Meyenfeld , Meyenfeld d'où ils avaient failli partir 
l'estomac vide 1 

• — Voilà bien , s'écria-t-il , ravi de sa compa- 
raison , voilà bien l'image de la carrière des 
arts , une ornière impraticable , décorée du nom 
de grande route , et pour dédommagement de tant 
de fatigues , une enseigne pompeuse , un laurier 
d'or , et rien à manger 1 

11 se trouvait éloquent : il regarda sa lille pour 
jouir de 1 effet qu'il produisait sur elle; mais on 
n'y voyait goutte. Il continua : 

— Nous autres artistes , mon Angelo , nous 
sommes des vaniteux, aussi on nous paie de fumée et 
de belles paroles. iNous habitons les villes, nous som- 



KAUFFMANiN. ^21 

mes vélns de soie, nous portons l'épée, et nous avons 
les manières du monde; mais qu'est-ce que tout cela 
prouve? en sommes-nous plus riches ou meilleurs? 
11 ne faut pas juger sur Técorce... ni sur rensei- 
gne, ajouta-t-il, revenant à cette comparaison qui 
satisfaisait sa rancune. Des formes peu élégantes 
cachent souvent des esprits très-distingués, et plus 
d'une veste de bure contient une bourse qui , pour 
être de cuir, n'en est pas moins bien garnie. 

Gomma il parlait, notre orateur reconnut 
Schwarzenberg dans l'ombre : il sentit son cœur 
battre j mais ce n'était plus de crainte, son éloquence 
y avait pourvu. Bientôt ils arrivèrent à une ierme 
située à l'entrée du village. 

— Nous voici enfin au terme de notre voyage , 
dit-il en s'arrêtant devant une grande porte mas- 
sive ; il paraît que l'on ne comptait plus sur 
nous. 

En effet, aucun bruit , aucune lumière, n'indi- 
quaient qu'on fût encore éveillé dans la ferme. 

— Il s'agit d'annoncer notre présence , dit-il , 
et, ayant rencontré le marteau qu'il cherchait à 
tâtons , il frappa. 

Le bruit excita les aboiements d'un gros chien 
de garde qui viiit flairer le dessous de la porte : 



28 ANGELICA 

mais ni le coup trappe , ni les hurlements du 
chien n'eurent lair devoir été entendus, exceplé 
d un coq qui se mit à chanter. 

— Voilà deux voix qui se marient bien ensemble, 
et ce duo avec accompagnement de marteau ne 
laisse pas d être harmonieux ; niais il ne me 
semble pas avoir produit tout l effet désirable : 
attention, messieurs les chanteurs! 1 orchestre va 
recommencer sa partie. 

En disant cela . il fit retomber le marteau avec 
plus de force : le chien aboya et le coq chanta 
de nouveau . comme attentifs à l'invitation du 
maestro. 

— Bravo, il bassoî bravo , il tenore! mais mon 
orchestre est trop sourd, il n'éveille que les oreilles 
qui ne dormaient pas ; il faut le renforcer. Vois 
donc, mon Angelica , loi qui a de bons yeux, si 
tu ne découvres pas quelque cordon de cloche. Les 
instruments de cuivre ont plus de sonorité que 
ceux de percussion, et si nous pouvons les com- 
biner ensemble , aidés de la voix de nos deux 
habiles chanteurs, nous donnerons à Tonde Michel 
une sérénade qu'il finira peut-être par trouver 
digne de son attention. 

Aufifelioa obéit à son père, et venait de trouver 
un pied de chèvre qu elle s'apprêtait à tirer, lors- 



KAUFFMANN. 29 

qwe d'une fenêtre, une voix demanda qui dian- 
tre frappait si fort à une pareille heure. 

— Des gens qui veulent entrer, apparemment , 
frère Michel. 

— Comment! c'est toi, Kauffmann ! ma foi, j'a- 
vais renoncé à te voir arriver aujourd'hui. Sois le 
bien venu : attends , je suis à toi ; le temps de bat- 
tre le briquet, de mettre ma culotte, et je des- 
cends. 

Au bout de quelques minutes, une lanterne 
dont la lumière avait passé de fenêtre en fenêtre 
vint éclairer le dessous de la porte cochère, et la 
voix déjà entendue renvoya le chien à sa niche. 
Une grosse clef tourna dans la serrure, et les deux 
frères furent dans les bras l'un de l'autre. 

— Et ta fille? j'espère que tu n'es pas venu sans 
elle , dit Michel après ce premier instant donné 
aux épanchements de 1 amitié fraternelle. 

— Oh! que non pas ! répondit Kauffmann es- 
suyant une larme d'attendrissement. Mon ange et 
moi , nous ne nous quittons pas comme cela ! Et 
il présenta à son frère Angelica, qui s'était tenue 
un peu à Téoart. 

— Celte chère enfant , que je l'embrasse donc! 
Et Angelica fut toute confuse de se trouver dans 



3() ANGELIGA 

les bras d'un oncle à moitié nu , et de sentir su 
sa joue une barbe que le rasoir avait négligé de 
puis plusieurs jours, 

— Comme Gretly va être contente ! la voilà don 
enfin arrivée , celte obère cousine 1 Holà , Véroni 
que ! 

A ce cri de stentor , se présenta une fille rc 
buste, toute engourdie de sommeil. 

— Allons, allons, réveillons-nous, la belle I vite 
une bourrée à Tâtre, et le souper sur la table. 

— Ce n'est pas la peine, dirent à la fois Rauf; 
manu et sa fille ; nous n'avons pas faim. 

— Comment î Vous avez dû dîner à Feldkircfc 
et depuis là, vous avez eu le temps de gagner d 
l'appétit en route. 

— Nous n'avons pas dîné à Feldkirck , frère 
mais nous avons déjeuné tard et beaucoup à Meye] 
feld. 

~ Quoi ! pas mangé depuis Meyenfeld , et 1 
ne veux pas souper! Ah çà , est-ce que tu fera 
lies façons? est-ce que nous ne sommes plus fr 
res , pour avoir été séparés si longtemps? 

Celte idée fit monter le sang au visage de M 
cbel . et il (ie\int tout d'un coup silencieux et pe 



KAIJFFMANN. M 

sif. Kaiiffmann eut toutes les peines du monde à 
calmer sa susceptibilité, et à le convaincre que, 
s'il refusait, ce n'était point par cérémonie. 

— A la bonne heure ! dit Michel. C'est entendu 
une fois pour toutes, ici comme chez vous, mes 
enfants ; mais au moins tu videras bien une bou- 
teille avec moi. 

Kauflmann ayant accepté ce terme moyen , Vé- 
ronique, sur un signe de son maître , en apporta 
deux. 

— Mais, c'est qu'elle est charmante, ta fille! 
Viens donc , mon enfant: est-ce que tu as peur de 
raoi? 

Angelica avait peine à se familiariser avec ce 
costume composé littéralement de trois seules piè- 
ces, une paire de sabots , une culotte , et uue che- 
mise toute ouverte qui laissait voir une poitrine 
grasse et velue. 

— Il ny a pas longtemps que nous nous connais- 
sons, c'est vrai ; mais je suis ton oncle, ton oncle 
paternel, dit-il, la tenant debout dans ses jambes, 
et lui prenant le menton à pleines mains, comme 
il aurait pris le museau de son dogue. Oh ! je n'y 
liens plus ! s'écria-t-il, se levant tout à coup, mou- 
vement dont elle profita pour se remettre à sa 
place. Il faut que j'aille réveiller ma fille ! 



3i ANGELICA 

Kauffmann le retint. 

— Elle m'en voudra , je t'assure î nous avons 
tant causé de vous, surtout de la cousine! Et 
quand viendra-t-elle? et comment est-elle? Oh! 
nous en avons fait des portraits de fantaisie ! . . . 
avec la langue s'entend : c'est notre seul pinceau , 
à nous autres qui ne sommes pas des artistes... 
mais, ma foi ! l'original les surpasse tous. 

— Elle ressemble à sa mère , dit Kauffmann , 
voulant en bon mari associer sa femme à cet éloge 
qui chatouillait son cœur paternel. 

— Pauvre femme ! dit Michel en serrant la 
main de son frère. Je ne l'ai pas connue ; mais sa 
mort nous a fait bien du chagrin. Le mariage a 
cela de mauvais ; il y en a toujours un qui part 
avant l'autre ! . . . C'est comme moi : veuf aussi ! . . . 
Mais allons, dit-il en débouchant une bouteille, 
il faut chasser les idées sombres. Pleurer trop 
longtemps les morts , cane leur fait pas de bien, 
et ça fait du mal aux vivants... D'ailleurs qu'il 
ne soit pas dit , frère , que nous avons été tristes 
le jour où nous nous son) mes revus après une 
si longue absence. A ta santé , frère ! à la tienne , 
ma jolie nièce! 

Augelica eut beau s'en défendre, il fallut se 



KAUFFMANN. 55 

laisser servir rasade et la boire, ou en faire sem- 
blant. 

— Vraiment! ajouta-t-il, Gretly nous manque 
ici... réellement vous ne voulez pas que je rap- 
pelle?... eh bien! soit: Plaisir différé nest pas 
perdu. 

Et les deux frères , un coude sur la table et le 
verre en main, devant le feu que la fraîcheur des 
nuits commençait à rendre fort ajjréable, se mi- 
rent à échanger les questions , à rappeler leurs 
souvenirs. Déjà les bouteilles avaient été rempla- 
cées , la conversation s'animait de plus en plus, et 
sans doute le jour les aurait surprisdans cette douce 
occupation , lorsque Michel, jetant un coup d'œil 
sur Angelica qu'il ne se lassait point de regarder, 
s'aperçut qu'elle combattait avec assez peu de suc- 
cès un besoin de sommeil , justifié par la longueur 
de la route et par Iheure avancée de la nuit. 

— Frère .Joseph , dit-il , il faut quitter la table : 
voici deux beaux yeux qui nous en nverlissent en 
se fermant. Demain nous aurons tout le temps de 
reprendre notre causerie. Excuse , notre nièce : tu 
n'es pas daus Tûge des souvenirs; mais, nous au- 
tre vieux , il ne nous reste plus guère que ça. 

Ayant pris une chandelle sur la table, il con- 
duisit Kauffmann et sa fille à l'étage supérieur, où 



34 ANGELIGA 

se trouvaient trois chambres assez vastes, arran- 
gées avec plus de soin et de propreté que le reste 
de la maison ; et, après quelques excuses sur la 
simplicité de leur gîte, il les quitta en leur souhai- 
tant une bonne nuit. 

Angelica , fatiguée, se hâta de se mettre au litj 
mais elle avait perdu toute envie de dormir en se 
déshabillant. 

Son esprit était en proie aux souvenirs , ces rê- 
ves de Tinsomnie , et depuis longtemps elle en- 
tendait la respiration bruyante de son père couché 
dans la chambre voisine, qu'elle pensait encore 
avec une émotion mêlée de honte à ce déjeuner 
dans l'auberge de Meyenfeld. Elle se demandait 
si rien dans sa conduite n'avait pu autoriser l'im- 
pertinence de ce voyageur, et sa conscience rassu- 
rée par un examen scrupuleux , sa fierté se révol- 
tait : cet affront, elle le devait sans aucun doute à 
leur humble manière de voyager, et à la distance 
des rangs qui justifie tant de choses. Pourquoi, 
elle aussi , n'était-elle pas née dans la classe élevée 
de la société, où ses sentiments marquaient évi- 
demment sa place? elle ne pouvait s'empêcher de 
le regretter avec amertume, et lorsqu'à la clarté 
de la lune qui venait de se lever, elle contemplait 
l'ameublement grossier de sa chambre, et que 



KALTFMANN. 35 

ses membres délicats sentaient la toile épaisse et 
rude de ses draps , tout en se reprochant ses désirs 
ambitieux, elle n'avait pas la force de retenir ses 
soupirs , et elle essayait de se consoler par Tespoir 
d'un avenir meilleur qu'elle devrait aux succès de 
sa carrière d'artiste. 

Alors, moitié pensée, moitié songe, les images 
de Rubens ambassadeur, du Titien porté en triom- 
phe , de Raphaël presque revêtu de la pourpre des 
cardinaux, apparurent resplendissantes à son ima- 
gination ; elle se jura de conquérir par son travail 
une position semblable , et, réconciliée avec le pré- 
sent par cette attrayante perspective , elle trouva 
enfin le sommeil dont sou corps barrasse avait be- 
soin. 



m. 



Lorsque Augelica se réveilla, il faisait grand 
jour. Un sommeil paisible avait réparé ses forces ; 
les bruits joyeux de la ferme , Todeur pure et saine 
des champs, disposèrent son âme à des idées rian- 
tes , et sa chambre, dorée des rayons du soleil, 
lui parut tout autre qu'à la sombre lueur de la 
chandelle. 

Son père, endormi plus tôt. avait été aussi plus 



38 ANGELICA 

matinal ; il était déjà descendu : elle sauta leste- 
ment hors du lit. A peine ses pieds touchaient-ils 
le plancher, que la porte s'ouvre, et une fille de 
quinze ans , petite , grassette , nez en Tair et che- 
veux châtains, se précipite à son cou. — Bonjour, 
ma cousine ! . . . C'était Gretly qui depuis une heure 
guettait impatiemment Tinstant de son réveil , 
tour à tour 1 œil ou 1 oreille collés au trou de 
la serrure. 

Les jeunes filles ont l'heureux privilège de sa- 
voir établir entre elles de promptes et faciles rela- 
tions. Dix minutes n'étaient pas écoulées, que 
nos cousines étaient les meilleures amies du 
monde ; elles avaient autant de choses à se ra- 
conter que les deux frères, la veille, après une 
séparation de dix-huit années. 

Sa toilette achevée , avec l'aide de Gretly , Au- 
gelica voulut aller rejoindre sou père; mais il 
était sorti avec Michel , pour rendre visite à leurs 
autres parents; et comme plusieurs ne demeu- 
raient point au village et tenaient des fermes aux 
environs, les jeunes filles restaient maîtresses ab- 
solues de la maison pour une bonne partie de 
la journée. 

Gretly se chargea d'en faire les honneurs à sa 
cousine , et. lui proposa , après le déjeuner, de lui 



KAUFF3ÏANN. 39 

montrer la ferme en détail. Angeliea , qui n'a- 
vait jamais vécu à la campagne, ne se promettait 
pas un plaisir bien vif de cette distraction ; mais 
Toffre était faite dans une obligeante intention : 
elle se laissa promener de la grange à Tétable , et 
de la basse-cour au colombier. 

Dès les premiers pas de cette revue , qui ne dé- 
rogea point à la minutie habituelle des propriétai- 
res, elle trahit son ignorance. Gretly surprise et 
divertie procéda, chemin faisant , à un interro- 
gatoire dont les réponses la faisaient rire aux éclats, 
mais avec tant de bonhomie qu Angelica ne put 
résister elle-même à la contagion. 

Au bout de quelque temps , tous ces secrets de 
la vie champêtre, qui lui paraissaient dénués d'in- 
térêt, prirent un autre aspect à ses yeux. A sou 
tour, elle questionnait avec curiosité , et finit par 
trouver un charme réel à cet examen dont elle 
avait redouté Tennui. Il est vrai que Tamabilité 
du cicérone, Toriginalité de son esprit, auraient 
suffi pour faire passer agréablement les heures , 
et que dès les premiers instants elle s'était senti 
de 1 entraînement vers la jeune fermière. 

Quand Michel et Kauffmann revinrent à Iheure 
du souper , ce n'étaient plus deux cousines , c'é- 
taient deux sœurs. 



40 AiNGELlCA 

A table, Kauftniami ayant remarqué leur inti- 
mité, ne put retenir une larme de satisfaction, il 
poussa sou frère du cou. le. 

— Elles ont raison, pardieu! dit Micbel , plus 
on est vieux , plus on devrait laisser là les façons. 

■La vie est trop courte pour s'astreindre à tant de 
cérémonies. A quoi bon toutes ces préfaces? dans 
les aff;iires , en amour, je ne connais qu'une chose, 
moi : c'est d'aller rondement. — Maimez-vous? 

— Oui. — Touche là !... — Combien? — Tant. 

— Tope!... On vit double de la sorte ; mais ces 
gens qui sont un siècle à se décider , comme mon 
chat quand je lui présente une assiette , mettez- 
leur le nez dedans , morbleu ! 

Un couvert était resté vacant au bout de la 
table. 

— Ah çà ! que fait Jean? demanda le fermier 
à Véronique qui apportait un plat fumant. 

La servante s'apprêtait à sortir pour appeler le 
convive en retard , lorsqu'on vit entrer un jeune 
garçon de treize à quatorze ans , traînant la jambe. 
11 était nu-pieds et fort malproprenient accoutré. 
Dès qu il parut , à l'odeur qui se répandit dans la 
salle , plus encore qu'à son costume , Angelica re- 
connut un chevrier. Que venait faire ce malencon- 



KAUFFMAÏSN. 41 

Ireux visiteur? Lne apostrophe de Michel lui 
apprit que c'était le convive attendu. 

En effet le gardeur de chèvres , ayant porté 
nonchalamment une main sale au honnet qui 
couvrait ses cheveux d'un hlond de filasse, s'assit 
sans façon à la place vacante. 

Angelica ne put réprimer une petite moue . en 
se voyant un tel voisin de tahle; mais sa répugnance 
échappa à son oncle et à sa cousine qui , accoutu- 
més de naissance à ces mœurs patriarcales , ne 
supposaient pas à d'autres plus de délicatesse. 

Kauffmann seul remarqua le mouvement de sa 
fille 5 et n'y comprit rien , n'étant pas déshabitué 
par 1 absence des usages de son pays : il la re- 
gardait avec anxiété. 

— ï\oii odoroso commensale! dit -elle avec un 
sourire , et parlant italien pour n'être comprise 
que de lui. 

Kauffmann ne lui répondit que par un signe 
qui réclamait indulgence et discrétion. La pré- 
caution était superllue , et, passé ce premier mou- 
vement dont elle n'avait point été maîtresse, elle 
avait trop de tact, elle était trop touchée de l'ac- 
cueil de son oncle et de sa cousine, pour ne pas 
éviter de les choquer eu rien. 



42 ANGELICA 

Dans cette crainte , elle s'efforça même de man 
ger en compagnie du gardeur de boucs, et ré- 
compensée, comme il arrive souvent, de la lutte 
par la victoire , elle retrouva son appétit, et oublia 
son fâcheux voisinage. 

Elle en fut d'ailleurs distraite par Michel et 
Grelly, qui, tour à tour, et le plus souvent ensem- 
ble , lui énuméraient les distractions qu'elle pou- 
vait espérer dans le pays : les vendanges , les bals 
champêtres , les courses dans la montagne , les 
promenades sur le lac de Constance et dans les 
îles. 

— Dam ! dit Michel, il ne faut pas compter 
ici sur les spectacles, sur les plaisirs des grandes 
villes; mais nous ferons de notre mieux pour 
amuser cette chère enfant. 

— Merci! frère, dit Kauffiuann , ne t'inquiète 
pas. D'abord on ne s'ennuie point avec les gens 
qu'on aime, et puis des pinceaux, voilà sa meilleure 
distraction ! Quand on est laborieux comme elle , 
et qu'on a à peindre la moitié d'une église pa- 
roissiale , le temps passe vite, je t'en réponds. 

— Comment! dit Michel stupéfait, ta fille va 
peindre avec toi noire église? Ln , franchement, 
tu te gausses de moi, n'est-ce pas? Si jeune, tu 



KAUFFMANIN. 4Ô 

ne lui confies pas des travaux do cette impor- 
tance? 

— Si fait ! te dis-je ; sois donc tranquille ; ils 
lui feront honneur et à toute la famille. 

Michel se tut devant Tassurance railleuse de son 
frère aîné ; mais , comme d'ordinaire , lorsque 
quelque chose le contrariait, son regard devint 
fixe et le feu lui monta au visage. 

Une fois que Toccasion se présentait de faire 1 é- 
loge fie sa fille, Kauffmann ne s'arrêtait pas de lui- 
même, et il allait continuer. Angelica , dont il em- 
barrassait la modestie , se hâta de Tinterrompre, et 
lui demanda si , dans ses courses de la journée, il 
avait eu le temps de visiter l'église? 

— Non , répondit Kauffmann , je n'ai pas pu y 
entrer ; il était trop de bonne heure pour me pré- 
senter chez le curé , et le sacristain , qui est fa- 
bricant de joujoux , était allé porter sa pacotille à 
Brégenz. Nous irons la voir ensemble demain. 

— En attendant , mon oncle, dit Angelica pour 
rompre le silence boudeur de Michel , vous seriez 
bien aimable de nous en faire la description. 

— Elle a raison , dit Kauffmann , conte-nous 
cela, Michel. 



44 AiNGELlCA 

— Je ue demande pas mieux, répondit celui- 
ci, qui ne savait pas résister à la douce voix de sa 
jolie nièce. Ah ça! comme de juste, vous ne vous 
attendez pas, j'espère, à la cathédrale de Milan! 
Elle n'esi pas de marbre blanc, et les statues n'y 
poussent pas comme les épines sur un rosier. 
C'est une brave église, toute battant neuve, en 
bonne pierre bien solide, et qui vaudra son prix , 
frère, lorsque tu nous Tauras enjolivée du haut 
en bas,... aidé de ma charmante petite nièce, 
ajouta-t-il avec l'hésitation d'un homme partagé 
entre le désir d adresse)- un compliment et la 
crainte de tomber dans un piège tendu à sa cré- 
dulité. 

Pourtant , comme il ne remarquait rien sur 
leur ligure qui justifiât ce soupçon , son inquié- 
tude finit peu à peu par se dissiper, et le reste de 
la soirée se passa à répondre , sa fille et lui, aux 
questions de la jeune artiste, qui, dans son impa- 
tience , s'amusait à dessiner, d'après leurs rensei- 
gnements souvent contradictoires, le plan vingt 
fois recommencé de leur église. 

l^e lendemain , étant partis de très-bonne heure, 
Raulfmann et sa fille commencèrent la journée 
par des visites dans leur famille. Angelica fut 
fêlée et admirée partout, et partout ses manièreb 



KAUFFMANN. 4.^ 

furent pleines de convenance et franchement af- 
fectueuses. Son père était au comble de la joie 
de voir les bons rapports qui s'établissaient entre 
tous les objets de sa tendresse. 

Ces devoirs remplis, il ne leur restait plus 
qu'une visite à faire, celle à Téglise paroissiale. 
Ils s'acheminèrent donc vers le presbytère ; mais 
le curé n'était point chez lui, etKauffmaiin laissa 
son nom h la servante, disant qu'il allait visiter 
l'église. 

Ayant trouvé cette fois le sacristain , qui en 
avait fini avec ses occupations laïques, Kauffmann 
se fit reconnaître de lui pour l'artiste chargé 
d'exécuter les peintures de l'église , et les deux 
battants de la porte lui en furent ouverts avec res- 
pect. 

Les parties susceptibles de recevoir des fresques 
étaient la voûte, qui présentait un assez grand dé- 
veloppement pour permettre une composition im- 
portante, puis, sur les côtés , douze pans de mur, 
longs et étroits, qui ne pouvaient admettre cha- 
cun qu'une grande figure. 

Également impatients de commencer leur tra- 
vail , les deux artistes étaient en train de prendre 
des dimensions par aperçu, le père dictant er la 



46 ANGELICA 

fille tenant le crayon, lorsque le curé vint les re- 
joindre. 

C'était un homme encore jeune , et , d'après 
ce que venait de raconter le sacristain, il était fort 
actil, assez mondain, aimant les arts, et ayant la 
prétention de s'y connaître. Après des salutations 
réciproques, et un éloge pour la jeune enfant, 
qui , dans un âge si tendre , était déjà en état de 
rendre à son père quel(|ues petits services, il pria 
Kauffmann de continuer à prendre ses mesures. 
11 voyait avec plaisir une activité qui promettait 
que la besogne ne traînerait pas en longueur. 

— Elle ira plus vite que vous ne Tespérez , dit 
Kauffmann ; car pendant que je serai grimpé là- 
haut , et occupé à peindre la voûte , la petite main 
que voici voudra bien se charger de la décoration 
des parois latérales. 

Le bon père , enthousiaste du talent précoce de 
sa fille , aimait à jouir ainsi de la surprise des 
gens ; passe encore avec les indifférents , moins 
difliciles à convaincre , ou qui , incrédules , s'en 
liraient avec un compliment; mais les intéres- 
sés étaient d'humeur plus récalcitrante. Déjà son 
expérience n'avait guère réussi la veille ; l'effet en 
fut pire encore sur l'esprit du curé. 

C'était un honnête homme, qui neù\ pas «le- 



KAUFFMAINN. 47 

mandé mieux que de satisfaire au vœu de sa reli- 
gion, et de déposer , au pied de ces autels, dont il 
était le ministre, ses passions mondaines et toutes 
les faiblesses de Thumanité ; mais il n'avait pu 
s'en dépouiller entièrement , et ce qui lui en res- 
tait, il s'en était en quelque sorte désintéressé 
lui-même par voie d'accommodement; il en avait 
fait don à son église, comme il aurait fait des re- 
venus d'un bien mal acquis et inaliénable. Il pé- 
chait donc encore ; mais ce n'était plus à son profit, 
et ces péchés sanctifiés ainsi, et sans utilité person- 
nelle , n'alarmaient plus sa conscience. S'il avait 
des prétentions et de la vanité, c'était pour son 
église : pour elle il était avide , pour elle égoïste : 
c'était sa fille, à lui; il n'imaginait rien de trop beau 
pour sa parure. Kauffmann, malgré la réputation 
dont il jouissait dans le cercle de Brégenz , parais- 
sait à notre digne prélat déjà au-dessous de sa 
tâche; mais penser qu'il en confierait la moitié à 
une écolière sembla au curé une profanation 
véritable, et, au lieu de Tétonnenient admiratif 
qu'attendait le peintre , ce fut par des inquiétudes 
et des objections que sa confidence fut accueillie. 
Kauffmann voulut d'abord tourner la chose en 
plaisanterie ; mais le curé n'était pas d'humeur à 
s y prêter : le cas lui paraissait trop grave. Préoc- 
cupé de l'idée que c'était ou paresse d'artiste ou 



48 ANGELICA 

aveuglement de père, il s^obstina à douter de la ca- 
pacité d'Angelica. 

Cette incrédulité révolta Kauffmann. Il était bon 
catholique et plein de respect pour les ministres 
desareligion ; il avait, nousTavons vu , beaucoup 
de partialité pour son pays ; mais , quand il s'a- 
gissait de sa tille, patrie, religion, il ne connais- 
sait plus rien. 

— Comment! s'écria-t-il, les yeux étincelants 
et résistant cette fois aux sollicitations muettes 
d'Angelica , ma fille n'est pas en état d'exécuter 
les fresques d'une méchante église de village? 

Le curé pâlit, mais il fit un effort pour se con- 
tenir, et, baissant la tête, il laissa passer l'orage. 

— Apprenez, monsieur, continua l'artiste, et 
sa voix tremblait de colère , et il allait du curé à sa 
fille après chaque phrase , comme si c'eût été la 
dernière et qu'elle suffît pour foudroyer son an- 
tagoniste , apprenez que Saint-Pierre de Rome ne 
serait pas trop beau pour elle... c'est son âge qui 
vous effraie? Mais , savez-vous seulement ce quelle 
faisait à neuf ans , oui, monsieur, à neuf ans? Elle 
peignait déjà au pastel avec succès. Ecrivez à mon- 
seigneur Nevroni , évêque de Côme, et demandez-lu i 
s'il a été satisfait de son portrait! eh bien, mon- 
sieur , elle l'a fait à onze ans!... Et la duchesse de 



KAUFFMANN. 49 

Massa Carrara, reprit -il, revenant à la charge 
malgré Angelica qui le tirait par la basque de son 
habit , écrivez à la duchesse , et vous saurez ce 
qu'on pense à Milan de son portrait , et de vingt 
autres faits par Técolière que voici I . . . 

Le curé, effrayé de tant de véhémence , essaya de 
la calmer, et fît signe qu'il s'en rapportait parfaite- 
ment aux assertions de Kauffmann ; mais ce lénitif 
arrivait trop tard , le vieux père , indigné, étouf- 
fait : il fallait qu'il parlât. 

— Non pas ! cria-t-il , agitant vers la terre l'in- 
dex de sa main droite , écrivez ! écrivez à l'arche- 
vêque de Milan ! . . . écrivez au cardinal Pozzobonel- 
li 1 . . . écrivez au comte Firmian ! . . . Non , non , je 
le désire, je l'exige... Ah! ma fille n'est pas en 
état de m'aider, de faire la moitié de ma besogne ! 
Vous seriez trop heureux qu'elle la fît toute ; car, 
retenez bien ce que je vais vous dire , moi que 
voici, moi, Jean-Joseph Kauffmann , à côté de 
cette écolière-là , hé bien! je ne suis qu'un âne !!! 

Ce mot termina la querelle : le vieux peintre , 
aprèsunetelle déclaration, n'avait plus rien à dire, 
et à quelques violences qu'il se fût emporté, il ve- 
nait de donner un trop comique exemple dhumi- 

I. 4 



m ANGELICA 

lité , pour que le ministre de l'Évangile ne com- 
prît pas qu'il en devait faire son profit. 

Après quelques excuses d'Anj^elica et même de 
Kauffmann radouci , ils se quittèrent tous trois 
d'assez bonne intelligence; mais le curé, qui n'a- 
vait point voulu ajouter à tant d'emportement par 
la contradiction , n'en était pas moins déterminé à 
ne pas sacrifier Fintérêt de son église à cette vanité 
paternelle, et il se promit bien d'en référer au con- 
seil de la fabrique. 

Dès le lendemain, il y eut une consultation 
secrète des marguilliers. 11 y fut décidé qu'at- 
tendu que , malgré l'improbabilité de la chose , 
il n'était pas absolument impossible qu'une 
jeune fille de cet âge eût le talent nécessaire pour 
peindre à fresque , et d'une manière digne des 
lieux , les parois latérales de l'église paroissiale de 
Schwarzenberg , cercle de Brégenz , canton du Vo- 
rarlberg , il serait pris confidentiellement sur ledit 
talent de ladite personne des renseignements 
exacts et circonstanciés, tant à Côme qu'à Milan, 
et que jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus , on ajour- 
nerait toute délibération relative à la résolution du 
marché passé entre la fabrique de l'église parois- 
siale de Schwarzenberg et le peintre Jean-Joseph 
Kauffmann. 



KAUFFMANN. SI 

Ces détails , Michel les tint du sacristain , et il 
en faillit avoir un coup de sang. Il déplora avec 
amertume l'aveuglement impardonnable de son 
frère , et se vit à l'avance en butte , ainsi que toute 
la famille, aux railleries de son village. 

Sur ces entrefaites, les renseignements deman- 
dés arrivèrent ; ils confirmaient pleinement les as- 
sertions de Kauffmann. La lecture qui en fut faite 
au conseil changea subitement la face des cho- 
ses, et on arrêta que, pour réparer l'injustice com- 
mise, M. le curé, accompagné des deux plus anciens 
marguilliers, irait rendre visite , dès le lendemain, 
à M. et à mademoiselle Kauffmann. En effet, le 
lendemain matin, Michel fut bien étonné de voir 
entrer cette députation ; mais il faillit tomber de 
son haut, lorsque ayant répondu que son frère était 
absent , les trois députés demandèrent si made- 
moiselle Angelica ne voulait pas leur faire l'hon- 
neur de les recevoir. 

A dater de ce jour, sur la foi des députés de la 
fabrique , il se passionna pour le prodigieux génie 
de sa nièce. 11 n'était parallèle si flatteur qui ne 
lui parût une injure, formule d'éloges qu'il ne 
trouvât froide et injuste; il lui semblait que tous 
les yeux du village, son univers, étaient fixés sur 



52 ANGELICA 

l'oncle de la jeune merveille , et lorsquUl avait 
trouvé quelque prétexte de lui offrir le bras, triom- 
phateur n'était pas si superbe, et c'était de la satis- 
faction pour toute une semaine. 

Il en vint jusqu'à regretter de n'être que l'oncle 
d'Angelica. Quoique fort bon père, il ne pouvait 
s'empêcher de temps à autre, en famille, de faire 
des rapprochements entre les deux cousines ; il 
était rare qu'il terminât un compliment pour 
sa nièce (et les compliments étaient fréquents) au- 
trement que par quelque regret adressé à sa fille 
en forme de reproche, moitié rire, moitié sérieux, 
comme : Ce n'est pas toi qui serais capable de faire 
cela... ou : Tu ne donnerais pas cette joie à ton 
père. 

Si Gretly , qu'on ne destinait point à être artiste, 
manquait de talents vers lesquels son éducation 
n'avait pas été dirigée, elle avait du moins un 
excellent cœur, un esprit plein de finesse , et ces 
qualités l'empêchèrent, malgré ses quinze ans, de 
se piquer des attaques de son père et d'en conce- 
voir delà jalousie contre sa cousine; mais quelque 
bonne qu'elle fût au fond, ce n'était point une dou- 
ceur tellement passive, qu'elle pratiquât fidèle- 
ment le précepte de l'Évangile qui ordonne de 



KAUFFMANN. 55 

tendre la joue droite lorsque la gauche a reçu un 
soufflet. Elle était née d'ailleurs avec trop d'in- 
dépendance dans les idées pour accepter en 
aveugle les opinions de Michel. Sans aigreur et 
tout en jouant, elle contracta l'habitude d'enché- 
rir ironiquement sur l'admiration outrée de son 
père ; elle prit insensiblement un ton railleur 
avec la jeune artiste, et les termes de merveille;, 
de phénomène et de génie, finirent par remplacer 
lout-à-fait dans sa bouche ceux d'Angelica et de 
cousine. 

Comme ces moqueries ne cachaient aucun fiel, 
Gretly s'y abandonna sans scrupule : c'était une 
arme purement défensive , et qui ne pouvait bles- 
ser. Angelica, sûre de l'amitié de sa cousine, avait 
elle-même l'esprit trop bien fait , un trop bon ca- 
ractère, pour prendre mal cette plaisanterie ; elle 
en était beaucoup moins gênée que de l'enthou- 
siasme partial qui y avait donné lieu. Mais Kauff- 
mann , plus susceptible , eut bien de la peine à 
s'y habituer; Michel encore plus, quoique ce fût sa 
faute, et il en résultait à tout instant de petites 
querelles bouffonnes que Gretly se plaisait à pro- 
longer et qu' Angelica venait pacifier en riant. 

La saison était trop avancée pour commencer 



U ANGELICA 

leurs fresques : Kauffmanii décida qu'ils consa- 
creraient rhiver à en préparer les modèles et at- 
tendraient le printemps pour se mettre à peindre 
sur place ; ils songèrent donc à prendre leurs dis- 
positions en conséquence. Ils n'avaient point d'ate- 
lier , mais au-dessus de leur logement était un 
grenier abandonné aux rats et aux souris; ils s'en 
emparèrent, le firent nettoyer , et, l'ayant orné 
d'arabesques et tapissé de dessins, ils en firent un 
palais, au dire de l'oncle Michel émerveillé de la 
métamorphose. Ces préparatifs terminés, ils se 
mirent à l'œuvre. Le père s'occupa à faire l'es- 
quisse de la voûte, et la fille celle des douze pans 
latéraux , sur lesquels elle arrêta , d'accord avec 
son père et le conseil de la fabrique, qu'elle repré- 
senterait les douze apôtres. 

Quelque précoce que l'on soit , seize ans est 
l'âge des imitations , et Angelica n'avait pas le goût 
bien formé ; quant à Kauffmann , le sien n'avait 
jamais été fort bon , et il était soumis à toutes les 
influences de la mode. Le Piazzetta , assez mau- 
vais peintre , était en vogue alors , et Kauffmann 
ne crut pouvoir mieux faire pour son cher pays 
que d'adopter le goût du jour. Il fut donc convenu 
entre le père et la fille que leurs fresques seraient 
dans la manière du Piazzetta , et les marguilliers 



KAUFFMANN. 55 

furent ravis d'apprendre que les peintures de l'é- 
glise seraient faites à la dernière mode. 

Tant que durait le jour , les deux artistes ne 
sortaient pas de leur atelier; Angeliea, naturelle- 
ment laborieuse , travaillait avec d'autant plus 
d'ardeur que sa capacité avait été mise en doute. 
De tous les arts, la peinture est le plus sociable; 
nos peintres recevaient plus d'une visite qui , sans 
les détourner de leurs occupations , leur appor- 
taient quelque délassement. Gretly était la plus 
fidèle; dès que ses petits devoirs de ménage étaient 
terminés, vite elle montait. à l'atelier de sa chère 
cousine , qu'elle avait le don d'égayer par la tour- 
nure sardonique de son esprit, par le sérieux co- 
mique de sa conversation , par sa manière libre 
de voir en toutes choses. De temps en temps Mi- 
chel venait aussi ; mais ce n'était qu'en passant. 
11 était occupé de sa ferme, il avait ses habitudes, 
et ne comprenait rien aux arts; il admirait en 
gros le talent de sa nièce; mais n'entrait pas dans 
le détail qui l'ennuyait. Pour le curé, avec qui 
Kauffmann était tout-à-fait réconcilié , c'était autre 
chose; il avait de grandes prétentions de connais- 
seur ; il hâtait de tous ses vœux le beau jour où 
il pourrait dire sa première messe dans un temple 



56 ANGELICA 

enrichi de peintures dans la manière du Piazzelta, 
et il suivait pas 5 pas les travaux avec un intérêt 
de propriétaire. 

C'est ainsi que les journées se passaient. Le soir, 
on se réunissait en famille; les jeunes filles s'oc- 
cupaient d'ouvrages d'aiguille auxquels toutes deux 
étaient fort adroites , et Kauffmanu faisait des lec- 
tures à haute voix. 

Arrivait-il des visites; tantôt on chantait, tan- 
tôt, lorsqu'on était entre jeunes gens (et les cousins, 
on le croira sans peine, étaient plus assidus que les 
oncles), c'étaient des jeux auxquels Angelica prenait 
une part active , à la grande surprise de ceux qui 
l'avaient vue si attentive et si sérieuse devant ses 
apôtres; et ils avaient peine à retrouver, dans cet 
enfant joueuse et étourdie , le grave artiste chargé 
d'exécuter les peintures de l'église paroissiale de 
Schwarzenberg. 

Tous les dimanches , après la messe , le curé, 
le landammann, l'organiste et les meilleurs vir- 
tuoses de l'endroit, se réunissaient régulièrement 
chez Michel , et l'on y donnait de petits concerts 
dont Augelica encore était 1 âme. Elle avait ap- 
porté de Milan une provision de musique italienne, 



KAUFFMANN. 57 

qui variait agréablement le répertoire borné de 
ces bons amateurs du Vorarlberg , et qu'ils ne 
pouvaient l'entendre chanter sans se pâmer d'aise. 

Quand vint le printemps, les excursions dans 
le pays , les courses dans la montagne , les pro- 
menades en bateau sur le lac de Constance, enfin 
toutes les distractions annoncées par l'oncle Mi- 
chel , remplacèrent , le dimanche malin , les con- 
certs auxquels on consacra une soirée. 

C'était à qui serait de toutes ces parties , c'é- 
tait à qui, de tous les galants du village, s'em- 
presserait auprès d'Angelica ; mais les affections 
de famille, le goût des arts, suffisaient à son âme : 
peut-être aussi cette âme était-elle d'une essence 
trop délicate pour s'éveiller au contact grossier 
d'un amour de village. 

L'oncle Michel , dans sa tendresse égoïste , au- 
rait voulu fixer sa nièce auprès de lui par un ma- 
riage. Il avait en outre sa petite vanité patriotique, 
et n'aurait pas été fâché que quelque jeune Schwar- 
zeiibergeoiseùtla gloire de triompher de la belle in- 
sensible. Ce ne fut donc pas sans satisfaction ni sans 
espoir qu'il la vit courtisée par un grand et beau 
garçon, qui vivait dans le pays , d'une fortune assez 



58 ANGE Lie A 

ronde, amassée par son père à Reiff , dans le com- 
merce des guimbardes. C'était Thomme à bonnes 
fortunes de l'endroit, la jalousie de tous les gar- 
çons , le rêve de toutes les filles à marier , et de 
plus, le filleul de Michel ; mais, à la surprise géné- 
rale, l'irrésistible galant fut dédaigné. 

— C'est une princesse ! dit Michel dans son dé- 
pit. Joseph n'a rien négligé pour l'instruire; mais 
il Ta mal élevée. Que diantre! quand on gagne à 
peine de quoi \ivre avec ses pinceaux , on ne fait 
pas de sa fille une grande dame! Est-ce que j'ai 
donné dans ce travers avec Gretly? et pourtant, 
elle a une bonne dot assurée. Sans doute, ce n'est 
pas un prodige comme sa cousine; mais aussi j'en 
ai fait une femme essentielle. Je crains bien que 
mon très-cher frère ne paie cher un jour sa vanité 
paternelle. 

Le fait est que , si Michel avait eu de la peine à 
croire au talent de sa nièce , il s'accoutuma bien 
plus difficilement encore à ses belles manières , 
comme il les appelait, et depuis le jour où son hu- 
meur, qui couvait sourdement, éclata à l'occasion 
de la défaite du champion de Schwarzenberg , il 
prit l'habitude de se soulager, en disant : C'est une 
princesse!,.. 



KAUFFMANN. 59 

Cependant une plus ample connaissance des bon- 
nes qualités d'Angelica, et Thabitude qui émousse 
tout, changèrent peu à peu ce sobriquet en un 
titre presque sérieux , et il finit par traiter la 
princesse quasi comme telle, se soumettant lui- 
même et assujettissant toute sa maison à celte ai- 
mable et débonnaire domination. 

Mais les joies paisibles de cette heureuse famille 
allaient être troublées : les fresques avaient été li- 
vrées à Tadmiration publique, et les deux artistes 
étaient attendus à Morsburg par le cardinal de 
Roth j prince évêque de Constance. 

L'oncle Michel et la petite cousine, pour retar- 
der le moment de la séparation , les accompagnè- 
rent jusqu'au lac , où ils devaient s'embarquer, et 
lorsqu'il fallut se quitter, on s'embrassa, on pleu- 
ra , on se promit vingt fois de se revoir; quand et 
comment? on Tignorait; mais rien ne paraît dif- 
ficile à l'espérance. En attendant, on devait s'é- 
crire; enfin par tous les projets ordinaires, on 
adoucit l'instant pénible des adieux. 

Après de tendres saints échangés de loin, et 
lorsqu'elle eut perdu de vue son oncle et Gretly, 



60 ANGELICA 

Angelica reporta son attention sur le spectacle inté- 
ressant qui se déroulait devant elle. Cette immense 
nappe d'eau verte et limpide qui, comme une mer , 
se confondait avec le ciel à l'horizon , le mouve- 
ment actif de la navigation, et au milieu des appels 
prolongés des mariniers et des cris de mille oi- 
seaux voltigeant autour des voiles, les barques si- 
lencieuses des pêcheurs , cette végétation bigarrée 
des bords , et ce cortège de villes , de bourgs et de 
châteaux qui semblaient courir et se poursuivre à 
travers les moissons , les bois et les prairies , tout 
contribuait à la distraire insensiblement de ses re- 
grets. 

Une brise de sud-est secondait le mouvement ca- 
dencé des rames. Elle se laissa bercer au balan- 
cement du navire. La destinée était douce pour 
elle; le front ceint des lauriers de la veille, elle 
marchait à d'autres triomphes, et, dans ce voyage 
paisible sur ce beau lac , elle croyait voir une image 
de la vie telle que Tavenir la lui promettait, facile, 
sans secousses , sans orages , avec une perspective 
étendue , variée , riante , dorée par un soleil mo- 
déré. 

Le lendemain , Kauffmann et sa fille étaient à 
Morsburg , dans le palais du prince évêque, qui , 



KAUFFMANN. 61 

informé du succès des fresques de Schwarzenberg, 
n'avait pas voulu souffrir qu'ils fussent logés ail- 
leurs. 



IV. 



Six années s'étaient écoulées et les voyages de 
la jeune artiste l'avaient amenée en Angleterre. 
Pendant ces six années, l'étude des différentes 
écoles de Tltalie avait considérablement agrandi 
son talent, et le temps n'avait pas été moins favo- 
rable à sa beauté. Les promesses du jeune âge 
s'étaient réalisées; les formes grêles de l'ado- 
lescence s'arrondissaient sans rien perdre de leur 



64 ANGELICA. 

délicatesse; des connaissances et des sentimenls 
nouveaux donnaient plus d expression à son re- 
gard ; la timidité se retirait , et la pudeur héritait 
de ses grâces naïves. 

A Milan , la beauté croissante d'Angelica avait 
failli la détourner de sa carrière. Ses amis, regret- 
tant de voir ensevelir tant de charmes dans Tom- 
bre d'un atelier, la conjuraient de donner la 
préférence à la musique qu'elle cultivait avec 
autant de succès que la peinture ; son père lui- 
môme , influencé par les souvenirs d'une vie de 
privations et d'épreuves, l'exhortait à embrasser, 
de ces deux professions, la plus lucrative; mais 
l'idée de se mettre personnellement en évidence 
alarmait la délicatesse d'Angelica, et un tableau 
allégorique avait consacré son alliance définitive 
avec la peinture. A dater de ce moment , ne s'oc- 
cupant plus de la musique que comme art d'agré- 
ment, elle avait su justifier son choix par une 
rapide célébrité en Allemagne et surtout en Italie. 

Mais les Italiens appréciaient mieux son 
mérite qu'ils ne le payaient; les Anglais, sa prin- 
cipale clientèle , l'engageaient à venir dans leur 
pays , et Angelica , persuadée , en avait appris la 
langue. Étant à Venise , au commencement de 
l'année A766, elle se disposait à partir pour Lon- 



KAUFFMANN. 65 

dres, aux premiers jours du printemps, quand des 
affairesdefamille, qui appelaient son père en Alle- 
magne , dérangèrent leur projet. Informée de ce 
contretemps , une de ses amies de Venise , une 
vieille dame anglaise , veuve d'un amiral hollan- 
dais, ladyMary Veertvort, lui offrit de l'emmener: 
Kauffmann irait en Allemagne , et , ses affaires 
faites , viendrait rejoindre sa fille, qui de la sorte 
arriverait à temps pour la saison. Enchanté de 
l'offre , et prévoyant l'utilité de ce patronage , 
Kauffmann pressait Angelica d'accepter ; sa répu- 
gnance à quitter son père pour la première fois 
céda à ces considérations ; le vieillard partit chargé 
de tendresse et de cadeaux pour l'oncle Michel et 
la petite cousine , et lady Mary Veertvort se rendit 
à Londres avec sa protégée. 

Dans les premiers jours de son arrivée, Ange- 
lica s'applaudit d'avoir accepté l'invitation de lady 
Mary Veertvort : la maison de son hôtesse était 
située dans un beau quartier, Charles-Street , 
Berkeley-Square ; tout annonçait chez elle la ri- 
chesse et le luxe , mais un luxe bien entendu qui 
dédaigne l'ostentation et le clinquant. La bonne 
dame la traitait comme sa fille, Fenlourait de pré- 
venances et se faisait un plaisir de l'initier à ous 
les petits secrets ducomforf, auquel le midi l'avait 

I. 5 



66 ANGELICA 

laissée étrangère. La jeune artiste respirait avec 
délices ce parfum d'opulence et d'aristocratie , 
dont les objets et les personnes, dont Tair même, 
lui semblaient imprégnés. 

Elle retrouva à Londres quelques-unes de ses 
connaissances d'Italie, et Ton sait le prix de ces 
rencontres en pays étranger; elle en fut bien 
reçue ; elle s'empressa de l'écrire à son père : 
« On m'a répété mille fois, lui dit-elle, que 
» les Anglais, de retour cbez eux, oublient les 
» promesses d'amitié qu'ils ont faites à l'étranger ; 
» moi , j'éprouve tout le contraire : les dames 
» anglaises, particulièrement, sont très-aimables, 
» pleines de franchise et en général de bon sens. » 

Mais ces espérances, dont elle avait cru pou- 
voir réjouir le cœur du vieillard , furent loin de 
se réaliser. Ces amis d'Italie , dont elle vantait le 
gracieux accueil, lui rendirent à peine sa visite; 
plusieurs, emportés sans doute par le tourbillon 
du monde, se contentèrent de lui envoyer des 
cartes; elle ne recevait des invitations que de loin 
en loin et grâce à l'intercession de lady Mary. 
Quant à des commandes , il n'en était nullement 
question : aussi , lorsque la réponse de Kauffmann 
arriva toute rayonnante d'allégresse , Angelica 
était tombée dans le découragement. 



KAUFFMANiN. 67 

Elle se repentait d'être venue en Angleterre, 
d'avoir pris au sérieux des offres banales , des 
compliments de salon : c'était bien la peine de 
quitter son père pour des indifférents , d'aban- 
donner l'Italie , le soleil , pour une ville de brouil- 
lards et de boue! 

Depuis quelques jours , il pleuvait continuel- 
lement, quoiqu'on entrât dans le mois de juillet. 
La pauvre artiste , perdue dans ce pays de mar- 
chands , se sentit prise de mélancolie ; le mauvais 
temps, l'absence de son père, ces mœurs même 
dont la nouveauté avait d'abord piqué son intérêt , 
mais dont le contraste avec celles de l'Italie la 
choquait à présent, tout accroissait sa tristesse; 
elle commença à éprouver les premières atteintes 
de ce qu'on nomme le mal du pays, et elle n'a- 
vait plus la force de demander à son art bien-aimé 
les distractions dont elle avait besoin pour com- 
battre ces funestes symptômes. 

Quelque sensible que lui fût ce désappointement, 
il ne l'empêchait pas pourtant de rendre justice à 
son aimal)le hôtesse, qui lui donnait chaque jour 
de nouveaux témoignages de zèle et d'atfection ; 
malheureusement celte bonne volonté ne portait 
point ses fruits. 

Lady Mary Veertvort, quoique Anglaise et de 



68 ANGELIGA 

fort bonne famille , était comme étrangère à Lon- 
dres qu'elle avait quitté à l'époque de son mariage ; 
elle n'y avait que des relations peu nombreuses 
et encore moins intimes , n'étant plus à l'âge où 
Ton est recherché , où on se lie facilement : c'était 
donc un assez médiocre patronage que le sien. 

Sans méconnaître ces difficultés , elle ne s'en 
laissa point rebuter ; elle se mit à prôner Angelica 
avec persévérance , sollicitant des commandes de 
tous venants ; mais Reynolds était le peintre à la 
mode; tout ce qui n'était pas de Reynolds était 
détestable , de mauvais goût. 

— Lady Mary Veertvort a déterré en Italie je 
ne sais quel petit génie , et elle veut nous l'impo- 
ser. Les voyageurs sont par trop ridicules avec 
leur manie de se connaître en arts; on dirait vrai- 
ment qu'il suffit de passer à Rome pour acquérir 
du goût. Qu'ils se contentent d'acheter des dro- 
gues qu'ils croient des chefs-d'œuvre ; mais qu'ils 
ne nous en importent pas les auteurs eux-mêmeS. 

Puis , la nationalité se mettant de la partie , on 
trouva l'Angleterre fort riche en peintres de mé- 
rite , et la conclusion fut que l'on ne saurait re- 
pousser avec assez de dédain le foreign stuff. 

Lady Mary Veertvort s'était adressée d'abord 



KAUFFMANN. 69 

aux femmes de sa connaissance ; elle avait espéré 
qu il serait facile de les intéresser à un peintre de 
leur sexe. Repoussée par celte réponse , elle pré- 
senta sa requête aux hommes, principalement 
aux jeunes gens , en ayant soin de ne point passer 
sous silence la beauté de sa protégée; mais elle ne 
fut accueillie que par des plaisanteries : il était 
trop dangereux de se faire peindre par une si jo- 
lie fille. Un bel esprit, chiffonnant son jabot, dé- 
veloppa la pensée, en disant que ce serait une 
contre-épreuve de Pygmalion. Bref! il n'y eut de 
différence que dans la forme du refus. 

Lady Mary aurait voulu , du moins , produire 
Angelica dans la société , où sa présence finirait 
sans doute par obtenir ce qu'on refusait à une re- 
commandation ; mais son talent contesté, à quel 
titre l'y faire admettre? Qui est-elle?... Combien 
a-t-elle?... Questions aussi inévitables qu'embar- 
rassantes. 

Tous ces obstacles, la vieille dame se gardait 
bien d'en faire confidence à sa protégée. Elle co- 
lorait de son mieux le triste état des choses , et re- 
doublait de prévenances ; mais au fond du cœur 
elle se sentait fort empêchée de la responsabilité 
qu'elle avait prise. 

Toutefois l'idée de cette responsabilité souTuit 



70 ANGELICA 

son courage : elle combina un autre plan d'atta- 
que: c'était d'associer les artistes eux-mêmes à ses 
bienveillants efforts. Angelica était jolie, avait du 
talent, elle devait plaire et intéresser. 11 ne serait 
pas difficile de l'introduire dans la société de ses 
égaux ; elle y prendrait probablement très-vite le 
rang qu'elle méritait d'occuper, et sa réputation 
faite dans ce cercle compétent lui serait un ex- 
cellent passeport pour pénétrer dans le grand 
monde. La vieille dame se mit à parcourir avec 
elle les expositions et les ateliers des peintres. 

Celte première combinaison lui en suggéra une 
autre, qui en était le développement hardi. Ce 
Reynolds, dont le nom se mêlait à tous les refus 
qu'elle avait essuyés, ce fantôme éternel qui se 
dressait entre sa protégée et les commandes , elle 
se dit que ce serait un coup de maître d'en faire 
un protecteur à la jeune artiste. Il passait pour bon 
et obligeant , il était trop parfait connaisseur pour 
ne pas apprécier un vrai mérite , trop haut placé 
pour en être jaloux. Puisqu'il était Toracle de la 
peinture, personne n" était plus à même de prôner 
Angelica. Une fois lancée, ce serait à elle à con- 
quérir la vogue. 

Lord Exeter , qui avait vu Angelica eu Italie , 
servit aux deux dames d'introducteur. 



KAUFFMANN. 71 

Reynolds, à cette époque, régnait sans rivaux, 
et ce rang glorieux , il le méritait par les impor- 
tants services qu'il avait rendus à son art. Avant 
lui, la peinture anglaise était en proie à l'enva- 
hissement du genre vaporeux; Reynolds, à Tâge 
de vingt-six ans, était parti avec lord Keppel , qui 
commandait alors dans la Méditerranée ; pendant 
un séjour de deux années en Italie, il avait puisé 
dans l'étude des maîtres de ce pays une pureté de 
contours qu'il combina avec les effets de lumière 
de Rembrandt , et , lorsqu'il reparut en réforma- 
teur, on crut voir le soleil qui chassait devaut lui 
un troupeau de nuages. 

Ce ne fut pas sans un battement de cœur que la 
jeune artiste vit le carrosse de lord Exeter s'ar- 
rêter devant la belle maison qu'occupait Reynolds 
au couchant de Leicester-Fields. Ce fut avec bon- 
heur qu'elle se trouva en présence de ce grand- 
maître, et qu'elle put lui témoigner toute son 
admiration , mettant en connaisseur le doigt sur 
les principales qualités, le mérite de ses concep- 
tions, l'art de grouper ses figures, la naïveté de ses 
enfants, la fraîcheur de ses teintes, sa verve d'exé- 
cution , et cette légèreté de touche d'un si heureux 
effet dans le clair-obscur, et que, dans son en- 
thousiasme expressif, elle appelait un pinceau 
ailé. 



72 ANGELICA 

Reynolds fut très-aimable. Depuis longtemps il 
connaissait miss Kauffmann de réputation ; la 
chaleureuse franchise de ses éloges, la justesse de 
ses remarques , parurent avoir fait sur lui une 
vive impression. Il demanda la permission d'aller 
la voir à son tour, disant qu'il serait charmé de 
causer avec elle de leur art et de la chère Italie. 

Effectivement , peu de jours après , il vint ren- 
dre la visite^et pria miss Kauffmann de lui montrer 
quelques échantillons d'un talent qu'il n'admi- 
rait encore que sur la foi de la renommée. Auge- 
lica n'avait à lui faire voir que des ouvrages de peu 
d'importance ; mais le coup d'œil du génie devine 
et complète , et il fut si frappé de leur mérite qu'il 
ne put retenir une exclamation de surprise infini- 
ment plus flatteuse qu'aucun éloge. 

Après cette seconde conférence , lady Mary ne 
douta plus du succès ; tout jouissait en elle, l'affec 
tion , l'amour-propre , et , dans le reste du jour, 
elle se félicita vingt fois de son heureuse idée. 
Malgré sa confiance, elle tomba d'accord avec An- 
gelica qu'il ne fallait rien précipiter, qu il était 
bon de laisser s'établir des rapports plus intimes 
avant de demander aucun service. Tout se bornait 
donc, pour le moment, à des visites réciproques 



KAUFFMANN. 73 

et plus familières, qui préparaient la voie aux sol- 
licitations. 

Tout intérêt mis à part , Angelica aimait à visi 
ter Tateiier de Reynolds, et les heures qu'elle y 
passait étaient au nombre de ses distractions pré- 
férées. Elle y étudiait la manière de ce grand 
peintre, elle y rencontrait des artistes et des gens 
du monde, etladyMary Veertvort encourageait une 
assiduité dont elle prévoyait d'heureux résultats. 

Dans l'atelier de Reynolds donnait un salon élé- 
gant : c'était le rendez-vous des causeurs qui s'y 
livraient à de longues et bruyantes discussions , 
avec d'autant moins de scrupules que Reynolds 
était sourd : infirmité glorieuse , et qu'il pouvait 
dire avoir gagnée sur le champ de bataille , car il 
la devait à une visite trop prolongée dans les 
froides Loges de Raphaël, au Vatican. 

Cependant sa surdité n'était pas complète, et sou- 
vent le besoin de discuter l'arrachait lui-même à sa 
toile ; la palette en main , il apportait dans la lice 
un arbitrage qui n'était pas toujours accepté, et si 
son intervention n'abaissait pas le diapason des 
voix , au moins pouvait-elle servir à en justiOer 
l'élévation. 

Tout coloriste qu'il était, Reynolds n'avait d'en- 



7i ANGE Lie A 

thousiasme que pour Michel-Ange, et cet enthou- 
siasme il le poussait jusqu'au fanatisme. Un ma- 
tin , que la réunion était nombreuse, et qu'il 
soutenait avec chaleur sa thèse favorite , un attaché 
de l'ambassade de France, qui courait par ton les 
ateliers , jugeant de la pratique du peintre d'après 
sa théorie, le complimenta sur son mérite comme 
dessinateur. 

Ce compliment fit éclater de rire une espèce de 
colosse en habit brun , et plus que négligemment 
vêtu. 

— Monsieur n'est pas de mon avis? dit le Fran- 
çais d'un ton piqué. 

— Si fait , monsieur, si fait ! s'écria le colosse 
d'une voix de stentor. Coloriste avec le pinceau , 
dessinateur avec la langue , Reynolds est un autre 
Titien. 

— Quel est cet ours? demanda l'attaché à la 
personne qui l'avait amené. 

— C'est le docteur Samuel Johnson ! 

Quand Johnson était lancé sur le terrain du sar- 
casme, c'était l'exciter que de le retenir; Reynolds 
devint complètement sourd : lesinfirmités ont leurs 
petits dédommagements pour qui sait en tirer 
parti. 



KAUFFMANN. 75 

— Mais , monsieur , dit Angelica au docteur 
dans un désir de conciliation , si Ton naît colo- 
riste , on devient dessinateur. Laissez-nous croire 
à rinfluence de la raison sur Tinstinct. 

— Ce n'est point à vous, monsieur, ajouta lady 
Mary, à nier la puissance de la parole. 

— J'y crois tellement, my lady, répondit John- 
son , que je suis convaincu qu'à force d'entendre 
prêcher Reynolds, miss Kauffmann finira par pren- 
dre la manière des Carrache; mais lui devenir 
dessinateur!... cela lui est interdit, de par Ra- 
phaël. 

— Voilà , pour Raphaël , un reproche tout nou- 
veau! dit un des assistants. 

— Et qui n'en est pas moins juste! repartit le 
docteur; car c'est pour l'avoir trop admiré que 
Reynolds est devenu sourd. Or, il a beau parler, 
comment voulez-vous que ses raisonnements le 
convertissent? 11 ne les entend pas. Entre sa théo- 
rie et sa pratique , entre sa tète et sa main , les 
communications sont interceptées; sans cela , est- 
ce que l'admirateur exclusif de Michel-Ange serait 
le plus gracieux, le plus fleuri de tous les peintres? 

Un rire général accueillit la plaisanterie du doc- 
teur, et Reynolds, maudissant son infirmité, qui 



76 ANGELICA 

le privait de prendre part au plaisir de l'auditoire, 
retourna à son chevalet. Lady M. Veertvort, en 
femme prudente et qui choyait Reynolds , crai- 
gnit qu'il ne fût piqué des railleries de Johnson , 
et crut devoir aller lui tenir compagnie. Elle laissa 
donc Angelica dans le petit salon et entra dans 
Tatelier. Reynolds était déjà devant sa toile, ne 
pensant plus aux boutades de son vieil ami , et 
causant avec un nouveau venu. 

— Vous ici , lady Mary ! dit celui-ci en lui bai- 
sant la main ; mais c'est une bonne fortune! 

— Votre étonnement prouve la rareté de vos vi- 
sites, sir Francis, dit Reynolds; car my lady est 
une de mes habituées les plus assidues. 

— Vraiment!... c'est très-bien. Je vois, chère 
lady, que vous avez mis à profit votre séjour eu 
Italie. 

— Tout vient à pointa qui sait attendre , dit en 
français la vieille dame qui se prêtait à la plaisan- 
terie; mais, franchement, je me ferais un cas de 
conscience d'usurper ces éloges , je n'en suis pas 
digne , et je n'aurais pas la fatuité de montrer aussi 
souvent ici ma vieille et profane figure , si je n'a- 
vais la plus charmante des excuses, n'esl-il pas 
vrai? dit-elle à Reynolds. 



/iCAUFFMANN. 77 

— Charmante I dit celui-ci avec vivacité ; mais 
pour vous, my lady, la plus inutile. 

— Vous piquez ma curiosité à un point que je 
ne saurais exprimer, dit sir Francis ; de grâce , 
quittez ce langage mystérieux. 

— • My lady veut parler de miss Angelica Kauff- 
mann qu'elle accompagne souvent ici... moins 
pourtant que je ne voudrais... et qu'en ce moment 
notre cher docteur Johnson amuse de ses saillies 
dans le petit salon. 

— Permettez-moi , mon cher baronnet , de lui 
faire faire votre connaissance , dit lady M. Veert- 
vort, qui ne perdait pas une occasion d'agrandir 
le cercle des relations de sa protégée. 

— Vous prévenez ma prière , s'empressa de ré- 
pondre sir Francis ; miss Angelica Rauffmann , 
quoique bien jeune encore, est déjà célèbre en 
Italie : qui ne tiendrait à honneur de lui être pré- 
senté ? 

Comme ils se dirigeaient tous trois vers le petit 
salon, lady M. Veertvort, qui avait accepté sa 
main , lui raconta que c'était elle qui avait amenée 
Angelica de Venise. 

A la porte , ils rencontrèrent Taltaché qui se 



78 ANGELICA 

relirait; il entra en conversation avec sir Francis, 
et lady Mary en profila pour prévenir Angelica 
qu'elle allait lui présenter un amateur distingué , 
un des beaux de Londres , un homme extrêmement 
agréable... et qui pourra nous être fort utile , lui 
ajouta-t-elle à Toreille. 

Angelica fît un geste de reconnaissance , et jeta 
un coupd'œil sur la personne que lui vantait la 
vieille dame : c'était un homme d'assez grande 
taille , qui paraissait avoir trente-cinq ans , mais 
qu'une mise d'un goût exquis pouvait bien rajeu- 
nir de quelques années ; l'élégance de sa tournure , 
l'aisance de ses manières, prévenaient en sa fa- 
veur. 

La vue de cet étranger produisit sur Angelica 
un effet extraordinaire : c'était comme une fasci- 
nation , elle ne pouvait en détacher ses regards. 
Elle chercha en lui ce qui captivait à ce point l'at- 
tention : un front capable, des yeux noirs et har- 
dis, un nez aquilin aux narines relevées et mobi- 
les , un menton un peu long , la lèvre supérieure 
trop mince et dépassée par l'autre , complétaient 
un ensemble remarquable , sans être d'une régu- 
larité parfaite , et annonçaient une haute intelli- 
gence unie à une ferme volonté. 

Était-ce cette physionomie si fortement accen- 



KAUFFMANN. 79 

tuée qui lui imposait? ou avait-elle vu ailleurs cet 
étranger ? Elle s^apprélait à demander quelques 
renseignements à lady Mary, mais Tattaché venait 
départir; Tinconnu s'avança vers elle, et Reynolds 
les présenta Tun à l'autre : sir Francis Shelton , 
miss Angelica Kauffmann. 

Dès qu'ils se trouvèrent en présence , Angelica 
se sentit pâlir et rougir presque au même instant; 
elle venait de reconnaître le voyageur dont elle 
avait eu à se plaindre dans l'auberge deMeyenfeld, 
et sans la solennité des révérences de cette époque, 
elle n'aurait pu cacher aux assistants son embar- 
ras. 

Mais ce trouble , tout passager qu'il fût, n'a- 
vait point échappé au regard perçant de Shelton ; 
une rapide pensée courut sur ses traits comme 
une ombre légère sur un champ doré du soleil , 
et se tournant vers lady Mary : 

— Je vous ai plus d'obligations que vous ne 
croyez, my lady, lui dit-il avec aplomb, car si miss 
Kauffmann est de ces personnes que l'on désire 
de connaître , elle est bien plus encore de celles 
qu'on est heureux de revoir ; sans savoir son nom, 
j'ai eu Thonneur de la rencontrer dans le Tyrol , 
il y a bien longtemps. 

— Vraiment ! dirent à la fois lady Mary et Rey- 



80 ANGELIGA 

nolds, et leur surprise amena plusieurs questions 
qui commençaient à renouveler l'embarras d'An- 
gelica ; mais sir Francis lui vint en aide par quel- 
ques réponses insignifiantes , et , profitant de ce 
répit, elle prit congé de Reynolds et du baronnet, 
qui lui fit un salut des plus respectueux. 

— Oh bien ! puisque vous êtes d^anciennes con- 
naissances, dit lady Mary, tout rare que vous 
soyez, sir Francis, je puis compter sur vous demain 
soir, n'est-ce pas? Miss Kauffmann m'a fait Ta- 
mitié de descendre chez moi, et je ne doute pas 
queledégir de renouer avec elle ne vous décide à 
accepter une tasse de thé chez une vieille femme. 
Si j'osais, monsieur, vous demander la même fa- 
veur, ajouta-t-elle en setournant vers Reynolds... 

Ils remercièrent l'un et l'autre d'une invitation 
à laquelle ils n'auraient garde de manquer , et re- 
conduisirent les deux dames à leur carrosse. 

Au retour dans l'atelier, la conversation tomba 
d'abord sur miss Kauffmann. Reynolds, qui n'en 
perdit pas un mot, comme le fit remarquer Johnson, 
y prit la part la plus active ; mais son enthousiasme 
fut bientôt refroidi par sir Francis Shelton , qui , 
choisissant pour texte la loi sur le cidre, entama 
la plus insipide dissertation d'économie politique. 



KAUFFMANN. 81 

En vain les assistants, qu'un tel sujet d'entre- 
tien n'intéressait nullement, essayèrent à plusieurs 
reprises d'en rompre le cours; ni leur silence, ni 
leurs bâillements, ni la retraite des moins patients, 
ne purent arrêter le verbeux et imperturbable ora- 
teur ; il ne cessa de parler que lorsqu'il les eut mis 
tous en déroute , et qu'il se trouva seul vis-à-vis 
de Reynolds, que ses pinceaux ou sa surdité pro- 
tégeaient contre l'ennui de cette harangue. 

— Je ne reconnais plus le baronnet, dit sur l'es- 
calier un des fuyards à Johnson. Comme il est en- 
nuyeux aujourd'hui! En vérité, j'enviais Rey- 
nolds. Ne pensez-vous pas que sir Francis a voulu 
nous mystifier? 

- — Non , monsieur , dit Johnson , quoiqu'il en 
soit bien capable; ce n'est autre chose qu'une éco- 
nomie d'orateur. Il est membre du parlement, il 
avait préparé un discours pour la chambre , la dis- 
cussion aura été fermée avant qu'il ait pu parler, 
et il nous l'a débité. 

— Vous croyez? 

— Oui , monsieur. Sachez que rien ne se perd 
dans le monde; rien , surtout , des productions de 
l'esprit. De manière ou d'autre, tout finit par 
trouver sa place : rapportez-vous-en à moi là- 
dessus , je suis homme de lellres. 



82 ANGELIGA 

Celte observation , dont nous ne contesterons pas 
la justesse en général, manquait ici d'exactitude, 
et l'interlocuteur de Johnson était beaucoup plus 
près de la vérité : Shelton avait été ennuyeux à des- 
sein ; son but était de rester maître des lieux , il 
avait à causer seul avec Reynolds. 

Lors de leur première rencontre, la beauté d'An- 
gelica l'avait frappé. Les années qui s'étaient écou- 
lées depuis étaient loin d'avoir diminué ses char- 
mes ; la réputation qu'elle avait acquise était un 
attrait de plus. Il avait d'ailleurs à se réconci- 
lier avec lui-même ; l'échec qu'il avait éprouvé ja- 
dis , et qu'il n'attribuait qu'à une maladroite pré- 
cipitation : il voyait l'occasion de le réparer , il se 
dit qu'il ne serait pas impossible qu'il s'occupât 
de cette petite fille. 

Il avait remarqué que Reynolds était fort atten- 
tif auprès d'elle ; il les savait en relations fréquen- 
tes : il voulut le sonder avant que la méfiance 
ne le rendît discret. Si ses soupçons étaient faux, 
probablement il retirerait toujours de cet entretien 
des renseignements utiles à ses projets : il se mit 
donc à le faire causer, prenant ses mesures à tout 
hasard. 

Le peintre parla avec enthousiasme du mérite 
et de la beauté d'Angélica; mais il ne donna sur 



KAUIFFMAINN. 83 

elle aucun renseignement précis , et n'avoua que 
des relations assez vagues. Le méfiant baronnet se 
dit que c'étaient sans doute des réticences calculées. 
Cet ardent esprit allait vite en besogne, et c'était 
un de ces caractères hautains que les difficultés ai- 
guillonnent. Ce qui n'était d'abord que velléité , le 
soupçon d'une concurrence en fit un projet sérieux; 
Tobstacle créa le but , et il se promit de mener 
celte aventure à bien. 

— J'ai envie de me remettre à la peinture que 
j'ai bien négligée, dit-il, pour se ménager à tout 
événement un moyen de voir Angelica et de sur- 
veiller son rival; peut-être vous demanderai-je la 
permission de venir travailler dans votre atelier. 

La chose ayant été convenue , il monta sur un 
cheval qui Tattendait à la porte, et se rendit à 
Hyde-Park. En route, son imagination s'échauffa, 
et arrivé dans le parc , il lança sa béte au galop, 
mettant son allure en harmonie avec la disposition 
de son esprit. 

Il passait devant la porte deTyburn-road , lors- 
qu'une voix le lira de sa rêverie. 

— Eh ! bon Dieu , Francis , où allez-vous de ce 
train? vous préparez-vous à quelque course? 



84 ANGELIGA 

— C'est vous , Robert I Parbleu , je suis aise de 
Yous rencontrer. 

Ils mirent leurs montures au pas et allèrent de 
concert. 

— Devinez qui je viens de voir chez Reynolds, 
dit Shelton. 

— Chez Reynolds? vous y avez vu des pédants 
qui dissertaient contre le genre vaporeux. 

— Je ne vous donnerais pas à deviner , s'il s'a- 
gissait de ce qu'on y voit tous les jours. Non , 
non , une bonne rencontre , une belle rencontre , 
une inconnue connue, Angelica Kauffmann. 

— Ah I oui , je sais qu'elle est ici ; mais je ne la 
connais pas. 

— Vous vous trompez , Robert , vous la con- 
naissez. 

— Moi , je vous assure que non. 

— Et moi , je vous certifie le contraire. Vous 
rappelez-vous certaine petite brunette que nous 
rencontrâmes, il y a six à sept ans , au sortir de 
Coire? 

— De Coire?... Ah! oui, avec son père; un 
drôle de petit homme , dont j'avais, ma foi , tiré 



KAUFFMANN. 85 

un assez bon parti... Eh bien ! cette petite fille c'é- 
tait... 

— La célèbre , la belle , Tadorable Angelica 
Kauffmann ! 

— Oh I oh ! à la chaleur que vous y mettez , 
mon cher cousin , je serais tenté de vous en croire 
épris , si, vous autres roués , vous pouviez Tétre. 
Dans ce cas, je vous plaindrais ; car , entre nous , 
vous aviez mal débuté : ce sont de ces bévues de 
novice que vous ne commettriez plus maintenant. 
Ahçà! et comment s'est passé l'enlrevue? est-ce 
qu'on se serait reconnu ? 

-Oui. 

— Tant pis 1 

— Tant mieux I 

— Je ne comprends pas. Vous savez comme ma 
santé est délicate , et que je suis la candeur même , 
par régime ; descendez , de grâce , à la portée de 
mon intelligence, et expliquez-moi ce grand se- 
cret. 

— Rien que de très-simple , Robert , et ce n'est 
pas un secret pour vous , dont rinnocence n'est 
qu'une fatuité. 

— Vous me llattez. 



ASUbOÀCk 



pé ««et la Vmmm . e'est 4'êtr« perfa da» b 



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l riem 9m» iatâe; WÈmUmittft' 
Vit, S40HttfMmm0t\kYoitùmk «it €tT«vdle : os est 
m l^iWfiîr It ci Itale!... rj« se ce la pardM- 
wca jaMaH('«'<^ as fli juuw^ ■as-anncBMK^ a 
ie IhÎd^ fflrtrr» naîaâ te lace caaaakrparla 
kMe màOÊf/at, EOe t<w taàA fgK et teartes ks 
f .rfitH» iwMmwrTro«aiîcaiae<fei4oyer: 



rieu que pour cela , elle est déjà dispos^^e à vt>«5> 
aimer. 

— Ew effet , dit Kobert en riant > ce service n\i 
|>as I inconvénient des aiitivs. 

— Et puis , voyez donc , Robert , quels rapports 
intimes ce bienheureux tort établit entre vous 
iWux. \"ous avez un stvret ensemble » un seeivt 
qu'elle ^;:ai\lesoi^îueusement ^vnr ^lenorosilé, et sur- 
tout pr pudeur (car il est bon que ce seeivt in- 
téresse sa pudeur ) ; et savea-vous les avanta^ït^ 
d'un secret ? quand on a un secret , on se t'ait des 
si^îues d'intelli^^ence, on a un lan^r^x^^e muet, d'au- 
tant plus expressif qu'où s'en metie u\oins; un 
seci-et , c'est un téte-à-tète au milieu de la foule ; 
on se [xirlo à voix basse , de ti*és-pi"ès , les vête- 
ments se touchent , les haleines se confondent... 

— Assez » assex , Francis : ]e vous ai déjà dit 
qw j'étais au iv^ïime... Allons! je m'attends à re- 
i^evoir avant peu la nouvelle que la si^;nora Au^ïe- 
lica Kauffiuann est devenue lady Shellou. 

— - Mauvais pKiisaul! sa possession à tv prix 
serait uu peu ehéve. 

— A la bonne heure. Ah <;à ! je vous fais mes 
adieux : je jKu*sdaus quelques joui-s ^K>ur la Suévle. 



88 ANGELICA 

— Pour la Suède? quelle idée? 

— J'ai accepté une mission extraordinaire : je 
vais au secours de ce pauvre sir John Goodricke , 
qui perd la tête au milieu des bonnets et des cha- 
peaux. 

— Vous êtes donc réconcilié avec le marquis de 
Rockingham? 

— Non pas ; mais il quitte le ministère. 

— Et qui le remplace? 

— Le duc de Grafton. 

— En vérité!... 

— Et Pitt , mon cher Francis , accepte le sceau 
privé et est fait comte de Chatham. 

— Voilà de grandes nouvelles , et qui surpren- 
dront fort, car le ministère était populaire; mais 
de toutes , celle que j'aime le moins c'est votre 
départ. Quelle folie! Est-ce un climat convenable 
que celui de la Suède pour une santé aussi faible 
que la vôtre? 

-— Vous êtes , mon cher cousin , le plus désin- 
téressé des héritiers. Adieu , soupez-vous demain 
au club , Francis? 

— Non , et vous? 



KAUFFMANN. 89 

— Moi non plus : demain je vais faire ma cour 
à mon ministre. 

— Et moi , à ma princesse. 

— Quelle princesse? 

— Angelica Kauffmann. 

Les deux cousins, entraînés par leur passion do- 
minante, se séparèrent en riant Tun de Tautre, cha- 
cun se croyant seul raisonnable. Lord Melvil qui, 
à l'époque où on l'a vu pour la première fois, n'é- 
tait encore que M. Robert Melvil, avait été mis, 
par la mort de son père , en possession de la pai- 
rie; il s'était marié et avait perdu, au bout d'un 
an, sa femme à la suite d'une fausse couche. Le 
chagrin de cette perte Tavait dégoûté du mariage , 
et comme il était très-faible de poitrine et qu'il évi- 
tait les excès ordinaires des jeunes gens, il avait 
cherché dans la politique une distraction com- 
patible avec les soins qu'exigeait sa santé. Mais il 
était devenu ambitieux, et ce même homme, assez 
courageux pour renoncer de si bonne heure à tous 
les goûts de son âge, acceptait aujourd'hui une 
mission plus funeste que les plaisirs dont il s'était 
imposé la privation , et allait en toussant remer- 
cier le ministre de Tenvoyer sous le soixantième 
degré de latilude. 



90 ArsGELlGA KAUFFMANN. 

Ils se quittèrent donc au sortir de Hyde-Park ; 
et sir Francis Shelton, ayant mis son cheval au 
petit trot , se dirigea vers St-James'Square , dont 
il possédait une des plus belles maisons. 



V. 



Pendant le trajet assez long de Leicester-Fields 
à Charles-Street, lady M. Veertvort, contente de sa 
matinée, fit tous les frais de la conversation. An- 
gelica était distraite. Il lui tardait de rentrer, 
pour se livrer sans témoin aux pensées qui la 
préoccupaient. 

Angelica avait vingt-deux ans. En Italie , elle 
îi'avait pas vécu étrangère au monde et elle ne 



92 ANGELICA 

manquait point d'esprit d'observation. Il doit pa- 
raître étrange qu'une aventure d'aussi peu de 
conséquence eût fait sur elle une impression assez 
profonde pour la troubler encore après un inter- 
valle de six à sept années ; mais toutes les facul- 
tés de «on intelligence s'étaient concentrées sur 
un seul point , l'étude des arts : cette passion 
avait absorbé toutes les autres et l'avait isolée de 
tous les petits intérêts , préservée de tous les frois- 
sements. Sous certains rapports, son caractère 
était donc plus jeune que son âge, et, dans un 
passé dénué d'événements fâcheux, c'était un 
souvenir pénible que cette rencontre. 

Seule, dans sa chambre, ce souvenir réveillé 
lui faisait encore monter le rouge au visage, et, 
lorsqu'elle comparait la confusion dont elle n'é- 
tait pas maîtresse avec le sang-froid de sir 
Francis Shelton, elle se demandait pourquoi 
cette honte de l'innocent devant le coupable. Ne 
comprenant rien à son trouble , à ces remords 
d'une conscience sans tache, elle s'indignait 
contre elle-même , elle se taxait de lâcheté , et se 
reprochait de donner gain de cause au mal. 

Mais ce sentiment de sa faiblesse, mais les repro- 
ches qu'elle s'en faisait, ne lui rendaient pas son cou- 
rage; la conduite mesurée de Shelton ne l'avait pas 



KAUFFMANN. 93 

familiarisée avecTidée de le revoir: c'était un far- 
deau pour elle que cette obligation. Comme nous 
ne manquons jamais de raisons pour suivre notre 
fantaisie, elle en trouva mille de ne point assister 
à la soirée du lendemain , et cette faiblesse qu'elle 
venait de se reprocher amèrement se métamor- 
phosa tout à coup en sagesse, en prudence. 

Il ne s'agissait plus que de trouver une excuse. 
Elle pouvait bien , au moment même , prétexter 
une indisposition ; mais un mensonge, quel qu'il 
fût , lui répugnait. D'ailleurs , elle craignait de 
contrarier lady Mary, et voulait s'assurer de son 
assentiment. Le lendemain donc , au déjeuner, 
elle aborda la question , et prenant cet air cares- 
sant qui avait tant d'empire sur son père : 

— Chère lady, lui dit-elle , est-ce que vous me 
pardonneriez si je ne descendais pas ce soir pren- 
dre le thé avec vous ? 

De toutes les questions qu'Angelica pouvait lui 
adresser, c'était assurément celle que la vieille 
dame attendaitle moins. Elle était enchantée d'elle- 
même. Non -seulement elle avait favorablement 
disposé Reynolds, mais elle venait de décou- 
vrir un nouveau protecteur, dont elle espérait 
peut-être plus encore. Dans tous les cas , elle se 
proposait de les faire marcher de front, de les 



A^'GEfJCA 



stimuler J'un nar?\. . 

Si feu M. Veerh ni.f c^ 

q"ip^ge épuisé de fatigue r.' •"'" ™ ''^- 
goi^^es , refuse.- de , fe" L'! ^'''^f "Î"^ •=' ^'an- 

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^' elles ne vousCetl^^^^^^^^^ 

idée? '""' P^s •' quelle es( celle 

Angfelica avait comnté nn';i m . 
<<« 'espèce d'éloigueir; 'f'"' '-^ P^''''^'- 
l^f-cis, sans ct,.e^;";:,'i":;"''"f-i' sir 

véritable ; mais son opi,r,! >.'""'■ '" ™''»" 
pas celle de sa vieille a " • "' "'""" 

P--- Confusion .o^^ZZ^'X I^ 



KAÙFFMÂNN. 9a 

mieux rougir devant lady Mary que devant Slielton, 
elle lui fit donc sa conGdence avec tous les ména- 
gements , tous les euphémismes , et aussi tout 
l'embarras que Ton peut supposer. 

L'aveu lui avait tant coûté , et les choses avaient 
pris à ses yeux pendant ce pénible récit un aspect si 
monstrueux, qu'elle ne douta pas d'avoir fait 
impression sur lady Mary, et attendit en toute 
sécurité le consentement qu'elle sollicitait : ce 
serait le dédommagement de sa confession; mais 
son espérance fut déçue. 

— Et combien dites-vous qu'il y a de cette ter- 
rible aventure? demanda la vieille dame avec un 
sourire. 

— Pas encore sept ans. 

— Sept ans! et vous y pensez toujours!... 
Vous êtes folle , ma chère , ou plutôt vous êtes 
bien jeune, et que le ciel et les arts vous conservent 

dans cette bienheureuse inexpérience! Mais 

s'il fallait s'occuper du passé comme vous , avec 
toutes les sottises que l'on fait , avec toutes les 
pertes qu'on essuie , avec toutes les illusions qui 
s'envolent, avec les malheurs de toute sorte aux- 
quels chacun de nous paie son tribut , ce serait à 
n'y pas leuir. Songez donc à ce que c'est que sept 



96 ANGELIGA 

ans ! mais en sept ans , tout en nous se modifie , 
idées, goûts, tempérament : c'est un nouveau 
bail passé avec l'existence ; le corps s'est régénéré 
et Tame avec lui. On a changé de tout, excepté 

de nom et c'est un tort; on devrait en changer 

aussi. .. Mais tous les sept ans le gouvernement lui- 
même a coutume d'amnistier les débiteurs : pour- 
quoi serions-nous plus rigoureux envers nous? 
pourquoi ne pas faire table rase, prendre une 
éponge et effacer le passé? 

— La mémoire ne dépend pas de nous , dit Au- 
gelica avec un soupir. 

— Non, sans doute, et je n'en suis pas plus maî- 
tresse que vous; mais quand elle vient me parler à 
l'oreille , je me dis : c'est l'histoire d'un autre 
qu'elle me raconte. Mon passé m'intéresse comme 
une lecture ; mais s'il avait l'impudence de se 
réclamer de moi, de vouloir nous identifier l'un 
à l'autre, de me dire: Nous!... comme je saurais 
bien lui répondre : Je ne vous connais pas I 

— Je vous envie, chère lady; que ne puis-je 
comme vous régler , tous les sept ans, mes comptes 
avec le passé ! 

— Tous les sept ans !... Oh ! moi j'ai plus d'or- 
dre et d'exactitu/le que cela ; c'est tous les ans que 



KAUFFMANN. 97 

je les règle. Faites comme moi... et^comme le 
serpent, ce symbole de la prudence : tous les 
printemps il fait peau nouvelle sans s inquiéter 
de ce que devient la vieille; il soigne celle qu'il 
porte ,^ il la chauffe au soleil, il la garantit des épines 
du buisson, de la dentde ses ennemis, il a du venin 
pour la défendre; mais Tautre, vide, sèche, flétrie, 
insensible, qu^elle se crotte ou qu'elle se déchire, 
qu'une roue Técrase ou qu'un enfant s'en amuse, 
que lui importe, et que lui est cette guenille? 

— Ceci , c'est de la poésie , dit Angelica en 
souriant. 

— C'est possible, ma chère, mais lisez noire 
vieux Will , et vous verrez si la poésie exclut la 

vérité D'ailleurs nous parlons comme si vous 

aviez quelque chose à vous reprocher dans tout 
ceci, comme si vous n'aviez pas été l'offensée I... 
et offensée de quoi? de rien, d'une misère. Et à 
qui s'adressait-on? à une inconnue, à une petite 
fille sans conséquence. Vous êtes bien bonne de 
prendre fait et cause pour elle; en qvoi cela vous 
regarde-t-il ? miss Angelica Kauffmann n'a rien 
à voir la dedans : c'est du don quichottisme. On a 
bien assez de ses querelles sans se mêler de celles 
d'autrui. 

I. 7 



98 ANGELICA 

— Sir Francis Shelton pourlant a bien su me 
reconnaître. 

— Parce que votre embarras Ta mis sur la 
voie; mais qu'en est-il résulté, et qu'a gardé sa 
mémoire de tout cela? ce qui lui était utile pour 
se mettre en rapports avec une personne pleine 
démérite, et voilà tout... Soyez tranquille : le 
baronnet est un homme de trop bon goût pour 
abuser du passé que vous redoutez tant; il a trop 
de tact et d'habitude du monde pour ne pas vous 
mettre complètement à Taise avec lui et avec 
vous-même : vous avez déjà pu en juger chez Rey- 
nolds. 

Angelica convint qu'elle n'avait eu qu'à se louer 
de Shelton , et quil avait détourné avec délicatesse 
plusieurs questions gênantes dans le trouble où 
elle était. 

~ Eh bien ! vous le voyez vous-même. Songez 
donc , je le répète , qu'il y a sept ans de cela , et 
que ce n'est plus le même homme : c'était un franc 
étourdi qui avait laissé à Londres le peu de sagesse 
qu'il eût alors, comme un bagage incommode en 
voyage; mais aujourdhui il est tout autre. Si les 
années apportent des changements, c'est surtout 
dans les têtes aussi bien faites que la sienne. 



KAUFFMANN. 99 

Maintenant c'est un homme sérieux , un membre 
distingué des communes , qui jouit à juste titre 
d'une grande considération dans le monde ; il 
ne la doit pas seulement à une naissance illustre et 
à une fortune très-considérable , il la doit à une 
capacité réelle ; et j'ajouterai , parce que je vous 
crois aussi exemple que moi de fausse délicatesse , 

c'est un homme qui peut vous êtes très-utile 

Non , mais plus utile que vous ne pensez , plus 
utile peut-être que Reynolds lui-même. 

L'entretien s'était prolongé ; l'heure des visites 
était venue; on annonça celle de lady Spencer. 

Lady Spencer était une des personnes qu'An- 
gelica avait connues en Italie , et qui Tavatent le 
plus sollicitée de venir en Angleterre ; aucune 
n'avait témoigné à la jeune artiste plus d'intérêt, 
plus d'amitié. Elle ne méritait pas le même re- 
proche que bien d'autres, et n'avait pas changé 
à son égard. A Londres comme à Venise, celaient 
les mêmes offres de service, les mêmes protesta- 
tions , les mêmes caresses, le même zèle à donner 
des conseils , à combiner des mesures; mais chez 
elle la vue et la mémoire étaient inséparables : 
elle n'aimait que de près, à bout portant, s'il est 
permis de le dire. Son affection n'était pas comme 
le soleil qui darde au loin ses rayons et accompagne 



lOO ANGELICA 

tous nos pas; c'était plutôt un feu de cheminée 
âpre, ardent, mais qu'on ne sent plus hors de la 
chambre. 

Comme il ne s'agissait en ce moment que de 
conseils, et que lady Mary n'était pas sûre, 
malgré la longueur de sa harangue , d'avoir plei- 
nement converti Angelica , elle résolut d'employer 
Lady Spencer comme auxiliaire. Dans la bouche 
d'un tiers , d'une femme à la mode et qui n'était 
que l'écho du monde, l'éloge de Shelton et de 
son crédit produirait plus d'effet. 

Après d'affectueuses embrassades , lady Spen- 
cer ne tarda pas à s'informer avec anxiété , si sa 
chère miss Kauffmann était plus contente de ces 
vilains Anglais , et si elle commençait enfin à ob- 
tenir la justice qui lui était due. 

Lady M. Veertvort répondit qu'elles vivaient en- 
core d'espérances ; mais qu'au moins Tavenir s'of- 
frait sous un meilleur aspect, et elle raconta où elles 
en étaient avec Reynolds. 

— C'est parfait ! je savais bien que nous la tire- 
rions d'affaire, cette belle demoiselle, dit lady 
Spencer, prenant les mains d'Angelica. 

— Ce n'est pas tout , reprit lady Mary, encoura- 
gée de la voir s'associer à leurs espérances et au 



KAUFFMANN. 101 

mérite de leurs combinaisons ; nous avons quelque 
lieu de croire que sir Francis Shelton ne serait pas 
éloigné de s'intéresser à nous. 

—Shelton ! s'écria lady Spencer, vous avez pour 
vous Shelton ! Permettez, ma belle, que je vous em- 
brasse pour cette bonne nouvelle ; et elle déposa 
sur le front d'Angelica le plus cordial des baisers. 

Celle-ci, tout en la remerciant, dit qu'elle n'o- 
sait point encore accepter ses félicitations , que ce 
dernier espoir était beaucoup plus vague que l'au- 
tre , et elle ne lui cacha pas d'ailleurs ses doutes 
sur l'utilité si grande de la protection de Shelton. 

Il sembla que lady Spencer n'avait entendu do 
sa vie rien de si extraordinaire : 

— Elle ne sait donc pas que c'est un bouc? dit- 
elle en se tournant vers lady Mary. 

— Un. . . ? demanda Angelica qui crut avoir mal 
entendu. 

— Un bouc... Ah! çà, oùpassez-vous vos jour- 
nées? Comment? voilà... combien?... un mois, 
deux mois que vous êtes ici , et vous ne savez pas 
encore ce que c'est qu'un bouc? 

— Non , en vérité. 



102 AAGELICA 

— Vous n'avez pas entendu parler du club des 
boucs? 

— Jamais. 

— Allez-vous aussi me faire la même réponse , 
lady Mary? 

— Non pas, répondit celle-ci en souriant; toute 
vieille que je sois et brouillée avec la mode , je ne 
suis pas entièrement rayée de la liste des vivants; 
mais ce sont de ces enseignements, my lady, qui 
conviennent mieux à une jeune bouche comme la 
vôtre. 

— Ne vous en déplaise , lady Mary ; celui-ci est 
si peu frivole que je vais être obligée de le com- 
mencer par une leçon de grammaire. Il est un 
mot , miss Kauffmann , dont il faut que vous con- 
naissiez bien la valeur exacte. 

— Bouc? dit Angelica en riant. 

— Non; bouc nest que le sobriquet des mem- 
bres du club de la fashion; mais c'est ce terme 
fashion que j'ai à vous expliquer. Vous autres 
étrangers , vous croyez au dictionnaire comme à 
1 Evangile. Vous en ouvrez un anglais-français, 
par exemple , vous y cherchez fashion, vous trou- 
vez mode, et vous vous imaginez eu savoir la si- 



KAUFFMANN. 105 

gnificalion : erreur, ma belle. Sur le continent, la 
mode est la très-humble servante du premier venu, 
d'un boutiquier le plus souvent ; mais tout se fait 
plus légalement en Angleterre. La fashion est une 
reine absolue , entourée de ses ministres , et ces 
ministres ce sont les boucs. 

— Et le nombre de ces bienheureux dépositai- 
res du pouvoir suprême est-il considérable? de- 
manda Angelica. 

— ' Ils sont soixante-quinze. 

— Voilà bien peu de places , pour le nombre 
d'aspirants que je suppose. 

— Oh ! c'est un honneur universellement bri- 
gué; mais il n'est pas facile d'être élu. Le duc de 
Cumberland lui-même, le frère du roi, a remué 
ciel et terre sans pouvoir s'y faire admettre. 

— Est-il possible ! quels titres faut-il donc pré- 
senter? 

— Que vous dirai-je? ce n'est pas exclusivement 
l'argent, ni la naissance , car Henry Vernon, Tun 
des membres les plus influents, est roturier et sa 
fortune est fort mince. Ce n'est pas non plus la 
jeunesse ni l'esprit , lord Spencer en est : c'est un 
genre de mérite insaisissable pour le vulgaire et 
qui ue se peut définir. 



104 ANGELICA 

— Et comment se renouvelle ce corps respecta- 
ble? les extinctions doivent être rares , et les dé- 
missions sans exemple. 

— Oui , mais non les destitutions. Le club est 
très-jaloux de son honneur, et pour peu qu'un 
de ses membres commette une faute, il est exclu 
impitoyablement. 

— Mais c'est alors une institution fort recom- 
mandable , dit Angelica plus sérieuse. 

— Prenez garde , ma chère , dit lady Mary ; la 
langue de la fashion n'est pas la nôtre , et elle n'at- 
tache pas aux mots les mêmes idées. La considéra- 
lion d'un membre du club des boucs est tout à 
fait indépendante de la morale : le club a ses lois 
à part. 

— Il est vrai , s'empressa de dire lady Spencer ; 
mais n'allez pas croire non plus que ce soit un re- 
paire d'immoralité. Le club est d'une impartialité 
complète , et on peut aussi bien s'y déshonorer par 
une mauvaise que par une bonne action : ils ne 
sont pas les juges du vice ou de la vertu , mais du 
goût. 

— Et l'on tient le club pour infaillible? 

— - Vos papes n'ont jamais tyrannisé si douce- 
ment , si sûrement les couscieiices. Y a-t-il rien 



KAUFFMANN. 103 

qui semble plus indépendant que nos goûts , et 
chacun de nous ne croit-il pas avoir les siens? Eh 
bien ! nous n'avons que ceux de ces messieurs. Il 
n'y a pas une de nos fantaisies qui n'ait été préa- 
lablement discutée , controversée , arrêtée dans 
leur aréopage. Les harmonicas, dont les sons nous 
font tant de plaisir et de mal aux nerfs , cette vo- 
lupté douloureuse , nous les devons à Damer, le 
fils aîné de lord Milton ; c'est lui qui en a proposé 
l'adoption. Il n'y a pas bien longtemps qu'on nous 
a rendu la permission d'aimer Shakspeare. Enfin 
Reynolds, à qui doit-il sa réputation et sa fortune? 

— Laissez-moi croire que c'est à son beau gé- 
nie, ditAngelica. 

— Dites à son bon génie , ma chère, à son ami, 
à son élève , à sir Francis Shelton , qui est un des 
meneurs du club. 

~ Surtout lorsqu'il s'agit des arts , où il s'en- 
tend si bien , ajouta lady Mary. Jugez donc quel 
bonheur s'il allait vous adopter! 

— S'il le veut bien , lady Mary, il ne tient qu'à 
lui de la faire déclarer fashionabte. 

— Quoi 1 me faire admettre dans son club? dit 
enriant Angelica. 

— Oh ! non ; un tel honneur n'est réservé qu'à 



106 ANGE Lie A 

la barbe, le nom du club lïndique. Mais être 
fashionable , c'est seulement être déclaré à la mode, 
femme à la mode, peintre à la mode, chose à la 
mode. Le club donne le ton à la cour, la cour à la 
ville , la ville à la cité , d'où il s'embarque pour le 
continent , l'Amérique et les Indes. 

—Mais c'est comme lorsqu'on chante en canon , 
n'est-il pas vrai? quand les derniers entrent, les 
premiers déjà disent autre chose. 

•— Précisément. Concevez -vous maintenant 
l'effet de soixante-quinze trompettes éclatantes , 
sonnant à l'unisson dans le silence religieux de la 
foule? Cela vaut bien les signaux que vos Suisses 
allument au sommet de leurs montagnes , lorsque 
leur territoire est menacé. .. Croyez-moi, siShel- 
tonse le met en tête , vous ne serez pas longtemps 
à amasser une belle fortune et à faire un brillant 
mariage. 

— Je me contenterai de la première moitié , 
dit Angelica. 

— Pourquoi cela? que les hommes restent 
garçons, je le conçois ; mais nous, ma chère , le 
mariage est notre lot. L'Angleterre est le pays des 
vieilles filles, il n'y a pas ici de préjugé contre cet 
état, et néanmoins , vous le remarquerez vous- 



KAUFFMAKiX. i07 

même, les trois quarts de nos vieilles filles de- 
viennent folles ou acariâtres. Au surplus, nous 
avons tout le temps d'en reparler. Adieu, ma belle, 
ménagez Shel ton, voilà l'important. 

Ayant de nouveau baisé Angelica sur le front , 
lady Spencer prit congé de lady Mary Veertvort , 
qui la reconduisit avec mille amitiés, lui sachant 
gré de Tavoir si bien secondée. 

— Avais-je tort, ma chère, de combattre vos 
scrupules? dit la vieille dame en rentrant; et puis- 
je compter sur vous ce soir? 

Angelica la remercia de ses bontés , lui dit qu'elle 
se soumettrait toujours à ses désirs, et la pria d'être 
persuadée qu'elle était convertie avant l'arrivée de 
lady Spencer. 

— Je n'en doute pas , mon enfant , et je suis 
sensible à votre déférence ; mais si je l'accepte , 
croyez que c'est pour votre bien. C'est une chose 
utile que l'expérience, et, pour être poudrés, tous 
les cheveux ne sont pas blancs. Vous vous faites 
des monstres de rien ; quand on doit vivre dans le 
monde , il faut vivre com me le monde , et ne point 
y apporter un rigorisme dont personne ne vous 
saura gré. Si pour s'y maintenir on a besoin de 
toutes sortes de ménagements , en tout bien tout 



108 ANGELICA 

honneur, à plus forte raison pour y avoir accès. 
Est-ce qu'on peut marcher dans la cité comme sur 
la grande route? 

La raison de sa nature est verbeuse , et l'élo- 
quence est un vainqueur peu généreux , qui con- 
tinue souvent de frapper son ennemi à terre. Heu- 
reusement quelques devoirs de maîtresse de 
maison interrompirent la bonne dame , et elle 
laissa Angelica à ses reflexions après ce double et 
long entretien. 

La première impression de celle-ci futTétonne- 
ment. Elle avait bien entendu parler de l'influence 
de la mode sur les Anglais; mais ce qu'elle ve- 
nait d'apprendre dépassait de beaucoup son at- 
tente. Elle ne comprenait pas que ce peuple dont 
l'apparence était grave et les idées positives , oii 
elle avait cru trouver tant de caractères vraiment 
originaux, fût un peuple si frivole et si moutonnier. 
Elle en eut un mouvement d'humeur contre les 
Anglais ; mais cette humeur la réconcilia avec elle- 
même. Maintenant son amour-propre était con- 
solé; elle s'expliquait les difficultés qu'elle avait 
rencontrées ; il ne s'agissait plus de mérite contes- 
té, d'inégalité sociale, de roture ou de pauvreté, 
ce n'était plus qu'une question de mode; Rey- 
nolds lui-même, malgré son génie, avait dû en- 



KAUFFMANN. 109 

censer l'idole, et ce rang suprême qu'il occupait , 
il le devait moins à son mérite qu'à une coterie , 
qu'à sir Francis Shelton. 

Et lorsqu'elle se rappelait que le soir même elle 
allait se trouver en présence de ce dispensateur 
des renommées , la surprise fit place à l'inquié- 
tude, et elle en vint à se demander si elle aurait le 
bonheur de l'intéresser assez pour obtenir son 
patronage. 

Telles étaient les dispositions de son esprit im- 
médiatement après celte conférence; mais d'heure 
en heure ses convictions se modifièrent. Lady 
Spencer, qui lui avait prodigué les promesses de 
services sans jamais en réaliser aucune, élait-elle 
une personne dont les assertions eussent quelque 
valeur? n'était-ce pas une femme légère, ne visant 
qu'à l'effet, et qu'on étonnerait fort en lui répé- 
tant ce qu'elle avait dit? Fallait-il prendre au sé- 
rieux le jargon du monde? n'était-ce pas des men- 
songes convenus et qui ne trompaient personne? 

Ces doutes , la présence de Shelton les changea 
en cerliluile. Quand elle le revit, elle eut beau 
se combatlre , sa mauvaise honte la reprit , 
et les hyperboles de lady Spencer perdirent tout 
crédit. Elle s'étonna d'avoir pu ajouter foi à 
rien de ce qui sortait d'une telle bouche , d'avoir 



no ANGELICA 

écouté, avec cette crédulité d'enfant, les fables 
qu'on lui avait débitées sur le club des boucs et 
sur 1 omnipotence de sir Francis Slielton. 

Comme il était venu de bonne heure et qu'il 
n'y avait encore que peu de personnes dans le salon, 
la conversation fut d'abord générale. On parla des 
nouvelles du jour, du changement de ministère, 
de mille et une choses insignifiantes qui se répé- 
taient à la même heure dans toutes les assemblées; 
mais lorsque l'arrivée successive de plusieurs in- 
vités eut rompu le cercle et permis les groupes, 
sir Francis profita, pour aborder Angelica , d'un 
moment où elle était dans le second salon. 

Il débuta par s'excuser d'avoir accepté l'invita- 
tion de lady Mary Veertvort, sans s'être assuré de 
l'aveu de miss Kauffmann; mais il avait été pris 
au dépourvu ; avait-il eu tort d'espérer que cet 
aveu ne lui aurait pas été refusé? 

Angelica répondit qu'il ne lui appartenait pas 
d avoir une volonté chez lady Mary; mais, qu'en 
tous cas, les amis de sa bonne hôtesse ne pou- 
vaient pas ne pas être bienvenus. 

Sir Francis répliqua que ce qui pouvait être vrai 
pour les autres ne Tétait malheureusement pas 
pour lui, dont la position était toute exceptionnelle; 



KAIIFFMANN. 411 

si elle avait la générosité d'oublier, c'était à lui 
de se souvenir. Ce n'était pas une excuse suffi- 
sante pour sa conscience que Timpétuosité de 
Tâge et du caractère , que Timpression vive et 
profonde de tant^de charmes. Il ne lui apparte- 
nait pas de se croire assez puni par la confusion, 
parle chagrin où ce départ soudain l'avait laissé, 
incertain s'il courrait après elle pour implorer son 
pardon, ou s'il resterait de peur de l'offenser da- 
vantage; mais si elle daignait prendre en consi- 
dération le châtiment qu'il s'était infligé en se 
privant à tout jamais de son adorable présence, 
en se condamnant à rester sous le poids d'une 
opinion si défavorable et si méritée, les regrets 
cuisants qu'il n''avait cessé d'en éprouver, le doute 
où il était ce matin s'il oserait paraître devant elle, 
alors elle concevrait qu'ayant dû au hasard le 
bonheur de la revoir (et de la revoir , il lui avait 
semblé , indulgente et oublieuse), il u'eùt pas eu 
la force de se priver encore une fois de sa vue , 
et de cette occasion de rentrer en grâce avec elle 
et avec lui-même. 11 la suppliait de ne point le 
juger sur un si fâcheux antécédent , et de lui four- 
nir, en l'admettant dans sa société, les moyens de 
réparer le passé. 

Sir Francis avait mis tant de ménagements dans 
son apologie indirecte , il avait esquissé en passant 



il 2 ANGELIGA 

un portrait de son juge si plein de fidélité flat- 
teuse , il était si pénétré de sa faute , enfin il avait 
si habilement mis eu pratique la théorie qu'il 
avait développée la veille à lord Melvil , qu'An- 
gelica , comme il Tavait prévu , ne put s'empêcher 
de le consoler et de lui assurer à diverses reprises 
qu'elle ne conservait pas la moindre rancune. 

Shelton se montra confus d'une indulgence 
qui l'indignait encore plus contre lui-même et que 
le temps seul pouvait sanctionner à ses yeux ,• et 
à force d'humilité , de désintéressement , il ob- 
tint l'autorisation de revenir faire sa cour. 

Avec quelque profit qu'il eût exploité son tort , 
il ne crut pas devoir dédaigner la ressource ba- 
nale des services , et la concurrence de Reynolds 
ne lui permit pas de différer ses offres. Le succès, 
à Londres , dépendait de la manière dont on y 
était lancé : si ce n'était pas trop demander en un 
jour, il oserait mettre à la disposition de miss 
Kauffmann le peu de crédit dont il jouissait, et 
s'offrir à seconder lady Mary Veertvort dans sa 
tache attrayante. 

Angelica , sans être empruntée , n'avait point 
assez d'habitude du monde pour tenir tête à un 
aussi rude jouteur ; de proche en proche , il obte- 
nait d'elle , contre son gré , tout ce qu'il deman- 



KAtIFFMANN. 113 

dait; mais c'était sciemment qu'elle cédait, sinon 
volontairement. A force de rompre devant Tépée 
de son adversaire , elle avait rencontré un mur. 
Elle fut effrayée de tout le chemin quelle avait 
fait en arrière, il fallait s'arrêter. D'ailleurs jus- 
que-là on avait imploré sa générosité ; mainte- 
nant on s'adressait à son intérêt , on lui proposait 
de contracter des obligations : celte idée lui ré- 
pugna. 

Profitant donc de ce que lady Mary n'était point 
à portée de 1 entendre, elle remercia sir Francis : 
elle attendait ce service de Reynolds qui lui témoi- 
gnait de la bienveillance. Et pour éviter des in- 
stances auxquelles elle était résolue de ne pas se 
rendre , elle se leva du sofa où ils étaient assis 
et rentra dans le salon principal. 

— Reynolds , dit sir Francis , tout en l'y accom- 
pagnant , et sans témoigner le plus léger mécon- 
tentement , vos intérêts ne peuvent être en meil- 
leures mains. 

Lady Mary Veertvort épiait la rentrée de Slielton . 
Elle élaitloin de soupçonner le refus qu'il venait 
d'e.^suycr, elle croyait que la lierto d An;yelica se 
serait bornée à ne rien demander , et il lui tardait 
de s'assurer s il serait disposé à protéger la jeune 
.irliste. Le prenant donc à part , et encouragée par 



414 ANGE Lie A 

les éloges que lui fit Sbelton d'Angelica , elle se 
hasarda à solliciter son patronage. 

Sir Francis s'estima trop heureux de penser 
qu'il pouvait être bon à quelque chose ; mais son 
zèle s exprima en termes aussi vagues qu'exagérés, 
dont la vieille dame n'augura rien de satisfaisant, 
et, prétextant un autre devoir, il la quitta fort dés- 
appointée. 

En se retirant, il rencontra Reynolds sur Tes- 
calier. Il lui serra affectueusement les mains , lui 
fit tant de reproches d'être venu si tard , témoigna 
tant de regrets d'être forcé de partir , que Rey- 
nolds, tout en montant, se dit : L'aimable homme, 
et quel excellent ami ! 

Du reste , il était dans la destinée du peintre , 
ce soir-là , d être accablé de caresses. 

Angelica n'avait pas plutôt rejeté l'offre de sir 
Francis, qu'elle avait été un peu alarmée de ce 
coup de tête : qu'allait penser lady Mary , si elle 
l'apprenait? lorsqu'elle les avait vus se parler à 
voix basse, et qu'elle avait remarqué un nuage 
sur les traits de la vieille daine, elle avait cru que 
Sbelton avait tout dit, et elle s'était repentie de 
sa précipitation , s'était reproché son incorrigible 
fierté. Même certaine du silence, et le danger passé 
grâce nu savoir vivre du baronnet, c'était une 



KAUFFMANN. 115 

leçon qui devait la rendre plus souple : Reynolds 
seul pouvait l'aider à cacher sa faute et à la ré- 
parer. 

Quant à lady Mary Veertvort , mécontente de 
sir Francis , elle tenait à lui prouver qu'on pou- 
vait se passer de lui. De ses deux combinaisons 
favorites, Tune venait d'avorter, elle reporta sur 
l'autre toutes ses espérances, toute l'ardeur de 
ses désirs : Reynolds était donc le bienvenu. 

Sensible à la réception gracieuse , à toutes les 
prévenances dont il était l'objet , il y répondit par 
une amabilité qui enhardit lady Mary à rompre 
enfin la glace. 

Reynolds ne fit pas, comme le baronnet, des pro- 
testations exagérées; mais sou langage fut celui 
de la franchise et de la bonne volonté. 11 entra 
dans tous les détails de la position d'Angehca, avec 
une curiosité bienveillante , avec une attention 
soutenue. Il mit d'abord sous les yeux des deux 
dames les résultats généraux de sa propre expé- 
rience, les obstacles qu'il avait rencontrés, les 
fautes de conduite qu'il avait commises , et les 
moyens qu'il croyait les meilleurs pour éviter ce 
double écueil. Puis, sans chercher à se faire va- 
loir, comme sans fausse hunnlité , il expliqua ce 
que, dans sa situation actuelle, il pouvait faire 



IIG ANGELIGA KAUFFMANN. 

pour Angelica. 11 promit de ne point négliger une 
occasion de proclamer hautement tout le cas qu'il 
faisait de son beau talent; mais en attendant que 
ce talent fût apprécié dans un pays où malheu- 
reusement les connaisseurs étaient rares , il se 
regarderait comme fort honoré si miss Rauffmann 
voulait bien s'associer à quelques-uns de ses tra- 
vaux. Elle pouvait accepter sa propositiou avec 
d'autant moins de scrupules , qu en ce moment ce 
serait un service qu'elle lui rendrait, car il était 
surchargé d'ouvrage , et il réclamerait particu- 
lièrement son assistance pour une commande d'une 
importance extrême , dont il devait encore garder 
le secret. Enfin il resta le dernier longtemps après 
tout le monde, et laissa les deux dames enchan- 
tées de lui. 

Angelica se félicita fort d'avoir pris sur elle de 
refuser sir Francis, et commença à entrevoir un 
meilleur avenir. LadyMary, consolée de son désap- 
pointement , pardoima presque au baronnet ses 
politesses évasives , et se coucha soulagée d'un 
grand poids, et reconnaissant que jusque alors elle 
avait pris ses désirs piur des espérances. 



VI 



Malgré la précipitation du départ de Shellon, et 
Texcuse qu^il avait alléguée à lady Mary Veerlvort , 
il ne parut pas avoir d^autre engagement pour la 
soirée; car, lorsque son valet de pied prit ses or- 
dres en fermant la portière, il répondit à\m ton 
brusque : Chez moi ! et de toute la vitesse de deux 
chevaux fringants dans des rues en mauvais état et 



H8 ANGELICA 

non encore macadamisées , )e carrosse se dirigea 
vers Sl-James'Square. 

— Ali ! miss Kauffmann , se dit-il, vous pré- 
tendez ne m'avoirpas gardé rancune , et vous re- 
fusez mes services! Ignorez-vous que la méfiance 
autorise la ruse?... Ah ! Reynolds m'a devancé! 
Mais le premier au départ n'arrive pas toujours le 
premier. . . Si , par une fatalité qui n'est pas impos- 
sible, ce Reynolds, sur qui vous comptez, se trou- 
vait hors d'éîat de vous être ulile?... C'est un ca- 
ractère susceplible; s'il se brouillait avec vous?... 
Est-ce que vous me tiendriez toujours rigueur?... 
Est-ce que l'intérêt ne ferait pas taire vos scru- 
pules?... Et si l'on vous rendait service malgré 
vous^j ne finiriez-vous pas par le pardonner? • 

Il roulait ces pensées dans sa tête, lorsqu'ayant 
levé machinalement les yeux , il aperçut de la lu- 
mière aux croisées d'une maison de belle appa- 
rence devant laquelle son carrosse passait dans 
Berry-Street. Il fit arrêter et demander si lord 
Tavistock était chez lui ? 

Après une assez longue attente , informé qu'il 
était visible, Shelton monta. 

Quand il entra dans le salon, le marquis était 
seul avec un secrétaire qui se retira. 



KAUFFMANN. 419 

— Étes-vous malade , lord Tavistock , lui dit 
Shelton ^ que vous voilà à cette heure chez vous et 
dans cette solitude? 

— Hélas ! non , sir Francis ; c'est bien pis , je 
travaille! Voilà pourquoi j'avais fait fermer ma 
porte. 

— Je regrette d'être monté , je vous aurai dé- 
rangé. 

— Au contraire, je suis enchanté de vous voir. 
Je viens d'achever le rapport dont je suis chargé 
pour notre séance de demain , et puisque le ciel 
m'envoie un si bon juge , permettez-moi de vous 
soumettre mon travail. 

— Quel rapport? 

— Comment ! vous oubliez que c'est demain 
que nous décidons la grande affaire des peintures 
du club, et que nous nommons le peintre qui sera 
chargé de la commande ! 

— En effet , c'est demain , dit Shelton , par- 
courant le rapport que le marquis lui avait mis 
sous les yeux... Mais le nom du peintre est resté 
en blanc , ajouta-t-il après avoir tout approuvé à 
mesure qu'il lisait. 

— A quoi bon écrire ce que tout le monde de- 
vine? 



— V oulez-vous dire Reynolds ? 

— Sans doute. Est-ce à rami de Reynolds de le 
demander? 

— Ami de Reynolds , oui ; mais je suis l'ami 
du club avant tout, reprit vivement le baronnet , 
et il s'arrêta court, comme si ce peu de paroles lui 
était échappé, 

l.e marquis s'en était aperçu ; il pria Shelton de 
s'expliquer. 

— M expliquer !... je n ai rien à vous dire. 
Et quand bien même, je suis Tami de Reynolds... 

— Oui, mais 1 ami du club avant tout, sir 
Francis. Ecoutez; je ne me connais pas, comme 
vous, en peinture. Ce rapport , vous le savez , je 
ne m'en suis chargé que sur votre refus , et parce 
que je n'ai consi 1ère cette affaire que comme 
une simple formalité. J'ai cru que le choix de 
Reynolds m'était désigné à 1 avance, et que, si vous 
vous étiez abstenu . c était par un excès de délica- 
tesse, pour n'avoir pas à proposer vous-même la 
nomination d'un artiste avec qui Ton vous sait fort 
lié ; mais si ce refus a un motif tout contraire, et 
qu'il s'agisse aujourd'hui de me constituer juge 
du mérite de Reynolds, de prononcer entre lui et 
ses concurrents , vous sentez que la position de- 



KArFFMA55. Lil 



fient toat aotre. Fera le r^^ort^u foadr<i. 
je éeeiine mat edupéleiiee. 

— ^MB a i to cfcM fenip 4'iiBportaiiee à ai moC 
ea 1 air. F^Rsex i|«e je ■'» ri^k iïi . et 

— %<Mà pa&. n ne t'apt poâit iâ ^oie 
teile : oft a d^ parlé ^ em fnfdk dans les { 
aettes: Le p«fcGe attori fceaaeaap 4b ekifc ; il 
£Mt pas feire de béwe. Je tovs dédare doac ^ 
« ^««s fevwÊn àaaa vos retieenecs . lien mt i 
fera aeeepCo'la reapoMiiiHité de ce cfcoia. 



— Mon Dieo ! je eoMpteadi hàem Toire poô- 
tifoa; mais songez, à ^ofere lo«r. eomhign b 

aoa ÊnsBe Tb-a-Tts de BeynoUs. C'est 
ce eodit d'inlérèls et de def«âs ^pe 

je^««iaÎ9 éviter. 

— Mais qnaad les intenlMBs sont boonea». et 
q«m ne ami pas de les vov mal intja|«é^ — 
^r ffMS soilex ^e toat eeei restera entre so«s. 

— Voos me !e on^inetlex? 

— Voos avei flid parole. D aiiie«rs . n"est-ec 
pas an serfiee pasannel ^«e Toas ni^ ——J-»^ 



Se^noUs est ■■ hnave de génie , e est m- 
ASfcefcBna«Mni|ni nnpcnsMpris 



122 ANGELICA 

de ce début ; c^est le premier de nos peintres , et 
de beaucoup... Mais il y a longtemps qu'il est le 
premier ! mais sa fortune est faite , mais iJ a qua- 
rante et tant d'années! Il a donné son secret; ac- 
tuellement il jette ses idées dans des moules con- 
nus; une nuée d'imitateurs vieillissent sa forme, 
et ce n'est plus à son âge , et dans sa position , 
qu'un artiste renouvelle sa manière et se rajeunit. 
Est-ce là l'homme qu'il nous faut? Si notre club 
était une académie, et que nous eussions à décer- 
ner un prix de peinture , évidemment ce prix ap- 
partiendrait de droit à Reynolds; mais il ne s'a- 
git pas d'art ici : que voulons-nous? donner le 
Ion, imprimer une impulsion à la mode. 

— Oui , sans doute. Eh bien ! 

— Eh bien! que nous faut-il? Est-ce de l'irré- 
prochable? non; c est du neuf, de l'imprévu. La 
décoration de Reynolds sera très-belle , sans doute ; 
mais ce sera ce que nous voyons tous les jours 
chez vous , chez moi , dans vingt salons de la so- 
ciété. Que deviennent nos prétentions de marcher 
en avant de la foule? 

— En effet; et voilà , je l'avoue , des difficultés 
auxquelles je ne songeais pas. 

— Enfin, et ceci j'ai d'autant moins de scru- 



KAUIFMANJN. 123 

pille à vous le dire , que je ne m'en cache pas avec 
lui-même, Reynolds a un défaut très-grave, c'est 
que son coloris n'a aucune solidité. 

— D'où vient cela? 

— Il a la manie d'employer pour ses chairs le 
laque et le carmin , Teffet en est très-heureux pour 
le moment, et plus vrai peut-être que le vermil- 
lon ; mais il en résulte qu'en très-peu de temps sa 
couleur change... Pardon de vous ennuyer de ces 
détails du métier. 

— Continuez, de grâce, ils m'intéressent infi- 
niment, et j'ai besoin de m'instruire. 

— Vous concevez que si c'est là un grand dé- 
faut , c'est surtout lorsqu'il s'agit d'une décora- 
tion d'appartement , qui nécessairement est tou- 
jours plus exposée qu'un tableau , à l'air, à la 
poussière, à l'humidité, à la fumée, au soleil , 
enfin à toutes les causes d'altération. 

— Et qui d'ailleurs coûte beaucoup plus cher 
et qu'on ne peut pas refaire tous les ans. Diantre! 
mais voilà un grave inconvénient, etqui, à lui seul, 
m'empêcherait de jamais proposer Reynolds. 

— Voyez, pourtant, réfléchissez, dit Shelton en 
se levant ; quant à moi , je vous ai dit franchement 
tout ce que j'avais à vous dire. Adieu , my lord. 



124 AINGELICA 

— Quoi ! vous vous en allez ! dit Tavistock in- 
quiet ; mais il ne suffit pas de m'avoir signalé le 
danger, il faut m'aider à en sortir. 

Les scrupules de Shelton recommencèrent ; mais 
rinsistance du marquis en triompha de nouveau. 

— 11 s'agit maintenant de trouver un rempla- 
çant à Reynolds, dit-il ; aidez-moi de vos conseils. 

— Ce n'est pas un choix facile , dit Shelton. 

— Voyons, voyons! dit le marquis, qui crai- 
gnait de le voir parlir ; que diles-vous de Cotes? 

— Cotes? ce n'est pas un peintre sans talent. 

— Vous pensez donc que c est lui qu il faut 
choisir. 

— Ce ne serait pas mon avis ; son genre . c est 
plutôt le portrait , et c'est surtout dans les por- 
traits au crayon qu'il excelle. Ce nest pas là ce 
qu'il vous faut. 

— Alors, cherchons-en un autre... Ramsay?... 

— Ramsay?... Son père Allan était un poète 
distingué; c'est un garçon charmant et qui ne 
manque pas de mérite; mais, à votre place , je 
ne m'arrêterais pas à ce choix. II n'a rien de pi- 
quant. Cotes et Ramsay sont à une distance im- 



IvAUFFMANN. 125 

mense de Reynolds, et ils ne sont pas plus neufs 
que lui. D'ailleurs une autre raison les exclut : ce 
sont les deux peintres de la cour. Est-ce quil nous 
convient de nous mettre à sa suite? Franchement, 
Reynolds vaut encore mieux. 

Shelton ne s'étnit point rassis , et le marquis 
craignait toujours de le voir partir. 11 s'épuisait 
donc en efforts de mémoire, et soumettait à son 
jugement toutes les candidatures possibles; mais 
chaque nom cité soulevait une critique sans ré- 
ponse , et le jeune lord finit par rester écrasé sous 
le poids de toutes ces objections, et sous une grêle 
d'arguments scientifiques. 

— Ma foi , my lord, lui dit le baronnet, ce n'est 
pas parce que Reynolds est de mes amis ; mais si 
vous n avez rien de mieux à nous proposer demain, 
je crois que vous ferez sagement de vous en tenir 
à lui. 

Tout en parlant, il se dirigeait insensiblement 
vers la porte ; ces mots parurent au marquis un 
trait de lumière. 

— Voilà deux heures, se dit-il en le suivant , 
que ce faquin de Slielton se moque de moi ! 11 se 
sera offensé de ce que j'ai dit, et il me prouve n 
sa manière que son ami Reynolds eslThommein- 



426 ANGELICA 

dispensable. Mais, Dieu me damne! c'est ce que 
nous verrons ! Et si je laisse la commande à son 
indispensable ami , c'est que je ne pourrai pas 
faire autrement. 

Il se remit en travail de mémoire avec une ar- 
deur vindicative ; mais il ne trouvait plus que des 
noms indignes d'être cités, quand il lui vint une 
inspiration soudaine. 

— A propos!... quelle est donc cette artiste 
dont on parle. 

— Quel artiste? 

— Une femme... nouvellement venue. .. une 
Allemande , je crois. 

— Une Allemande... Voulez-vous dire Angelica 
Kauffmann? 

— Précisément!... Comment la nommez-vous? 

— Angelica Kauffmann. 

— Oui, c'est cela même... Savez-vous qu'on 
prétend qu'elle a beaucoup de mérite?... 

— On ne se trompe pas. 

— Et que Reynolds lui-même en fait le plus 
grand cas? 



KAUFFMANN. 127 

— C'est vrai. 11 m'a parlé d'elle avec un en- 
thousiasme qui ne lui est pas ordinaire. 

— Et il passe pour très-difficile. 

— Oui ; mais il est juste et incapable de mécon- 
naître un talent aussi capital. 

— Vous convenez donc que ce serait un bon 
choix? 

— Quoi!... vous voudriez?... 

— Écoutez, sir Francis, dit le marquis en le 
ramenant vers leurs sièges , et d'un ton qu'il cher- 
chait à rendre positif et absolu : j'ai cédé à toutes 
vos objections ; mais cette fois , si vous en faites 
encore, je croirai, je vous en avertis, que vous avez 
voulu railler et me faire revenir, par ce long cir- 
cuit , à votre cher Reynolds. 

— Quelle idée ! 

— Alors vous approuvez... 

— Mais, pensez donc; une étrangère... 

— Eh ! tant mieux ! Que cherchons-nous si la- 
borieusement? un peintre de mérite, ilont la ma- 
nière peu connue fasse sensation , que nous révé- 
lions nous-niènios au public, et qui nous doive sa 
vogue. Angelica Kauiïmann remplit toules ces 
conditions. 



<28 ANGE Lie A 

— Je ne dis pas non , répondit Sliellon pesant 
sur chaque mot, comme si, tout en parlant, il 
cherchait un faux-fuyant qu'il ne trouvait pas. 

— H n'y a plus à s'en dédire ! s'écria le mar- 
quis. Quant à moi, je vous le déclare, mon choix 
est arrêté, et j inscris sur mon rapport le nom 
d'Angelica Rauffmann. Ce sera à vous de voir si 
vos relations d'amitié avec Reynolds vous permet- 
tent d'appuyer ma proposition. 

— Je vous ai déjà dit , my lord , que je n'avais 
pas d'autre ami que le club. 

— Vous me promettez donc votre voix ? 

— Soit! mais vous me garderez le secret. 

— Soyez tranquille , le rapport est de moi, et 
je ne vous ai pas vu... Mais un mot encore; 
quand je vous demande votre voix, j'entends celles 
dont vous pouvez disposer. 

— Mon Dieu ! je suis loin d avoir le crédit que 
vous me supposez ; mais je me mets à vos ordres. 
11 n'est pas très-tard encore, je vais de ce pas chez 
lord Belasyse, et je mettrai à profit le peu de temps 
qui reste d ici à 1 heure de la séance. 

— Très-bien! j'en ferai autant de mon côté 



KAUFFMANN. 129 

dans la matinée de demain ; ce soir, je vais m'oc- 
cuper de modifier mon rapport. Adieu ! 

— Ail ! maître Shelton , se dit Tavistock lors- 
qu'il fut seul , vous voilà pris à votre piège. Je 
vous apprendrai à faire avec moi le mauvais plai- 
sant. 

Comme le parlement , comme presque toutes 
les coteries un peu nombreuses , le club se divisait 
en plusieurs fractions. 

La plus considérable était celle de sir F. Shel- 
ton. Il en était le véritable chef j mais comme il 
tenait plus à la réalité qu'aux apparences , il 
s'était arrangé de façon à laisser à un autre les 
honneurs et aussi la responsabilité du commande- 
ment. Cette ombre de pouvoir était aux mains de 
lord Belasyse. 

Sa naissance, sa fortune , une jambe bien faite, 
un besoin éternel de mouvement et d'effet , une 
élocution que facilitaient la rareté et la banalité 
des idées, une suffisance qui , si profondes que fus- 
sent ses chutes, retombait, comme un chat, tou- 
jours sur ses pieds, tout contribuait, qualités et 
défauts , à le mettre en relief , à lui donner de 
l'importance dans sa coterie. 

La considération publique ressemble fort à ces 

I- 9 



130 ANGELICA 

tables d'hôte où l'on se sert soi-même , où le sa- 
voir-vivre est duperie, et dont les plus discrets ne 
sont pas les mieux partagés. 

Lord Belasyse était donc très-propre au rôle que 
Shelton lui faisait jouer; croyant jouir de l'auto- 
rité réelle, mais incapable de l'usurper, c'était, 
aux mains du baronnet , un instrument aussi dis- 
cret que docile. 

A la tête du second parti était ce Henri Ver- 
non , cité par lady Spencer. Sa position dans le 
monde était des plus extraordinaires. Etait-ce son 
adresse ou l' influence de son étoile? Ce qui aurait 
perdu tout autre l'avait servi. Dans le pays de la 
pruderie et du cant , il poussait le cynisme jus- 
qu'à la grossièreté; il n'épargnait rien de ce qu'on 
y respecte : la religion , la constitution , l'Angle- 
terre, les femmes, le club lui-même, rien n'échap- 
pait à sa langue venimeuse; et, quoi qu'il dît et 
quoi qu'il fît , on le trouvait adorable. 

Les imitateurs, qui vieillissent toute originalité, 
ne pouvaient rien contre la sienne. Ceux qui 
avaient tenté de marcher sur ses traces avaient , 
à leur grande surprise , soulevé contre eux l'in- 
dignation publique; de toutes parts, on avait crié 
au scandale, à l'impudence, à Timmoralité, et ils 



KAUFFMANrs. 131 

avaient reconnu , à leurs dépens , qu'il n'y avait 
d'indulgence plénière que pour Henri Vernon. 

Ce roturier sans fortune , qui n'était ni beau , ni 
bien fait , et qui , dans sa toilette , affectait une 
indépendance qui allait jusqu'à la négligence, pour 
ne pas dire plus, était loin pourtant d'être une ano- 
malie dans ce club. 11 y tenait avec raison sa place, 
et une place importante j car il représentait une 
qualité sans laquelle il n'est point de vraie élé- 
gance. II était le député de la fantaisie au parle- 
ment de la fasliion. 

Sbelton et lui étaient fort mal ensemble; le ba- 
ronnet était un homme de bonnes manières , 
qui ne professait pas une grande admiration pour 
celles de Henri Vernon. Ce motif d'éloignement, 
et la conformité même de leur intelligence leur 
avaient inspiré une antipathie d'autant plus vive, 
que , de part et d aulre, elle excluait le dédain. 

Le troisième parti se composait de tous ceux 
qui ne s'étaient point enrégimentés dans l'un des 
deux autres. Moins compact et formé d'éléments plus 
hélérogènes , il n'avait pas précisément de meneur ; 
mais le fils unique du duc de Bedford , Francis 
Russel, marquis de Tavistock , en olail un des 
membres les plus influents. Cette influence, il la 
devait au prestige des avantages physiques dans 



j32 ANGELICA 

toute leur perfection. C'était de tout le club , n^est- 
ce pas dire de tout Londres? le cavalier le mieux 
tourné, le plus gracieux, le plus séduisant; la na- 
ture et la fortune s^étaient plu à le combler de leurs 
fav^Burs; mais une compensation terrible devait 
bientôt faire taire l'envie : la mort Tatteçidait à la 
chasse Tannée suivante. 

Cette fraction était la moins nombreuse , mais 
peut-être avait-elle l'importance la plus réelle ; car, 
placée comme arbitre enlre les deux partis rivaux, 
elle disposait à son gré de la victoire. 

Cette fois les rôles avaient changé. C'était à elle 
à prendre l'initiative; mais Shelton avait dû voir 
lord Belasyse , et celui-ci était trop bien dressé pour 
ne pas se mettre immédiatement et utilement en 
quête. Il ne s'agissait donc plus pour le marquis de 
Tavistock que de s'assurer des voix de son parti. 
Toute la matinée fut employée à ces démarches ; 
elles réussirent à son gré , et il arriva le soir au 
club, son rapport en poche, plein de confiance 
et de [ satisfaction railleuse , en pensant à sir 
Francis. 

L'assemblée était nombreuse. Son premier soin 
fut de le chercher dans la foule; mais ses perqui- 
sitions n'eurent d'autre résultat que de lui prouver 
que Shelton était absent. Cependant il se faisait 



KAUFFMANN. 155 

tard ; le jeune marquis commença à concevoir des 
soupçons. Il voulut les éclaircir auprès de lord 
Belasyse ; mais celui-ci avait Pair de l'éviter : les 
inquiétudes de Tavistock s'en accrurent. Décide à 
provoquer une explication , il alla à lui comme il 
pérorait au milieu d'un groupe. 

Henri Vernon , quoique le dos tourné , et sans 
vouloir paraître écouter , prêtait à l'entretien une 
oreille attentive. Le choix qu'allait proposer le 
rapporteur n'était plus un mystère , et c'était le su- 
jet des conversations générales avant Touverture de 
la séance; on en parlait dans ce groupe , et Tavis- 
tock , en approchant , crut entendre Belasyse dire 
que Reynolds valait mieux qu'une étrangère. 

Ce mot l'arrêta; il sentit le feu lui monter au 
visage. 

— C'est une infâme trahison ! se dit-il en re- 
broussant chemin. Non-seulement Shellon s'abs- 
tient , mais il a fait la leçon à son parti î Ce ba- 
vard de Belasyse a trahi leur secret , et ils voteront 
contre moi I 

La séance venait d'être ouverte , et il avait à 
peine gagné sa place, que le président lui accorda 
la parole pour donner lecture de son rapport. 
Que faire? 11 n'y avait plus à reculer; mais évi- 



134 AiNGELlCA 

demment il était joué , il allait essuyer un échec 
ridicule. Pour se consoler, il se promit de se ven- 
ger de Shelton , et fit son rapport avec un débit 
précipité; condamné à le lire, il voulait du moins 
abréger son supplice. 

Quel fut son étonnement lorsqu'on alla aux 
voix, et qu'il vit sa proposition adoptée à une très- 
grande majorité ! Il cherchait l'explication de ce 
mystère , lorsque Henri Vernon s'approcha de lui. 

— Il paraît que ce pauvre Shelton est malade , 
lui dit-il de l'air le plus piteux. 

— Il est malade! dit Tavistock. 

— Oui, Belasyse vient de me l'apprendre. Je 
suis bien fâché de ne pas l'avoir su plus tôt , car 
voilà une mesure qui va l'affecter; et certainement 
vous voudrez bien m'excuser , je n'y aurais pas 
contribué par mon vote, si j'avais pu prévoir sou 
état. 

Tavistock comprit que Vernon avait appuyé avec 
empressement une proposition qu'il savait déplaire 
à Shelton , et que c'était à ce secours inattendu 
qu'il devait lui-même d'avoir échappé à la trahi- 
son du baronnet. 

Dès qu'il fut rentré , il s'empressa d'écrire à 
celui-ci un billet ironique pour lui annoncer la no- 



KAUFFMANN. 135 

mination d'Angelica , et le remercier de l'appui 
qu'il lui avait prêté. 

Son messager ne lui apporta qu'une réponse 
verbale. Sir Francis lui faisait ses compliments , 
il était couché et trop souffrant pour écrire; mais 
il était charmé d'avoir pu lui être agréable. 

— C'est par trop fort! s'écria Tavistock. Non 
content de me trahir, il me raille; mais il ne 
sera pas toujours malade , et tôt ou tard il faudra 
bien qu'il s'explique. En attendant , je suis déjà à 
moitié vengé , car son ami Reynolds est exclu ! 



VII. 



Cette commande du club eût fait Fenvie detous 
les peintres; mais le désir suppose la possibilité, et 
quel artiste assez ambitieux pour oser se mettre 
sur les rangs? Si la pensée en était venue h quel- 
que esprit téméraire , c'était moins une espérance 
ou un vœu , qu'une de ces chimères qu'on se crée 
sciemment à défaut de réalités , un de ces rêves 
si invraisemblables qu'ils ne font pas illusion 
même pendant le sommeil. 



138 ANGELICA 

A Reynolds seul appartenait tant d'honneur : 
sa vogue, plus encore que son génie, écartait 
touteconcurrence ; et le crédit de sir Francis Shelton 
ne permettait pas de douter que le club , dans celte 
circonstance solennelle, ne confirmât sa précé- 
dente adoption. Reynolds comptait donc ferme- 
ment sur i^sa nomination , et , dédaignant toute 
fausse modestie, il avait reçu à l'avance les com- 
pliments, avec cette simplicité de caractère qui , 
au besoin , sacrifie plutôt la réserve que la fran- 
chise. Lorsque, chez lady M. Veertvort, il avait 
parlé d'une commande considérable, il faisait 
allusion à celle du club , et s'il ne l'avait pas dé- 
signée plus explicitement, c'est que les deux da- 
mes s'étaient discrètement abstenues de toute 
question. 

11 ne tarda pas à être informé de la décision 
qui venait d'être prise. Les règlements du club 
prescrivaient bien le secret des séances ; mais 
comment garder un secret entre soixante-quinze 
personnes? d'ailleurs Henry Vernon n'avait pas 
voté cette mesure pour la tenir cachée , et ne pou- 
vait se priver de la satisfaction d'en faire instruire 
immédiatement l'ami de Shelton. 

On peut se figurer l'état de Reynolds à cette 
nouvelle. Ce n'était pas seulement lui susciter 



KAUFl'MAJNN. 139 

une rivalité, c'était prononcer sa déchéance, 
c'était le mettre au rebut . Blessé contre toute attente 
dans ses intérêts, et plus encore dans son amour- 
propre, son premier mouvement fut de courir 
chez sir Francis Shelton pour se plaindre de cet 
outrage et s'en expliquer avec lui. Celui-ci, toujours 
indisposé, ne recevait pasj mais Reynolds insista 
et finit par être introduit. 

Le baronnet, en robe de chambre de basin, était 
couché sur un sofa , au coin d'un feu ardent, der- 
rière un rempart d'oreillers; un paravent en laque 
de Chine formait, autour de la cheminée, une en- 
ceinte brûlante de six pieds carrés, où il fallait 
s'emprisonner pour parvenir jusqu'à lui. On était 
au 'l'"" d'août, cétait un de ces jours glorieux 
si rares à Londres; Il était deux heures et au plus 
fort d'un soleil digne de la canicule , Reynolds 
était venu à pied et très-vile, en homme impatient 
de décharger sa bile. Il se sentit suffoqué en entrant 
dans cette étuve. 

— Bonjour, cher maître, lui dit Shelton , d'une 
voix languissante, et lui tendant sans se lever 
une main que le peintre ne prit pas ; qui vous a 
ditque j'étais malade ? 

— Personne, répondit sèchement Reynolds. 

— Asseyez-vous donc. 



140 ANGELICA 

Reynolds ne tint pas compte de l'invitation et 
resta debout. 

— Je viens vous remercier, lui dit-il , d'un ton 
dont l'ironie fut perdue pour son interlocuteur. 

— Et de quoi ? dit le baronnet en s'appuyanl sur 
son coude... Ah !... de la nomination d'hier?... 
mais c'est de toute justice. 

— De toute justice! s'écria Tartiste dont le 
sang, déjà échauffé par le ressentiment, s'allumait 
à cette fournaise. 

— Sans doute. Qu'avez-vous donc? lui dit 
Shelton avec intérêt. 

— Ce que j'ai?... vous le demandez? j'ai 

que je suis trahi , que je suis joué !... que j'ai 
compté sur mon bon droit , sur l'impartialité des 
hommes, sur vos protestations d'attachement , et 
que je ne suis qu'un niais ! 

— Qu'est-il donc arrivé? bon Dieu! 

— Ce qui arrivera toujours... C'est que rien 
dans le monde ne se fait que pour le colillon!... 
Mais au moins il fallait me prévenir ; je n'au- 
rais certes pas été assez orgueilleux pour lutter 
contre la sigiiora Anjclica Kauffmanu !!! 



KAUFFMANN. 141 

— Miss Kauffmann! dit sir Francis se mettant 
sur son séant. 

— Eh qui donc? reprit vivement Reynolds, ne 
lui avez-vous pas donné hier ma commande?... 
oui , ma commande ! puisque le mot est lâché , je 
ne le reprendrai pas. 

— Et vous avez cent fois raison ! cria Shelton , 
d'une voix tonnante... Comment! miss Kauff- 
mann a votre commande?.. . mais ce n'est pas pos- 
sible! dit-il en frappant du poinjy un guéridon 
chargé de fioles et de tasses , qui inondèrent les 
pieds de Reynolds de sirops et de tessons. 

La brûlure guérit la brûlure : la violence du 
baronnet calma celle de Tartiste. Un geste de l'ac- 
cusé fut plus persuasif qu'aucun plaidoyer; ces 
débris qui jonchaient le plancher étaient autant 
de témoins de son innocence. Tous les symptômes 
de la colère disparurent sur le visage du j)einlre ; 
il n'y resta plus que ceux assez semblables, il est 
vrai , de la chaleur. 

— Miss Kauffmann ! répéta sir Francis. 

—Miss Kauffmann, reditReynokls d'un ton sar- 
donique, mais qui n'avait plus rien d'hostile 
contre le baronnet. 



142 ANGELICA 

■— Qui vous a donné cette incroyable nouvelle? 
demanda celui-ci. 

— Un de mes amis , qui la tenait directement 
de Henri Veruon. Oh ! il n'y a pas à en douter. 

— Faut-il que je ne me sois pas trouvé à cette 
séance!... s'écria Shel ton. Si j'avais eu la moindre 
inquiétude , il n'y a pas d'indisposition au monde 
qui m'aurait retenu; mais qui diable pouvait 
soupçonner une telle chose ! Asseyez-vous donc 
un peu , mon bon ami. 

Reynolds, sans proférer une parole, prit cette 
fois le siège qu'il avait d'abord refusé. 

— Est-ce que vous n'avez pas quelques données 
sur cette intrigue? lui dit sir Francis après un 
instant de silence , et prenant du tabac dans la 
boîte de Reynolds. 

— Qui est-ce qui en profite? 

— Quoi ! vous pensez que miss Kauffmann est 
capable!... 

— Et qui serait-ce donc? Est-ce que l'on a ja- 
mais semé sans espoir de récolte? 

— Dieu me préserve d'une pareille idée! ne 
nous laissons point emporter à d'injustes préven- 
tions ; elle a l'air de la candeur même. 



KAUFFMANN. 145 

— Pure hypocrisie ! . . . Si je vous disais , reprit 
Reynolds en rapprochant son siège du sofa , 
que , pas plus tard qu'avant-hier , elles ont eu , 
Jady M. Veertvort et elle, la perfidie de solliciter 
ma protection, 

— Vraiment!... ce serait abominable!.,. Mais 
n'est-ce pas la preuve , au contraire , que tout se 
tramait à leur insu? 

— Et qui diantre aurait songé à déterrer miss 
Kaulfmann ? s'écria le peintre, que la contradic- 
tion irrilait... C'était pour m'endormir, vousdis- 
je, et me faire tomber plus sûrement dans leur 
piège!... Et moi qui avais la bonhomie de desti- 
ner à cette intéressante jeune fille une partie de 
votre commande ! 

— De la commande du club ? 

— Mon Dieu! oui... J'avais même promis 
d'aller les voir ce matin , et de leur portei^ une 
bonne nouvelle... celle-là!... Mais elles peuvent 
attendre!.., 

— A votre place, moi, j'irais. 

— Aller ! moi I chez miss Kauffmann ! pour la 
faire jouir de ma confusion !... A moins que ce 
ne soit pour solliciter à mon tour son patronage. 



144 • ANGELIGA 

— Vous êtes censé tout ignorer, et ce serait le 
plus sur moyen de savoir à quoi vous en tenir. 

— Mon opinion est toute formée , dit Reynolds 
avec un redoublement d'humeur , et je ne les con- 
nais que trop , ces deux femmes! La vieille est une 
intrigante qui prend le péché sur sa conscience 
tannée; la jeune laisse faire et en profite , Tinno- 
cente ! 

— Au fait , je conçois votre répugnance, dit le 
baronnet, qui ne jugea pas utile d'insister davan- 
tage ; c^était une idée en Tair, et je crois que vous 
avez raison de vous abstenir... d^autant mieux que 
nous trouverons bien un autre moyen d'éclairer 
ces ténèbres. 

— Ténèbres visibles, dit l'artiste , faisant allu- 
sion au vers de Milton. 

— Soit ; mais coupable ou non , comment miss 
Kauffmann a-t-elle obtenu la majorité dans le club, 
voilà ce qui n'est pas si visible , et ce qu'il faudra 
pourtant que je parvienne à voir. 

— Ceci, dit Reynolds d'un ton indifférent, c'est 
votre affaire. 

— Oui , mon affaire , et j'en aurai le cœur net. 
N'est-ce pas lord Tavistock qui était rapporteur? 



KAUFFMANN. 143 

>— Je ne sais pas, répondit le peintre, conti- 
nuant d'affecter de ne prendre aucun intérêt à la 

conversation Je crois que c'est lui qu'on m'a 

nommé. 

— Lord Tavistock n'est pas mal pour moi j vous 
ne lui supposez aucun motif particulier contre 
vous?... 

— Aucun. 

— Vous avez deviné , c'est une affaire de co- 
tillon... Savez-vous si lord Tavistock connaît miss 
Kauffmann? 

— Je n'en sais rien, dit Reynolds fatigué de 
toutes ces questions. 

— Nous le saurons , reprit le baronnet , sans 
faire aucune attention à la brusquerie laconique de 
son interlocuteur. Mais... attendez donc... de qui 
m'avez-vous dit que vous teniez cette nouvelle?... 

— De Henri Vernon , par un tiers. 

— De Henri Vernon!... c'est cela... tout s'ex- 
plique!... Je vous parie cent contre un que je suis 
sur la piste , et que c'est un tour que ce misérable 
me joue. Il me sait votre ami , il aura voulu me 
chagriner... peut-être me brouiller avec vous! ^ 
Voilà de ses procédés continuels! Mais Dieu me 
damne, si je ne l'en fais repentir ! 



446 ANGELICA 

Cette menace de sir Francis n'était que le pré- 
lude d'un accès de fureur qui dépassa de beaucoup 
les emportements de Reynolds. C'est en vain que 
celui-ci s'efforça de le calmer. Le baronnet, plus 
sourd que son illustre ami , ne répondit que par 
un torrent d'imprécations contre cette vipère de 
Vernon, auxquelles il força le peintre de mêler 
les siennes, et, sautant à bas du sofa , il s'élança 
vers une des sonnettes , dont le cordon tiré avec 
violence lui resta dans la main. 

Un laquais entra au bruit. 

—Prévenez Joseph que je vais m'iiabiller , lui 
dit sir Francis. Je sortirai en chaise. 

— Sortir? dit Reynolds. Où voulez-vous aller? 

— Chez lord Tavistock. 

— Dans l'état où vous êtes !... quelle impru- 
dence ! 

— Au diable la santé ! . . . elle nous coûte trop 
cher! 

— Je vous en prie , que ce ne soit pas pour 
moi. 

— Non , c'est pour moi-même. 

— S'il en est ainsi , je n'ai rien à dire ; mais 
prenez bien des précautions. 



KAIIFFMANN. 147 

— Dans la soirée , dit le baronnet , j'espère vous 
donner quelques nouvelles. 

— Donnez-moi des nouvelles de votre santé , ce 
sont celles qui m'intéressent le plus ; et lui ayant 
tendu la main, que Shelton serra fortement en 
homme bien affectionné ou bien peu malade , Rey- 
nolds prit congé de lui, la gorge aride et ruisselant 
de sueur. 

11 n'était pas sur Tescalier, que déjà sir Francis 
faisait sa toilette dans une chambre beaucoup plus 
fraîche, et, une demi-heure après , le baronnet 
était chez lord Tavistock. 

— Comment! vous sortez malade comme vous 
êtes ! s'écria celui-ci. 

— Je vais mieux , répondit sir Francis en sou- 
riant. 

— Je pensais bien que ce ne serait rien. Quand 
les indispositions sont si subites , il est rare qu'el- 
les durent plus d'un jour... Mais, parlons sérieu- 
sement , sir Francis ; sont-ce vos remords qui vous 
amènent? 

— Oui , lord Tavistock , je l'avoue : je me re- 
pens d'avoir prêté les mains à votre mesure. 

"- Prêté les mains î... Ah ! vous appelez cela 



148 ANGELIGA 

prêter les mains?... et c'est de cela que vous avez 
des remords?... 

— Et de quoi donc en aurais-je , s'il vous plaît? 

— Mais , par exemple , de m' avoir manqué de 
parole. 

— Manqué de parole, lord Tavistock?... N'a- 
vez-vous pas eu la majorité? 

— Oui , mais grâce à qui?. . . et sans Henry Ver- 
non... 

— Vous voulez dire Belasyse, interrompit Shel- 
ton d'une voix douce. 

—Je dis Henry Vernon ; Belasyse est un bavard 
qui garde mal vos secrets , mon cher baronnet. 

— Belasyse est plus rusé qu'il n'en a l'air, mon 
cher marquis. 

— Quoi ! son propos n'aurait été qu'une feinte 
pour tromper Vernon ! . . . 

— J'ignore ce à quoi vous faites allusion, lord 
Tavistock , je n'étais pas à la séance ; mais avec ce 
Vernon , il n'y a pas moyen d'aller droit son che- 
min, et si Belasyse a usé de stratagème, c'est de 
bonne guerre. 

— Vous avez raison , sir Francis , c'est venger 
la morale I... Et, pour ma part , je suis enchanté 



KAUFFMANN. 149 

que vous aylez pris... que Belasyse, veux-je dire , 
ait pris ce renard au piège. 

— Vernon, dit sir Francis , paraît trop fin pour 
l'être réellement. 

— Sans doute : avec lui , on est sur ses gardes; 
au lieu que Belasyse, on se s'en méfie pas... Ma 
foi , sir Francis , vive Belasyse î c'est un habile 
homme et bien dangereux, s'il s'avisait de faire 
un mauvais usage de ses talents. 

— Il en est incapable , dit Shelton d'un air pé- 
nétré. 

— J'en suis convaincu , reprit Tavistock sur le 
ménoie ton... Ah ça! et maître Reynolds?... 

-- Je viens de le voir. 
-— Savait-il la mesure ? 

— Oui, par Henry Vernon. 

— Et comment prend-il la chose? 

— Il est furieux. 

— Contre vous ? 

— Non. 

— Contre moi? 

— Non plus. 

-— Contre qui donc ? 

— Contre Henry Vernon. 



ISO ANGELIGA 

— Contre Henry Vernon? 

— Sans doute. N'a-t-il pas voté l'exclusion de 
Reynolds? 

— C'est ma foi vrai !... bene, Belasyse ! 

— 11 parait , lord Tavistock , que , dans tout 
ceci , vous n'avez été que Tinstrument de Vernon 
sans vous en douter. 

— Moi , sir Francis ! quelle histoire ?. . ah oui ! . . 
meglio Belasyse ! ! 

— Et que c'est contre moi , pour me brouiller 
avec Reynolds , qu'on a tramé ce complot. 

— Benissimo, Belasyse ! ! ! La fin couronne l'œu- 
vre ! ... Si vous voyez Belasyse avant moi, sir Fran- 
cis, faites-lui mon compliment. 

— 11 le recevra avec satisfaction. 

— Je le connais trop pour en douter. 

— Et miss Kauffmann , lord Tavistock , vous 
ne m'en parlez pas j que dit-elle de sa nomina- 
tion? 

—Ce qu'elle en dit? Croyez-vous qu'elle la sache 
déjà? 

— Quoi !.. vous ne l'avez pas encore vue? 

— Non , ma foi. J'ai eu du monde toute la ma- 
tinée... D'ailleurs, je ne sais pas sou adresse. 



KAUFFMANiN. iS4 

— Elle demeure dans Charles-Sti'eet, Berkeley- 
Square , chez lady M. Veertvort. 

— Lady M. Veertvort... la veuve d'un Hol- 
landais?... Ne connaissez-vous pas celte dame, sir 
Francis? 

— Beaucoup. 

— Alors , vous connaissez miss Kauffmann? 

— Un peu. 

— Oh bien 1 vous me ferez le plaisir, n'est-ce 
pas , de lui porter cette nouvelle. 

— Impossible , lord Tavistock , vous seul devez 
faire cette démarche. 

— - C'est une corvée pour moi ; je ne connais 
ni miss Kauffmann ni lady M. Veertvort. 

— Je ne vous savais pas si sauvage. 

— Ce n'est pas non plus le vrai motif, dit Ta- 
vistock en riant ; mais il va falloir parler de ce 
devis , et mon ignorance donnera une mauvaise 
opinion des lumières de la fashion. 

— Votre choix , monsieur le rapporteur, n'est-il 
pas une excellente preuve de votre goût? 

— La seule preuve de goût que j'aie donnée , 
mon cher mentor, c'est de recourir à votre expé- 
rience : ne m'abandonnez pas. 



152 ANGELICA 

— Vous voulez donc aussi me brouiller avec 
Reynolds? 

—Non ; mais je veux que cette affaire soit menée 
à bien , et l'exclusion de Reynolds doit nous ren- 
dre très-circonspects. 

— Il est vrai , lord Tavistock , et si le marché 
était conclu, je ne refuserais pas de mettre mon 
temps et mes faibles connaissances à votre dispo- 
sition et à celle du club. 

— Et n'est-ce rien que ce devis à concerter avec 
miss Kauffmann, et, sérieusement, suis-je propre 
à cette négociation ? 

— Mais ce pauvre Reynolds ! 

— Mais Thonneur du club ! et d'ailleurs , Rey- 
nolds n'en saura rien : c'est un secret entre nous , 
vous n'agissez que sous mon nom et je prends tout, 
bien entendu , sur ma responsabilité. Rendez-moi 
ce service, je vous en prie. 

— Vous faites de moi tout ce que vous voulez ; 
mais vous aurez quelque jour à me justifier. 

— Ce sera un devoir pour moi ; mais vous n'au- 
rez pas besoin de mes apologies... pas même des 
talents de Belasyse, dit le jeune lord avec un sou- 
rire qui en fit naître un sur les lèvres de Shelton. 

11 était quatre heures , lorsque celui-ci sortit de 



KA.UFFMANN. 155 

chez lord Tavistock. Ses affaires étaient en bon 
train : le matin , il était brouillé avec deux per- 
sonnes , sous une double accusation de perfidie ; 
en deux heures , il s'était justifié , réconcilié. Il ne 
lui restait plus qu'à aller sans péril recueillir chez 
Angelica le fruit de ses combinaisons. Il rentra 
chez lui pour dîner; la visite de Reynolds avait 
commencé sa guérison , sa conférence avec lord 
Tavistock acheva de lui rendre la sauté, et il se mit 
à table avec l'appétit d'un convalescent. 

Pendant que tous ces raccommodements s'opé- 
raient, lady M. Veertvort et Angelica attendaient 
Reynolds : il avait promis de venir à deux heures 
précises, il en était trois, et Angelica ne faisait 
qu'aller de la pendule à la fenêtre. 

— Je commence à croire qu'il nous a oubliées , 
dit-elle avec un soupir. 

—Oubliées?... c'est impossiblel dit lady Mary. 
Au surplus, je vais envoyer savoir de ses nou- 
velles. 

Leicester-Fields n'est pas très-près de Charles- 
Strcet ; la réponse ne revint pas avant quatre heu- 
res moins un quart. M. Reynolds était malade. 

— Il aurait pu au moins prendre la peine de 
nous prévenir, dit la vieille dame un peu piquée. 



154 ANGELIGA 

— Sans doute il se sera trouvé hors d'état d'é- 
crire , lady Mary. 

— Maison envoie, nna chère. 

—Puisqu'il est souffrant, il n'y aura plus songé. 

— C'est possible , ma belle ; il ne faut pas être 
susceptible avec lui , il peut nous être si utile ! 

-- Et il s'est montré si obligeant ! 

— C'est comme une fatalité I mais voici le dîner 
qu'on nous annonce, descendons. Il faut espérer 
que cette indisposition n'aura pas de suites et que 
Reynolds pourra bientôt nous donner notre re- 
vanche. 

En sortant de table , lady M. Veertvort , pour 
distraire Angelica , lui proposa d'aller à St-Ja- 
mes'Park. 

La chaleur excessive du jour avait beaucoup di- 
minué, et le parc était rempli de promeneurs. 
Elles quittèrent leurcarrosse, et s'enfoncèrent dans 
la partie réservée aux piétons , le plus loin possi- 
ble de la poussière et du bruit des équipages. Un 
vent frais et léger répandait dans l'air une agréa- 
ble odeur de verdure. Elles prolongèrent leur pro- 
menade jusqu'au coucher du soleil. 

La crainte du serein ramenait lady M. Veertvort 



KAUFFMAINN. 455 

vers sa voiture, lorsque Angelica poussa un cri de 
surprise. 

— Regardez , lady Mary ; je ne me trompe pas; 
c'est lui ! 

— Qui , lui ? demanda la vieille dame. 

— M. Reynolds , là-bas, à cheval. 

— Vraiment oui ! venez vite I II va au pas , et 
nous aurons le temps de lui barrer le chemin. 

Elles hâtèrent leur marche ; mais le cavalier mit 
son cheval au trot , et quand elles arrivèrent à la 
route , il sortait du parc par la porte principale, du 
côté des horse-guards. 

Les deux dames désappointées se regardèrent la 
bouche béante. Lady M. Veertvort la première 
rompit le silence. 

— Qu'est-ce que cela signifie? il nous évite ! 

— Il ne nous aura pas aperçues , dit Angelica 
toujours prête à excuser. 

— Mais il a pris le trot. . . Et, d'ailleurs , s'il est 
en état de se promener à cheval , pourquoi n'être 
pas venu ce matin? 

— Le jour commence à tomber, lady Mary ; 
peut-être nous sommes-nous trompées ; nous au- 
rons pris pour lui quelqu'un qui lui ressemble. 



156 ANGELICA 

— H faut que vous ayiez bien envie de le discul- 
per, ma belle; c'est si bien lui, que j'ai reconnu 
jusqu'à sa cicatrice. 

Reynolds , en i 749 , avait fait une chute de che- 
val à Port-Mahon, et il s'était écrasé une partie de 
la lèvre. 

Angelica n'avait pas de moins bons yeux que 
lady Mary ; mais il lui coûtait de trouver des torts 
à un homme dont elle admirait le génies 

— Peut-être, dit-elle, vient-il en ce moment de 
chez vous. 

— Je le désire pour lui plus encore que pour 
vous , mon cœur; mais franchement, je ne l'es- 
père pas ; au surplus , nous allons le savoir. 

Elles remontèrent dans le carrosse qui les ra- 
mena à leur maison. 

— Est-il venu quelque visite en mon absence? 
demanda la vieille dame au portier. 

— Personne, my lady. 

— Vous voyez, ma chère! 

— M. Reynolds n'est pas venu? dit Angelica. 

— Non , madame ; il n'est venu qu'un domes- 
tique, qui a demandé si ces dames étaient chez 
elles; j'ai répondu qu'elles étaient à la promenade. 



KAUFFMANN. i57 

Il s'est informé de l'heure à laquelle elles seraient 
de retour, et je lui ai dit qu'elles reviendraient pro- 
bablement à la brune. 

— Et ce domestique , à qui est-il ? 

— Je ne sais pas , my lady ; il ne me l'a pas dit. 

— Maladroit ! c'était la première question à lui 
faire ! 

— C'est un domestique de M. Reynolds , dit An- 
gelica en montant Tescalier, et vous verrez qu'a- 
vant la fin de la soirée il viendra , ou tout au moins 
nous donnera de ses nouvelles. 

— J'en accepte Taugure , mon enfant ; mais 
jusque-là , pensons à autre chose; nous avons déjà 
assez attendu aujourd'hui, et j'en ai mal aux nerfs. 

Mais comment penser à autre chose ? La vieille 
dame était la première à enfreindre sa loi , à s'in- 
terrompre ou à demander du silence à chaque voi- 
ture qui passait dans la rue; et toute une heure 
s'était péniblement écoulée dans cette succession 
d'espérances et de désappointements , lorsque en- 
fin une bruyante décharge de coups de marteau 
annonça une visite. 

— Le voici I s'écrièrent-elles toutes deux; mais, 
au lieu de Reynolds, on introduisit sir Francis 
Shelton. 



158 ANGELICA 

11 n'avait pas eu le temps de s'excuser de venir à 
celte heure , que lady M. Veertvort Tinterrompit 
pour lui demander si c'était lui qui avait envoyé 
chez elle un de ses gens. 

— Moi-même , lady Mary. Je. . . 

— Eh bien î mon cœur? dit la vieille dame à 
Angelica. 

-- (Qu'est-ce donc? demanda Shelton. 

— Miss Kauffmann me soutenait que c'était un 
des domestiques de M. Reynolds. 

— Non, miss Kauffmann, c'était un des miens. 
11 allait de nouveau essayer d'expliquer le motif 

de sa visite : lady Veertvort lui coupa une seconde 
fois la parole. 

— Avez-vous su, sir Francis , que M. Reynolds 
fût malade? 

— Malade , lady Mary? depuis quaud donc? je 
l'ai vu aujourd'hui. 

— Aujourd'hui? Et il vous a paru en bonne 
santé? 

— Très-bonne. 

— Vous êtes sur, il ne s'est pas plaint? Il n'était 
point pâle? 

— Pale ! jamais je ne lui ai vu le teint plus 
animé. 



KAUFFMANN. 459 

— Et à quelle heure étiez-vous chez lui? 

— C'est lui qui est venu chez moi. 

— Ah I c'est lui ! et à quelle heure ? 

— De deux à trois. 

— Fort bien; précisément lorsqu'il aurait dû 
être ici. 

— Vous lui aviez donné rendez-vous? 

— Oui ; miss Kauffmann et moi , nous l'avons 
atlendu deux grandes heures. J'ai envoyé savoir 
pourquoi il ne venait pas ; on a répondu qu'il était 
malade. 

— Je vois que j'ai commis une indiscrétion ; 
aussi vous me tendez des pièges. 

— Rassurez-vous, vous ne m'avez rien appris : 
après dîner, nous l'avons vu passer à cheval dans 
le parc. 

— Vous m'étonnez beaucoup ; était-ce un ren- 
dez-vous bien positif? les hommes de génie sont • 
sujets aux distractions. 

— Génie ou non , je n'admets pas cette excuse; 
quand on a promis de rendre service , c'est une 
dette contractée et dont il faut se souvenir. 

— D'après ce que j'entends , vous comptiez sur 
Reynolds pour rendre service à miss Kauffmann? 



160 ANGELICA 

— Il est vrai , je n'en fais pas mystère. 

— Alors , sans l'excuser entièrement , permet- 
tez-moi de vous faire observer que vous êtes un peu 
cause de ses torts. 

— Sans doute; je n'avais qu'à ne pas recourir 
à son obligeance . il ne m'aurait pas manqué de 
parole. 

— Précisément... Comment, lady Mary, vous 
dont le tact est si parfait , avez-vous eu l'idée de 
demander à un peintre de protéger le plus dan- 
gereux de ses rivaux?... 

La vieille dame resta muette : la conduite de 
Reynolds donnait du poids à ce reproche ; mais 
reloge qu'il contenait excita les réclamations de 
la jeune artiste, qui se regardait comme bien infé- 
rieure à ce grand maître. 

— Je dis ce que je pense et ce que je sais , miss 
Rauffmann , reprit Shelton. Reynolds ne l'avouera 
pas , mais il vous craint. Il promet ses services 
par amour-propre , par intérêt il manque de pa- 
role : que voulez-vous? c'est naturel. Il ne peut 
pas être son propre ennemi , ce serait trop exiger. 
Il est deux sortes de personnes dont vous ne devez 
rien attendre de bon , les grands artistes et les 
jolies femmes. 

— Dites qu'elle n'en doit attendre de qui que 



KAIFFMANN. lîl 

ce soit au monde , dit lady M. Veerlvort avec 
dégoût , et désirant qu'il prît sa part du reproche : 
de tout côté on ne rencontre qu'égoïsine. 

— N'êtes-vous pas la preuve du contraire, 
chère lady? s'empressa de répondre Angelica, 
en lui prenant la main qu'elle porta à ses lèvres. 

Sans les interruptions réitérées de lady M. Vecrt- 
vort, Shelton aurait annoncé sur-le-champ la 
bonne nouvelle dont il était porteur ; mais celte 
première occasion passée , il ne fut pas fâché de 
pouvoir sonder le terrain où il allait poser le 
pied. Il ne résista pas, en outre, au désir de 
contemplera son aise, sur le beau front d'Ange- 
lica , ces ombres qu'il pouvait dissiper d'un mot. 
11 se disait que l'espérance, la joie, l'enthousiasme 
de ce cœur découragé, l'éclat de ces yeux lan- 
guissants, le sourire de ces lèvres vermeilles, il 
tenait tout dans sa main, et que, quand il lui j)lai- 
rait de l'ouvrir, tous ces oiseaux délivrés s'en re- 
tourneraient à leurs nids. 

— Tout le monde, dit-il en regardant Ange- 
lica , n'a pas la permission de se justifier de ce 
reproche d'égoïsme. 

— La bonne volonté sait créer les occasions, 
dit lady Mary, prompte à saisir les moindres lueurs 
d'espoir. 



462 ANGELIGA 

— Ce sont moins les occasions qui manquent 
que les autorisations , ajouta-t-il. 

Angelica était embarrassée : elle comprenait ce 
langage obscur; mais surtout depuis que le pa- 
tronage de sir Francis lui devenait nécessaire , il 
coûtait à sa délicatesse de revenir sur un refus. 
Elle craignait aussi une explication devant lady 
M. Veertvort. Heureusement Shellon , ce jour- 
là , n'était pas d'humeur vindicative : il n'abusa 
pas des avantages de sa position. 

— Au surplus , dit-il , se décidant à rompre 
enfin le silence , la meilleure de toutes les protec- 
tions , c'est le talent , et celle-là du moins ne man- 
quera jamais à miss Kauffmann. 

— Vous auriez dû nous dire cela en français , 
repartit lady Mary secouant la tête. 

— Ce n'est point un compliment et je ne parle 
pas sans preuves : j'apporte à miss Kauffmann 
une nouvelle qui lui fera , j'espère , oublier son 
désappointement. 

— Vous avez une bonne nouvelle , sir Francis , 
et vous nous faites languir de la sorte ! 

— N'en accusez que vous, lady Mary ; j'ai voulu 
vous la donner en entrant; mais vous m'avez coupé 
la parole , et j'ai dû répondre à vos questions. 

— De quoi s'agit-il? répondez encore à celle- 
ci , dit la vieille dame impatiente. 



KAUFFMANN. 163 

— Il s'agit des peintures de notre club , dont 
on va renouveler la décoration. 

— Eh bien ! dit lady Mary, dont ce début re- 
doublait l'agitation. 

— Eh bien ! dans la séance d'hier , on a fait 
choix du peintre à qui on destine ce travail , et 
une forte majorité s'est prononcée en faveur de 
missKauffniann. 

— De moi! dit Angelica. 

— De miss Kauffmann!!! Parlez-vous sérieu- 
sement. 

— Très-sérieusement. Je n'étais pas moi-môme 
à la séance ; mais je sors de chez le rapporteur, 
qui , ayant appris que j'avais Thonneur de con- 
naître miss Kauffmann, a bien voulu me laisser le 
plaisir de lui annoncer celte décision. 

— Ah! sir Francis! s'écria lady M. Veertvort, 
ivre de joie, voilà un Irait que je n'oublierai de ma 
vie !... C est trop aiaiable!... et avec lantde délica- 
tesse !..♦. Ma foi! tant pis pour vous, je ne suis 
qu'une vieille femme , mais il faut que je vous em- 
brasse... Ce sera à ce joli minois à vous dédom- 
mager. 

Le faisant comme elle Pavait dit, elle tendit sa 
joue au baronnet, qui se prêta de bonne grâce à 
celte effusion de reconnaissance.^ et, par égard 



1G4 ANGE L ICA 

pour toutes deux, ne parla point de la compensa- 
tion. 

— Mais vous ne dites rien, mon cœur? Remer- 
ciez-le donc, ce cher baronnet. On croirait, à 
vous voir, que vous n'êtes pas enchantée. 

Angelica n'aurait pas été muette de surprise et de 
bonheur, que le verbeux enthousiasme de son hô- 
tesse aurait suffi pour lui fermer la bouche. Aussi- 
tôt qu'elle le put , elle s'empressa de joindre l'ex- 
pression plus mesurée de sa reconnaissance aux 
transports de lady M. Veertvort. 

— Je ne mérite point vos remerciements, mes- 
dames , dit Shellou , cette mesure a été prise en 
mon absence; une indisposition ne m'a pas per- 
mis de m'y associer. 

— Trêve de modestie! dit lady M. Veertvort, 
vous ne parviendrez pas à faire de nous des in- 
jy rates. 

— Je vous proteste, lady Mary, que je ne suis 
que l'envoyé et l'interprète de lord Tavistock. 

— Je ne vous crois pas. Nous ne connaissons 
pas lord Tavistock, nous ne connaissons que vous, 
et nous ne savons gré qu à vous! 

Shelton, voyant Angelica partager les idées de 
lady M. Veertvort, renonça à les convaincre, et, 
pour se soustraire à leurs remerciements, parla du 



KAUFFMANN. im 

devis que lord Tavistock Tavait charge de deman- 
der à miss Kauffmann. 

— Encore lord Tavistock! Quel entêtement! s'é- 
cria lady Mary, et votre lord Tavistock vous a-t-il 
permis d'aider miss Angelica de votre expérience ? 

— Lord Tavistock ne s'est point occupé spécia- 
lement de l'étude des arts, et je suis autorisé, si 
mon concours peut... 

— Ob ! je l'en remercie, interrompit vivement 
Angelica. Rien ne m'embarrasse comme ces pré- 
liminaires, et il y a tel devis qui m'a plus coûté à 
faire que les peintures elles-mêmes. 

— Heureux qui peut en dire autant! reprit sir 
Francis. Quanta moi, mon talent de peintre ne va 
guère au-delà du devis; mais c'est un mérite que 
j'apprécie aujourd'hui , et je serais fort content de 
mon lot, si vous vouliez bien dorénavant me char- 
ger de toutes ces préfaces de vos œuvres. 

— Je vous prends au mot , sir Francis ! s'écria 
lady M. Veertvort : c'est un traité conclu. 

Angelica le ratifia par son silence. 

— Voyons! dit la vieille dame, occupons-nous 
de ce devis sans perdre un instant. 

— Avant tout, il faudrait visiter les lieux, dit 
Angelica. 

~ Quand voulez-vous y venir , mesdames? 



im ANGELICA 

— Le plus tôt sera le mieux, dit lady M. Veert- 
vort ; demain matin , à une heure. 

— Très-bien I dit Slielton. Demain, à une 
heure, je serai ici avec lord Tavistock. 

— Réellement? dit lady Mary le regardant d'un 
air incrédule , vous amènerez lord Tavistock?... 
Eh bien ! soit. . . Je vous promets de lui témoigner 
toute ma gratitude... Ce sera à lui à s'arranger 
avec vous et avec sa conscience. 

L'heure du rendez-vous fixée , sir Francis , que 
les deux dames voulaient retenir, se retira discrète- 
ment. 

— Enfin , dit lady M. Veertvort faisant les 
cornes à Angelica, nous avons triomphé de la 
Jettatura ! 

— Cette fois , je commence à le croire , lady 
Mary; voilà une bien bonne nouvelle ! 

— Bonne , ma chère î dites donc prodigieuse , 
miraculeuse, au-delà de toute espérance!... Et 
cela au moment de notre plus grand décourage- 
ment... Étes-vous bien sûre que ce n'est pas un 
rêve?... Comment?... Vous voilà fashionabte, ma 
belle ! . . . Fashionable î ! ! Comprenez-vous toute la 
valeur de ce mot!... Les invitations, les com- 
mandes vont pleuvoir sur vous de tout côté!... A 
votre tour, on va solliciter votre protection ! . . . Mais 
vous , mon enfant, vous tiendrez vos promesses. . v 



KAUFFMAINN. 167 

Mon Dieu ! mon Dieu ! mais vous n'êtes pas assez 
contente!... Si j'avais votre âge, moi , je danserais 
de joie , je sauterais au plafond , je bouleverserais 
toute la maison, je ferais des folies I... Songez 
donc, ajouta-t-elle en la secouant par les bras, 
comme pour la tirer d'un assoupissement , vous 
êtes faskionable! ! ! Votre réputation, votre for- 
tune sont faites I . . . Maintenant M. Joshua Reynolds 
peut faire le malade tant qu'il voudra , vous êtes le 
premier, vous êtes le seul peintre de TAngle- 
terre!... Et ce cher baronnet que j'accusais de 
mauvais vouloir!... 

Si sir Francis était absous aux yeux de lady 
M. Veertvort, il n'avait pas besoin d'excuse à ceux 
d'Angelica qui avait repoussé ses offres. Elle n'at- 
tendait plus rien de lui ; elle le supposait même pi- 
qué de la préférence donnée à ce Reynolds qui leur 
manquait de parole. Aussi lui avait-elle su gré de 
cette visite deux jours après le refus de ses services. 
Elle en avait conçu une de ces espérances vagues 
dont on oublie l'existence lorsqu'elle ne se sont 
pas réalisées, et qu'on nomme pressentiments, si 
l'événement les justifie. Mais quand elle vit qu'elle 
n'avait pas été prise au mot, qu'il avait persisté à 
l'obliger en secret et malgré elle , quand elle en- 
tendit tout ce qu'elle devait à sa bienveillante ob- 
stination , ces procédés lui inspirèrent autant de 



im AiNGELICA 

reconnaissance qu'à sa pétulante hôtesse, et elle 
admira le bon caractère et la délicatesse de son 
modeste protecteur. 

Sir Francis était un homme actif et exact : il se 
rappela la promesse qu'il avait faite à Reynolds , 
et quoiqu'il commençât à être tard , il se rendit à 
Leicester-Fields. La mauvaise nouvelle du matin 
tenait sans doute le peintre encore éveillé. Quant à 
Shelton , le soin de sa santé n'était qu'un intérêt 
secondaire, lorsqu'il s'agissait de remplir un en- 
gagement, ou d'être utile à ses amis. 

Reynolds en effet était debout, et Shelton put 
lui rendre compte de ses démarches. Il était allé 
chez lord Tavistock , ainsi qu'ils étaient con- 
venus. Évidemment, on avait fait la leçon au jeune 
lord. C'était un homme du monde, fort léger et 
Irès-indifférent la veille à toutes les questions d'art : 
à présent, il avait une opinion arrêtée; Shelton 
l'avait trouvé fort tranchant et très-persuadé d'a- 
voir agi dans les intérêts du club , qui avait besoin 
d'un choix imprévu , piquant par sa nouveauté. 
De deux choses l'une, ou Tavistock s'était laissé 
séduire par les beaux yeux de miss Kauffmann , 
ou il était sous l'influence de ce damné de Henry 
Vernon. Or, c'était un tour que ce fourbe venait 
de jouer à Shelton , il n'y avait plus à en douter ; 
car lord Tavistock- ne connaissait pas miss Kauf- 



KAUFFMAiNIN. W3 

manu, et ayant appris que le baronnet Tavait vue 
deux ou trois fois , il Tovait prié de se cliarjfci- de 
lui annoncer cette grande nouvelle. Le premier 
mouvement de Shelton avait été de refuser; mais 
par réflexion , il avait accepté , afin de s'assurer si 
missKauffmannetladyM. Veertvortavaienttrempé 
dans cette intrigue. Il devait à la justice de dire 
que rien ne lui permettait de le supposer ; elles 
ignoraient entièrement la décision du club , et leur 
étonnement lui avait paru trop vrai pour être 
joué. 

Sir Francis ajouta qu'il s'était promis d'abord 
d'éclairer la religion de miss Kauffmann , s'il la 
trouvait étrangère à ce complot , de lui faire com- 
prendre que sa nomination n'était qu'un passe- 
droit , le résultat d'une menée qu'il imporlaità sa 
conscience de désavouer ; mais il l'avait vue trop 
triomphante pour oser tenter cette ouverture. C'é- 
taient de ces démarches que le succès seul peut 
justifier, et malheureusement ce résultat n'était 
pas présumable, surtout à cause de l'influence de 
Jady M. Veertvort. 

A cette idée, Reynolds se récria vivement, H 
demanda à sir Francis comment il avait pu croire 
à la possibilité do ce désintéressement romanesque, 
et le supposer capable d'en profiter. Était-il fait 
pour accepter les restes de qui que ce fût? 



170 ArsGELlGA KAUFFMAINJN. 

Shelton ne put nier qu^à sa place il agirait 
comme lui. Au surplus, Reynolds était trop haut 
placé pour que cet événement pût avoir des suites 
fâcheuses ; ce n'était qu'une contrariété passagère 
qu'il fallait se hâter d'oublier. Quant à missKauff- 
mann , franchement , on ne devait pas lui garder 
rancune : elle n'avait été qu'un instrument aux 
mains de ce misérable Vernon. 

Reynolds répondit qu'il ne croyait pas à l'iu- 
uocence de ces deux femmes, et qu'il ne leur par- 
donnerait pas facilement. Il écoutait son ressenti- 
ment avec d'autant moins de scrupules, que sa 
vengeance se bornerait à cesser de les voir, et à 
s'abstenir de rendre à miss Kauffmann des services 
dont actuellement elle n'avait plus besoin. Il ne 
dissimula point qu'il ne se faisait pas illusion sur 
les conséquences de cette mesure : c'était un 
coup dangereux qu'on lui portait; mais la certi- 
tude de pouvoir compter sur l'amitié de sir Fran- 
cis lui était plus précieuse qu'aucune commande, 
et le consolait de cette trahison. 

Ils se quittèrent donc fort bons amis , et l'infa- 
tigable Shelton , avant de se coucher, annonça 
par un billet, à lordTavistock, le rendez-vous du 
lendemain. 

Pour un malade , voilà une journée bien em- 
ployée , dit-il en se mettant au lit. 



VIII. 



- Il faut espérer, lady Mary, que cette fois ou 
ne nous manquera pas de parole, dit Angelica, 
le lendemain matin au déjeuner. 

- Taisez -vous, ma chère; vous allez nous 
porter malheur. Tous nos désappointements m^ont 
rendue si superstitieuse , que j^ai de la répugnance 
à m^aller apprêter pour ce rendez-vous. Moquez- 
vous de ma faiblesse tant qu^il vous plaira; si je ne 



172 ANGELIGA 

ciflii^nais d'abuser de la complaisance de sir Fraii 
cis , en vérité j'attendrais qu'il fut à la porte pour 
jmonter faire ma toilette. 

— Sa conduite ne permet pas de pareils soup- 
çons. 

— Celle de Reynolds les autorisait-elle? 

— 11 est vrai , lady Mary ; mais aujourd'hui il 
ne s'agit plus de promesses. 

— Dieu merci , mon enfant , et c'est un fait 
positif que votre nomination. Aussi mon inquiétude 
est toute nerveuse 5 elle n'a pas le sens commun. 
Et puis , quelle différence entre ce Reynolds et no- 
tre cher baronnet! sir Francis, voilà un homme 
qui sait vivre!... Croyez-moi, ma belle, il y a 
toujours du profit à avoir affaire aux gens de bonne 
compagnie : lorsqu'ils ne valent pas mieux au 
fonds du moins ils conservent des formes, et 
c'est avec les formes qu'on se trouve sans cesse eh 
contact. 

LadyM. Veerlvorl oubliait en ce moment qu'elle 
parlait h une artiste; mais les manières d'Ange- 
lica justifiaient cette distraction. Loin de prendre 
en mal les réflexions de son hôtesse , il ne lui vint 
pas même à l'idée de se les appliquer. Elle ne 
pensa qu'à appeler du jugement rigoureux porté 
contre Reynolds , dont elle entreprit d'atténuer les 
torts ; mais voyant quelle excitait, au contraire , 



KAUFFMANN. 173 

la vieille dame, dont la susceplibililé croissait ù 
mesure qu'elle avait moins besoin de lui , elle se 
liûta , dans Tinlérôt môme de son client, d'inter- 
rompre son plaidoyer, et la quitta pour aller 
s'habiller. 

L'heure du rendez-vous venait à peine de son- 
ner, et elles n'étaient pas encore descendues de 
leur chambre à coucher, qu'on les prévint de l'ar- 
rivée de sir Francis Shelton. 11 leur présenta lord 
Tavistock, et lady M. Veertvort , reconnaissante 
d'une exactitude qui ménageait ses nerfs si fort 
éprouvés la veille, tint l'engagement qu'elle avait 
pris d'être aimahle avec le marquis : ce qui soula- 
gea fort sa jeune amie, presque toujours empê- 
chée, par une fausse honte , d'exprimer les bons 
sentiments qu'elle avait au fond du cœur. 

Au moment de partir , Shelton annonça aux 
deux dames qu'une affaire imprévue l'empêchait 
de les accompagner, et il fut dédommagé de celle 
privation par de sincères regrets. 

Lord Tavistock dit en être fort contrarié pour 
sa part , car ces dames allaient avoir un bien mau- 
vais cicérone ; mais sir Francis lui avait promis de 
se trouver chez elles pour leur retour, et le cluh 
alors aurait un meilleur interprète. 

Shelton , sans accepter les éloges que lui valait 
la modestie du marquis, promit de revenir dès 



174 ANGFXICA 

qu'il serait libre. Ils se séparèrent sur celte parole, 
et le carrosse de lord Tavistock se dirigea vers 
Pall-Mall , où était situé le club de la fashion. 

Les deux dames entrèrent dans le sanctuaire 
avec tout le respect dû à la divinité du lieu ; et, 
après avoir traversé plusieurs pièces dont elles ad- 
mirèrent avec curiosité Texquise élégance , elles 
arrivèrent à celle qui faisait l'objet de leur visite. 

C'était un vaste salon de forme octogone , déjà 
orné de fresques. Si ces fresques allaient être dé- 
truites , ce n'est pas qu'elles fussent hors d'état 
d'être restaurées; mais la mode vit de changement, 
et elles étaient exécutées dans ce système de pein- 
ture vaporeuse auquel Reynolds avait porté un 
coup mortel. 

Angelica , bien qu'elle profitât de cette incon- 
stance, ne peut s'empêcher de soupirer en songeant 
à l'avenir : ses fresques aussi seraient un jour rem- 
placées par d'autres ; elle prit en pitié le sort de ces 
peintures, condamnées. Si du moins elles avaient 
été sur tcâje , c'eut été l'exil au lieu de la mort. 

— L'éclat d'une telle gloire, ma chère , répon- 
dit lady M. Yeertvort à qui elle faisait part de ce 
regret , en compense bien le peu de durée. Vous 
dédommagerez la postérité dans les autres tableaux 
que cette commande ne peut manquer de vous 
procurer. 



KAUFFMANN. 475 

Quand ils revinrent chez lady M. Veertvort, 
Sbelton y était déjà. Cette exactitude fît grand plai- 
sir aux deux dames et plus encore à lord Tavistock 
qui s'excusa sur son incapacité , de ne point assis- 
ter à la savat e conférence qui allait avoir lieu. 

— Eh bien , miss Kauffmann , demanda sir 
Francis, comment trouvez-vous notre club? le 
salon vous a-t-il paru digne de vos pinceaux? 

Comme elle en faisait un éloge sans restriction, 
lady M. Veertvort confia à Shelton le regret de 
la jeune artiste, risquant à tout hasard celte indis- 
crétion de vieille femme , comme un appel déses- 
péré à l'esprit inventif du baronnet. 

Celui-ci ne répondit que par un compliment. 
La mode , sans doute, était fort inconstante ; mais 
le talent de miss Kauffmann était bien fait pour la 
fixer. 

— Protée , ajouta-t-il en riant le premier de 
son érudition prétentieuse , ne fut-il pas vaincu 
par un fils d'Apollon? 

Angelica repartit que , pour elle surtout , c'é- 
tait de la fable , et gronda doucement sa vieille 
amie de l'importance qu'elle avait donnée à une 
parole en Tair. 

Sir Francis s'élant laissé retenir à dîner, toute 
la soirée se passa à faire des combinaisons et des 
projets, dans lesquels il montra autant d'imagi- 



I7(; ANGELÏCA 

nation et île goût que de complaisance, et il ne 
partit pas sans avoir promis de revenir le lende- 
main. 

Le lendemain, en effet, il vint continuer les 
agréables travaux de la veille. Le regret de miss 
Kauffmann Tavait occupé, car il le partageait tout 
en le combattant. 11 avait été au club; la chemi- 
née du salon n'était plus de très-bon goût : en la 
changeant , on pourrait ménager au-dessus un 
large espace, propre à recevoir un tableau sur 
toile. 

Angelica témoigna combien elle serait ravie de 
cet arrangement; mais c'était plus qu'elle nosait 
espérer. Son objection discrète fut levée par Shel- 
ton : Il avait soumis cette idée à lord Tavistock qui 
leur donnait carte blanche. 

La rédaction du devis avait fourni au baron- 
net des prétextes de visites quotidiennes; mais le 
marché conclu , ces occasions allaient cesser. La 
malveillance de Henry Vernon lui vint encore en 
aide. 

Vernon s'était aperçu qu il n'avait pas réussi à 
brouiller son ennemi avec Reynolds. Sur le refus 
de Tavistock, il lit nommer Shelton commissaire 
du club auprès d' Angelica, et se frotta les mains, 
curieux de voir ce que ferait le baronnet. S il ac- 
ceptait, Reynolds ne le lui pardonnerait pas; s'il re- 



KAUFFMANN. 177 

fusait, ce serait sacrifier ouvertement le club à un 
intérêt particulier, et il diminuerait infailliblement 
son influence. 

L'alternative était embarrassante; mais sir Fran- 
cis, dès qu'il sut la mesure prise , n'hésita pas. Il 
alla trouver Reynolds. 

— J'étais bien sûr que cet intrigant de Henry 
Vernon n'avait fait nommer miss Kauffmann que 
pour me brouiller avec vous, lui dit-il en l'abor- 
dant. Il a enfin levé le masque ; je vous en apporte 
la preuve. Et il lui annonça la décision provoquée 
par Vernon , sans négliger de mettre sous les yeux 
de Reynolds le dilemme insidieux de leur ennemi; 
mais peu lui importail toute la coterie, il allait 
refuser 1 

— Gardez- vous-en bien ! s'écria Reynolds ; on 
m'attribuerait votre refus; et, mécontent ou non, 
je ne veux point afficher de rancune, (-e qui est 
fait est fait, du moins évitons le ridicule. D'ailleurs, 
vous ne devez pas déserter les intérêts du club : 
Miss Kauffmann est jeune , et malgré tout son 
mérite , vos conseils peuvent lui être utiles. Accep- 
tez; Vernon sera tout désappointé de n'avoir réussi 
ni à nous brouiller, ni à ébranler votre crédit; et, 
pour ma part, j'en serai bien aise, puisqu'il est 
cause de tout ce qui est arrivé. 

Shelton insista pour que son ami réflécliît en- 

I. >I2 



iTS ANGELICA 

core. La réponse pouvait être différée; mais le 
peintre s^opposa à un délai qui ne modifierait en 
rien sa conviction. Sir Francis se rendit, il accepta 
les fonctions qu'on lui destinait; et de la sorte la 
continuation de ses rapports avec Angelica fut au- 
torisée aux yeux de son rival , et à ceux de la belle 
timorée. 

Ces entrevues continuelles, une réelle sympa- 
thie de goûts et d'idées, Tattrait d'un esprit fécond 
et animé qui la tenait en éveil , et d'une élégance 
de manières pleine d'aisance et de distinction , la 
reconnaissance aussi , et ce charme de se trouver 
avec les gens à qui l'on plaît, tout contribua en 
peu de temps à établir entre elle et sir Francis 
une intimité qui croissait de jour en jour. 

Les prédictions de lady M. Veertvort se réali- 
saient; l'effet de la commande du club se faisait sen- 
tir, et, dans cette armée si disciplinée de la mode, 
le commandement des chefs se transmettait avec fi- 
délité, de rang en rang. Les premières maisons de 
Londres s'ouvraient à la jeune élue, et les invita- 
lions n'étaient que le prélude des commandes. 

Les préventions d' Angelica cédèrent à tant de 
qualités et de services. Adonnée toute entière à des 
arts sensuels, elle avait surtout exercé son imagi- 
nation, qui, prompte à prendre l'alarme, l'était 
moins à se calmer; mais comment aurait-elle 



KAIJFFMANN. 179 

persisté dans de tristes et froides défiances , lorsque 
les portes dorées de la vie s'ouvraient enfin devant 
ses pas, lorsqu'elle commençait à goûter Tenivre- 
ment de ce bonheur qu'elle n'avait encore entrevu 
que dans ses rêves , et ces défiances , comment 
les aurait-elle nourries contre celui-là même qui 
lui avait aplani la voie? 

Trop désintéressée pour ne pas croire facilement 
au désintéressement d'autrui , il ne lui vint pas à 
ridée de se demander s'il était convenable qu'elle 
contractât coup sur coup tant d'importantes obli- 
gations. Elle acceptait tous ces services, comme 
elle-même elle les aurait rendus , sans supposer 
aucune arrière-pensée. 

Par déférence pour le commissaire du club, puis 
par un mélange d'intérêt, de raison et de gratitude, 
elle s'était habituée ù consulter Shelton, et celte 
confiance, limitée d'abord à la commandedu club, 
s'était promptement étendue à tous ses autres tra- 
vaux, et enfin à toutes les circonstances possibles 
de la vie. Peu à peu l'exemple universel l'autorisant, 
et le commerce du monde apprivoisant sa suscep- 
tibilité farouche, elle ne fut pas fâchée de l'at- 
tention que lui donnait un homme de ce mérite, et 
elle recevait les soins du baronnet comme un hom- 
mage vague rendu à sa beauté et à ses talents, com- 
n\Q une sorte de retourdu plaisir que lui-même en 



180 ANGELICA 

retirait. L'amitié (railleurs, n'élait-elle pas là com- 
me partout, le prête-nom discret de tous les inté- 
rêts occultes , le domino complaisant de tous les 
incognito dans cette mascarade qu'on nomme la 
vie? 

Du reste , rien dans la conduite de sir Francis, 
à l'exception de ses assiduités et de ses services , 
n'était de nature à autoriser les soupçons; et la pré- 
sence de lady M. Veertvort , femme d'expérience 
et de sens, était un [jage de sécurité, et sauvait les 
dissonances que pouvait produire entre Angelica 
et lui , la différence d'âge , de sexe et de caractère. 

— Est-ce que vous ne songez pas à prendre une 
ninison à vous , miss Angelica? lui dit Shelton , 
en l'absence de lady M. Veertvort , un matin qu'il 
venait de lui annoncer que la duchesse de Devoji- 
sliire désirait avoir son portrait et celui de lady 
Duncannon , dans le môme tableau . Vous êtes agréa- 
blement logée ici , comme femme du monde; mais 
comme artiste, vous n'avez rien de ce qu'il vous 
faut. 

L'observation était fondée, et Angelica en re- 
connut la justesse. Elle se reprochait d'ailleurs 
d'abuser si longtemps de l'hospitalité de lady 
Mary; mais, lorsqu'elle avait abordé cette ques- 
tion, celle-ci avait refusé de l'écouter, et Angelica, 



KAUFFMAWN. 181 

qui n'avait point encore de travaux imporlauls, 
n'avait pas cru devoir insister. 

En ce moment, lady M. Veertvort rentra. 

— Nous formons un complot contre vous, lady 
Mary , dit Shelton en riant. 

— Dites plutôt contre moi, repartit Angelica. 

— De quoi donc s'agit-il, ma belle? puisque 
nos intérêts sont communs, nous parviendrons 
bien à le déjouer. 

Shelton se chargea de la mettre au fait ; mais 
dès les premiers mots , elle jeta les hauts cris ; An- 
gelica ne la traitait pas en amie, avec ses éternel- 
les façons. 

Sir Francis laissa passer la bourrasque : puis, il 
fit observer à lady Mary que la position actuelle 
de miss Kauffmann leur rendait à toutes deux ce 
sacrifice indispensable. 

— En quoi donc, sir Francis? 

— Miss Angelica reçoit tous les jours de nou- 
velles commandes , et elle a besoin d'un atelier 
pour travailler sérieusement. 

— Eh bien ! ma maison n'est-elle pas à sa dis- 
position ? Je vais envoyer chercher mon architecte. 

Angelica la pria de n'en rien faire : elle atten- 
dait son père , et d'un moment à Tautre celte sé- 
paration serait indispensable. 

Shelton ajouta que d'ailleurs il importait à 



m ANGEUCA 

miss Angelica de prendre une altitude indépen- 
dante , et d'avoir le plus tôt possible une maison à 
elle, qu'elle tiendrait avec assez de luxe pour en- 
tretenir sa vogue en la prouvant, Lady Mary , il 
en était persuadé , connaissait trop bien le monde 
et avait trop de désintéressement dans ses affec- 
tions pour ne pas en convenir. 

Lady M. Veertvort ne fut pas sourde à l'ap- 
pel fait à sa raison et à son expérience ; mais elle 
cherchait un prétexte pour obtenir quelque répit , 
lorsque le baronnet vint au devant de ce désir, en 
parlant du temps qu'il faudrait pour louer une 
maison et la meubler : d'ici là , probablement , 
M. Kauffmann aurait terminé ses affaires et vien- 
drait rejoindre sa fille. Il fut donc convenu qu'il 
fallait sur-le-champ commencer les recherches, 
et Shelton se chargea de mettre en campagne un 
homme intelligent. 

Dès le surlendemain il revint annoncer que 
son agent avait fait une découverte précieuse , au 
midi de Golden-Square. La personne qui occu- 
pait cette maison , forcée de partir pour les Indes , 
offrait de céder son bail et son mobilier avec une 
perte considérable. 

C'était effectivement tout ce qu'Angelica pou- 
vait désirer : dans la visite qu'elles eu firent avec 
le baronnet, les deux dames le reconnurent. 11 y 



KAUFFMANN. 183 

manquait un atelier; mais il serait aisé d'en dis- 
poser un , et il existait à côté une charmante ga- 
lerie bien éclairée et propre a recevoir des tableaux . 
Les prix étaimit très-modiques, on aurait toutes 
facilités pour les paiements : ce serait une folie de 
laisser échapper une telle occasion. Shelton reçut 
donc l'autorisation de conclure le marché et se 
chargea aussi d'ordonner les réparations néces- 
saires. 

Dès qu'elle fut rentrée, Angelica s'empressa 
d'écrire à son père que le nombre croissant de ses 
commandes, la crainte d'être indiscrète en pro- 
longeant son séjour chez lady Mary Veertvort , 
les conseils de ses amis , l'avaient déterminée à 
louer une maison sans plus tarder; qu'une occa- 
sion extrêmement avantageuse s'était présentée, 
que son logement serait prêt dans fort peu de 
temps , et que s'il voulait lui épargner le désagré- 
ment d'y entrer seule, il n'avait qu'à revenir au 
reçu de sa lettre. Elle ajoutait force tendresses 
pour l'oncle Michel de la part de la princesse , qui 
s'estimerait fort heureuse de le recevoir dans son 
nouveau palais , si les affaires de la ferme vou- 
laient bien le permettre ; mais , dans tous les cas , 
elle lui enjoignait, sous peine d'encourir sa royale 
disgrâce , de laisser venir Gretly qui n'avait point 
les mêmes prétextes pour rester à Schwarzenberg. 



184 ^ANGËLIGA 

Sa lettre était si pressante qu'elle ne douta j)as 
que son père ne vînt avant qu'elle ne fût instal- 
lée. Sir Francis ne parlait point des réparations 
qu'on devait faire; lady M. Vecrtvort et elle, par 
un accord tacite, évitèrent de les lui rappeler : 
mais, a leur grande surprise, un beau matin, il 
vint leur proposer de voir les travaux qui étaient 
achevés. 

Obligée de le remercier d'une célérité qui la 
contrariait , Angelica se promit de profiter de la 
moindre possibilité d'amélioration pour gagner du 
lemj)s ; mais toutes les dispositions avaient été 
prises avec une prévoyance si minutieuse et un 
goût si parfait, qu'elle ne trouva rien à critiquer 
sans injustice. Elle revint donc fort reconnaissante 
et assez embarrassée. Elle n'avait plus d'espoir que 
dans cette réponse qui n'arrivait pas. Elle n'en- 
tendait pas le double coup de marteau de la poste 
sans que son cœur bondît d'anxiété. 

Enfin, cette lettre tant souhaitée, elle la reçut... 
Mais Kauffmann annonçait un nouveau retard. Le 
posl-scripium, de la main de l'oncle Michel, expri- 
mait le regret de ne pouvoir s'absenter; quant à 
Grelly, elle se faisait une fête d'aller embrasser sa 
chère cousine, et, plus tard, Michel Tirait cher- 
cher. 

Il n'y avait plus à reculer, il fallait qu'Angclita 



[ KAL'FFAJAlNrs. 185 

s'é(ablîl seule dans sa maison ; mais tous ses scru- 
pules endormis par la présence de lady M. Vcert- 
vort, l'idée de cet isolement les réveilla. Elle 
commença à s'interroger sur les motifs de la chaude 
protection dont elle était l'objet, sur les espérances 
qui stimulaient l'ardeur de ce zèle. Etait-il bien- 
séant de recevoir seule, chez elle, un homme dont 
les prétentions secrètes pouvaient s'autoriser de 
tant de services rendus? 

Dans toutes ses petites perplexités, sa ressource 
habituelle était de recourir aux lumières de sa vieille 
amie : elle se décida à lui soumettre ses scrupules. 
Sans doute lady Mary les approuverait et trouverait 
un moyen de tout concilier. La réponse de Kauff- 
mann fut l'occasion naturelle de cette confidence. 

— Quelles nouvelles de Schwarzenberg? de- 
manda lady M. Veertvort lui voyant la lettre entre 
les mains. 

— Une nouvelle qui me contrarie bien. 

— Quoi donc , ma belle? Rien de sérieux, j'es- 
père. Est ce que la petite cousine ne viendra pas? 

— Si fait! et ce m'est une, grande joie ; mais 
mon père est encore retenu là-bas pour quelque 
temps 

— Eh bien! il viendra plus tard. Il n'y a pas 
là de quoi se chagriner. 



186 AINGELICA 

— Mais , lady Mary , celle maison qui est 
prête!... Comment faire?... 

— Comment?... Y entrer, ma chère. 

— Seule , lady Mary ! 

— Sans doute. Est-ce que vous avez peur des 
revenants? 

— Seule , est-ce que je puis convenablement 
tenir maison ? 

— Pourquoi pas ! Vous êtes majeure, et en An- 
gleterre , où nous ne gardons pas nos filles dans 
une dépendance et une incapacité éternelles. Si 
votre père était forcé de prolonger indéfiniment 
son absence... Nous sommes tous mortels ; si vous 
aviez le malheur de le perdre, comment feriez- 
vous? 

— Une fois installée, il faudra recevoir tout le 
monde... Sir Francis... 

— Bien entendu. 

— Mais lady Mary, je lui ai tant d'obligations 
que... 

— Que vous voulez lui fermer votre porte?... 
Voilà une étrange conclusion'... Ah çà! ce sont 
donc vos ennemis que vous voulez voir? 

— Mais, reprit Angelica un peu déconcertée, 
quels sont , au juste , croyez-vous , les motifs de 
Tobligeance que sir Francis me témoigne ? 

— Les motifs?... 11 y en a mille possibles. . 



KAUFFMANN. 187 

Il s'occupe d'arts, il aime à faire le connaisseur, 
à protéger, à soutenir sa réputation d'homme 
aimable... Que sais-je?... Il est sensible aux re- 
merciements d'une jolie bouche... Il a une cer- 
taine somme d'activité et de complaisance à dé- 
penser tous les jours ; pourquoi pas avec nous 
aussi bien qu'avec d'autres! Sans doute, mon en- 
fant, bien des vues souterraines se cachent sous 
cette banale explication de l'obligeance et de l'a- 
mabihté,* mais à tant creuser, on renverserait les 
fondements de la société. Ce qui la 'forme , c'est 
l'intérêt; ce qui la maintient, c'est l'apparence du 
désintéressement. Chacun a Tair de se sacriOer à 
son voisin , et, au fond , chacun cherche son avan- 
tage. C'est là une convention nécessaire , et qu'il 
faut accepter les yeux fermés. 

Personne au monde n'était moins disposé que 
lady M. Veertvort à écouter favorablement les 
scrupules d'Angelica. Elle n'aurait pas demandé 
mieux que de conserver auprès d'elle une jeune 
fille dont la gaieté douce animait son intérieur, 
dont la beauté lui attirait jeune et joyeuse compa- 
gnie ; mais elle s'était rendue aux raisonnements 
de Shelton et d'Angelica elle-même , et c'était un 
de ces caractères résolus qui n'aiment pas à reve- 
nir sur un parti pris. 

Angelica , voyant que la vieille dame avait ré- 



188 ANGE Lie A 

poiise à tout , et que les nuances échappaient à cet 
esprit direct et absolu , comprit qu'il fallait frap- 
per un jpand coup, et produire le péuiMe argu- 
ment qu'elle tenait en réserve; ijiais elle hésitait, 
et lady M. Veerlvort, qui s'aperçut de son em- 
barras, reprit d'un ton affectueux : 

— Vous me trouvez bien impitoyable , n'est-ce 
pas? Mais, en vérité, c'est un enfantillage, et il 
faut que j'aie de la raison pour nous deux. Il m'en 
coûte beaucoup de me séparer de vous ; mais puis- 
que j'ai eu le chagrin de cette détermination , je 
veux que vous en ayez le profit. 

— 11 faut que je vous dise une chose que vous 
ne savez pas , repartit Angelica d'un air mystérieux 
et solennel; c'est que sir Francis... si je ne me 
trompe... 

Elle s'arrêta , rouge de confusion. 

— Achevez donc, ma belle! vous allez m'ef- 
f rayer. 

— 11 me fait la... dit Angelica rapprochant ses 
lèvres vermeilles avec une petite moue gracieuse 
qui intercepta les derniers sons, puis, baissant 
aussitôt les yeux... 

— La cour! dit la vieille dame répétant ou 
plutôt complétant In phrase avec un sang froid dé- 
sespérant; je le sais bien, mon cœur; où e^t le 



KAUFFMANX. iW 

mal? Si ses vues sont illégitimes, il perdra son 
temps, et il est trop fin, d'ailleurs, pour tarder à 
s'en apercevoir; s^il est réellement amoureux , et 
que ses intentions soient honorables, eh bien ! tant 
mieux, ma belle! c'est une porte de |)lus ouverte 
à la fortune; au lieu de miss Kauffmann , vous 
vous appellerez lady Shelton. 

Angelica se hâta de répondre qu'elle n'avait 
pas la présomption de s'imaginer que sir Francis 
pût songera lui offrir ce titre. 

— Pourquoi non , ma mignonne? Le baronnet, 
sans doute, est un parti des plus brilla'nls ; mais 
les mariages d'inclination ne sont pns rares chez 
nous , et ils mettent sur un pied j)arfnit dans la so- 
ciété les femmes qui , comme vous, ont les ma- 
nières et le tact qu'il faut pour y vivre. 

Angelica répliquaquec'étaità la peinture qu'elle 
voulait devoir sa fortune et son nom , que les arts 
étaient sa seule inclination , que son projet était de 
ne point se marier, et que par conséquent elle de- 
vait craindre d'encourager des soins auxquels elle 
ne pourrait répondre. 

— Vos idées , ma chère > sont chimériques. Que 
de fdies à ma connaissance ont juré de rester tel- 
les, qui étaient mariées Tannée d'après! Mais 



190 ANGELICA 

soit, j^admetsque le temps ne changera pas votre 
manière devoir: raison de plus, puisque vous 
êtes vouée au célibat , pour vivre dès à présent en 
vieille fille. Une fille qui ne veut pas se marier, 
c'est une veuve, veuve du mariage, sinon d un 
mari. 

— Laissez-moi, du moins, passer dans la re- 
traite ma première année de veuvage. 

— Non pas , ma chère , vous courrez les bals , 
les assemblées , les spectacles ; vous ne vous affu- 
blerez point de noir , vous serez vêtue de rose et 
de lilas ;• ces sortes de deuils ne se portent que 
dans le cœur, c'est tout Topposé des autres. Vous 
nous ouvrirez votre maison ; vous y recevrez le 
baronnet, parce que c'est un de vos amis qui vous a 
été fort utile et qu'il ne faut pas être ingrate, parce 
qu'il vous le sera encore et qu'il ne faut pas être 
absurde, parce qu'il est commissaire du club et 
que vous ne pouvez pas lui interdire votre porte. 
S il vous fait la cour! Eh bien! vous regar- 
derez autour de vous, et vous serez rassurée; car 
vous verrez que la galanterie est l'âme universelle , 
qu'il est de fort bon goût de ne s'en point effarou- 
cher , et que l'on doit laisser ces inquiétudes exa- 
gérées aux prudes ou aux natures fragiles qui se 
rendent justice. 



KAUFFMANN. 191 

Vaincue par ces observations , Angelica , dès le 
lendemain , s'installa dans son nouveau logis. Cette 
détermination prise , elle éprouva le bénéfice or- 
dinaire de la résignation ; et les raisons à l'appui 
du parti qu'elle avait adopté affluèrent en aussi 
grand nombre que les objections auparavant, par 
suite de ce besoin qu'a Thomme de se réconcilier 
avec la nécessité. 

Grâce aux soins de lady M. Veertvort et de Sbel- 
ton, son emménagement s'était opéré sans ennui 
ni fatigue. Ses deux amis avaient exigé qu'elle ne 
se mêlât de rien : c'étaient eux qui avaient tout 
choisi, tout combiné; elle s'était prêtée aux sur- 
prises qu'ils se plaisaient à lui ménager, et elle 
n'eut qu'à approuver, à admirer et à remercier. 

Le soir, elle commença son rôle de maîtresse 
de maison, etplusieursdeses connaissances vinrent 
souper chez elle. On approuva si unanimement le 
parti qu'elle avait pris, elle reçut de tels compli- 
ments de son habitation , le baronnet fit tant de 
frais pour animer la soirée , lady M. Veertvort et 
tous les convives parurent s'être si bien divertis , 
qu'Angelica se sentit toute soulagée. Lorsqu'elle 
se retrouva seule , elle se mit , avec la joie d'un 
enfant qui contemple des jouets nouveaux, à par- 
courir sa maison de bas en haut , à admirer pièce 



195 ANGEMCA KAIFFMANN. 

à pièce toiU son ameublemont; et il ne lui resta 
plus (l'autre regret que de ne pouvoir jouir assez 
lot de la surprise de son père et de sa petite cou- 
sine. 



IX. 



Si AnfTelica se félicitait d'uno prospérili- (|iii dé- 
passait toutes ses espérances, Slielloii, de son 
coté, ne s'applaudissait pas moins de la position 
qu'il s'était faite auprès d'elle. 

11 ne s'agissait plus que d'en profiter. Ces rap- 
ports continuels, dont la commande était le pré- 
texte, lui avaient servi à s'en créer d'autres , à s'in- 
sinuer de plus en plus dans l'intimité d'Angelica. 

l. 45 



494 ANGELICA 

Chaque jour, il Paccoutumait à quelque nouvelle 
privauté qui, risquée avec tact, ne laissait point 
sentir la transition. 11 avait ourdi autour de sa proie 
un réseau d'intérêts, d'habitudes, de plaisirs, d'o- 
bligations ; la reconnaissance du service de la veille 
ne permettait pas de refuser celui du lendemain. 
Candide comme elle était, comment sous chaque 
service démasquer une embûche? Comment lutter 
contre un homme toujours présent, toujours né- 
cessaire? 

Lorsqu'il s'agit de monter sa maison , lady M. 
Veertvort , qui s'en était chargée , avait à peine 
eu le temps de songer vaguement au nombre 
de domestiques qu'il faudrait, que déjà Shel- 
ton les avait trouvés. Précisément son cousin, 
lord Melvil , lavait prié de garder chez lui, 
jusqu'à ce qu'il l'eût placé , un excellent valet 
de pied qu'il n'avait pu emmener en Suède. Pré- 
cisément, on venait de lui parler d'une femme de 
chambre française, qui paraissait devoir être une 
acquisition précieuse. En un mot, tout ce dont 
on avait besoin , il Tavait à point nommé; et 
comme l'à-propos n'était pas le seul mérite de ses 
recommandations, ses protégés furent admis avec 
une confiance que leur service, du reste, justifia , 
complètement, 

Angelica était d'une conslilulion délicate. Pour 



KAUFFMANN. i95 

répondre à la vofjue , elle s'était mise au travail 
avec une ardeur qui altéra bientôt sa santé. Aus- 
sitôt le médecin du baronnet vint chez elle. Son 
avis fut qu'elle ne prenait point assez d'exercice , 
et il lui prescrivit de monter tous les jours à che- 
val. Le conseil pouvait être bon ; mais il n'était 
pas facile à suivre pour une jeune fille qui n'avait 
à sa disposition ni chevaux ni cavaliers. Le doc- 
teur avait fait comme la plupart de ses confrères, 
il avait écrit son ordonnance, s'inquiétant fort 
peu de l'exécution ; Angelica fit comme la plupart 
des malades , elle reçut l'ordonnance avec le res- 
pect dû à la Faculté et se promit bien de n'en point 
tenir compte; mais l'obligeance attentive de sir 
Francis laissait-elle rien échapper? Il avait ren- 
contré son médecin , il avait su de lui que miss 
Kauffmann ferait bien de monter à cheval. Louer 
des chevaux inconnus, vicieux, de mauvaise mine, 
il n'y fallait pas penser; eu acheter, ce serait un 
embarras incalculable pour une femme : les siens 
étaient à la disposition de miss Angelica , et rien 
de plus aisé que d'organiser des promenades avec 
quelques femmes de leur connaissance. 

Lady M. Vcertvort offrit, pour lever toutes 
difficultés, d'accompagner elle-même sa jeune 
aitiie ; elle braverait le ridicule , et un voile épais 
dissimulerait son âge. Elle était sûre que l'exercice 



196 ANGELIGA 

du cheval lui ferait autant de bien qu'à la jolie 
convalescente. Celle-ci accepta donc, et, comme 
on pense, Shelton escorta les deux amazones. 

Le premier jour, lady Mary rentra chez elle ha- 
rassée ; mais elle n'en témoigna rien , soutenue 
par son zèle affectueux. Le lendemain, après la 
seconde promenade, sa persévérance fut récom- 
pensée par une violente courbature qu'elle ne put 
dissimuler, et il lui fallut renoncer à un plaisir 
beaucoup trop fatigant pour une femme de son 
âge ; mais sir Francis eut soin , les jours sui- 
vants , de procurer à Angelica d'autres compa- 
gnes de roule , et de la sorte, il n'y eut point d'in- 
fraclion au régime prescrit. 

Les deux premiers jours, le baronnet avait passé 
chez lady M. Veertvort, et tous deux se rendaient 
à Golden-Square ; moins familier avec les rem- 
plaçantes de la vieille dame, Shelton commença 
par aller chercher Angelica. C'est ainsi qu'il ac- 
coutuma peu à peu la craintive jeune fdie à se 
montrer daiis les rues seule avec lui, et un jour 
que la dame qu'ils attendaient à sa porte se lit 
excuser, il eut peu de peine à décider Angelica à 
continuer sa promenade . Cette première glace rom- 
pue, l'ennui d être à la merci d'un tiers la fit 
passer, sans réflexion , par-dessus la stricte obser- 
vation des convenances, et, le plus souvent, sescour- 



KAUFFMANN. 197 

ses à cheval avaient lieu tôle à Icle avec le baron- 
net. 

Si bien logée el à si peu de frais , protégée par 
un patron plein de crédit et de prévenances , dé- 
barrassée de tous les menus tracas par ce factotum 
officieux, admirant le zèle , le dévouement, 1 é- 
conomie de ses domestiques , et le bon marché de 
la vie de Londres, où elle avait ouï dire que tout 
était si cher, galoppant tous les jours sur les che- 
vaux de Shelton , Angelica menait une existence 
fort agréable , fort douce , fort commode , mais 
non moins équivoque et dangereuse , ce qu^elle 
était loin de soupçonner. 

Quant à sir Francis, qui la sondait de tous côtés, 
il ne pouvait croire à tant d'innocence ; et tous ses 
succès encourageant son espoir, il se disait qu'elle 
devait bien savoir à quoi s'en tenir sur leur posi- 
sition réciproque, et que puisqu'elle l'acceptait, 
elle ne devait pas être éloignée de répondre aux 
vues qu'il tenait cachées. Il ne s'agissait que de se 
conduire prudemment et de lui sauver les appa- 
rences. Liée comme elle l'était par toutes ces atta- 
ches, et se familiarisant avec une idée qui chaque 
jour prenait plus de consistance , ce serait bien le 
diable si , dans une innocente de vingt-deux ans , 
sensible, enthousiaste, il ne trouvait pas un jour 



498 ANGELICA 

ou l'autre quelque côté faible , quelque passage à 
son cœur ou à ses sens. 

Il entrait dans son plan que le public, toujours 
charitable , la lui donnât pour maîtresse : c'était 
une manière de Taccoutumer à le devenir. Il vou- 
lait l'y amener de nuances en nuances , et rendre 
la transition quasi imperceptible. Dans sa logique 
de libertin, ne tenant point compte des sentiments 
religieux, quoique zélé protestant à la chambre 
des communes , il se disait qu'attendu que les fem- 
mes réputées vertueuses ne le sont que par peur 
du qu'en dira-t-on , il fallait détruire à l'avance 
cet obstacle dans l'esprit de miss Kauffmann , et 
rendre la question impossible en présence de ce 
qu'on en aurait dit. Une fois qu'on aurait parlé 
d'elle en toute hberté, et qu'elle aurait reconnu 
qu'au bout du compte elle n'avait rien perdu de sa 
considération dans le monde (car le monde ne 
demande qu'une chose , c'est qu'on ne le force pas 
de voir, et il est aussi facile de ne pas lui ouvrir 
les yeux , qu'il est impossible de lui fermer la bou- 
che) , ce ne serait plus qu'une distinction subtile 
de grammaire sur deux temps d'une conjugaison, 
une argumentation pédantesque qu elle se ferait 
à elle-même, pour sa propre satisfaction, sur la 
valeur des mots médisance et calomnie. 

Tels étaient les raisonnements de Sheltou. Il 



KAUFFMAWrs. 199 

n'avait point de règle absolue de conduite en pa- 
reille matière , mais il avait reconnu qu'avec An- 
gelica il ne fallait rien brusquer. Il poussait donc 
lentement autour d'elle ses travaux souterrains 
avec la patience silencieuse d'un mineur. 

Mais , hélas ! tout rencontre des obstacles dans 
cette viej même les mauvaises pensées. Henry 
Vernon , voyant cette intimité , reconnut que sir 
Francis n'avait pas demandé mieux que d'échan- 
ger l'amitié de Reynolds, contre la possession 
d'Angelica. 

— J'ai agi comme un niais , se dit-il avec un 
jurement , et c'est à nos dépens que le beau Shel- 
ton entretient ses maîtresses. 

La bévue était assez humiliante pour un roué : 
Il se promit de prendre sa revanche à la première 
occasion. 11 ne tarda pas à s'en présenter une, 
meilleure qu'il ne pensait. 

Angelica avait eu la curiosité d'assister à une 
séance royale , et la vicomtesse Duncannon, dont 
elle faisait le portrait , s'était chargée de l'y mener. 
La cérémonie terminée, et au moment où chacun 
attendait sa voiture , lady Duncannon fut accostée 
par Henry Vernon , et ayant su de lui qu'il ne con- 
naissait pas miss Kauffmann , elle les présenta l'un 
à l'autre. 

Angelica, quoique peu prévenue en faveur 



l 



-J(JO ANGE Lie A 

de Vernon par le baronnet, ne laissa pas de le re- 
mercier de son vote; maisVernon, convaincu qu'elle 
élait do moitié dans le complot de sir Francis , prit 
fort mal le compliment. 

— Sur ma parole , se dit-il , je crois que celte 
péronnelle veut me railler! 

~Cette idée était plus que suffisante pour renga- 
ger à donner carrière à sa brutalité systématique. 

— Des remerciements à moi? répondit-il d'un 
ton railleur; allons donc! il n'est pas possible 
qu'il vous reste encore de la reconnaissance après 
«'e que vous en avez dépensé : notre beau commis- 
saire doit l'avoir épuisée toute. 

La grossièreté de cette apostrophe inattendue 
était bien faite pour déconcerter, et Angelica, 
malgré son innocence, resta muette et confuse. Son 
en)baiTaseùt désarmé tout autre que Vernon : il 
poursuivit impitoyablement. 

— Il ne faut pas rougir, miss Kauffmann : la 
reconnaissance est une si belle vertu. Puisque 
nous avons un fondé de pouvoirs, tous vos remer- 
ciements lui appartiennent de droit. D'ailleurs il 
les mérite : après la manière dont il vous a sacri- 
fié Reynolds!... 

— Me sacrifier M. Reynolds î s'écria vivement 
Angelica , à qui celle nouvelle rendit la voix.'. 



KAUFFMANJN. âOl 

— Vousl'ifTiioriez, n^est-cepas, repartit Veriion 
avec un sourire incrédule. Voyez quel désintéres- 
sement stoïque! SLelton vous sacrifie son ami; 
pour vous , il manque de le faire mourir de 
dépit, et il ne vous en dit rien!... Ma foi vous 
avez bien raison de lui témoigner votre reconnais- 
sance. Laissez dire les mauvaises langues, c'est 
Tenvie qui les fait parler. 

Après cette réponse, dont il ignorait la portée 
réelle , il fit une révérence assez leste à la jeune ar- 
tiste , et la laissa en proie à la surprise , à l'indi- 
gnation et aux regrets. 

Que venait-elle d'apprendre? et quelle opinion 
le public devait-il avoir d'elle? Être en concur- 
rence avec le premier peintre de l'Angleterre, avec 
un homme de génie , et l'emporter sur lui par 
une basse intrigue! Elle n'y avait point trempé, 
mais qui le croirait ? et sir Francis , elle savait main- 
tenant à quel prix on supposait qu'elle avait acheté 
sa protection!... Et Reynolds, qu'elle avait accusé 
de mauvaise volonté, de jalousie, que devait-il 
penser d'elle ? 

Lady Duncannon , entourée de gens desa connais- 
sance , qui venaient la saluer tour à tour , n'avait 
rien entendu de la conversation de Henry Yernon. 
Angelica se félicita de ne poijit avoir d'explication 
à lui donner, et de pouvoir, cachée dans la foule, 



20^2 ANGËLICA 

se livrer aux réflexions qui l'assiégeaient ; mais son 
isolement ne dura pas :ellefutabordée parShellon. 
11 avait aperçu de loin Henry Vernon en conver- 
sation avec elle; il avait observé sur les traits de 
l'un une joie sournoise , sur ceux de l'autre une 
émotion subite : il soupçonnait quelque méchan- 
ceté, et, après avoir pris tout juste le temps de 
parler à l'oreille du marquis de Tavistock , il ve- 
nait affronter l'orage. 

Angelica trop émue pour dissimuler , s'em- 
pressa, les larmes aux yeux , de lui adresser des 
reproches. 

Comment avait-il pu penser à lui rendre ser- 
vice aux dépens de son ami , la laisser soupçon- 
ner du procédé le plus indélicat, la mettre en 
concurrence avec un homme dont elle devait res- 
pecter le génie, et la faire triompher par des 
voies obliques? 

Elle avait parlé avec tant de chaleur, quoiqu'à 
voix basse, qu'elle craignait d'avoir dépassé les 
bornes; mais sir Francis, loin de paraître offensé, 
répondit : 

— Vous êtes adorable ! si quelque chose pou- 
vait ajouter aux sentiments que je vous ai voués 
pour la vie, ce serait ce précieux malentendu 
qui , du moins, aura servi à faire ressortir votre 
exquise délicatesse. 



KAUFFMANN. 203 

Angelica, revenue d'un premier étonnement, 
fit réflexion qu'il voulait sans doute , en prenant 
ce ton d'aimable galanterie, échapper aux embar- 
ras d'un éclaircissement; mais l'affaire était trop 
grave pour qu'elle n'insistât pas : elle le pria donc 
d'être sérieux et de s'expliquer catégoriquement, 
s'il le pouvait. 

— Catégoriquement ! voilà un bien grand 
mot pour une si petite bouche, repartit Shelton; 
mais avant que je m'explique , permettez que je 
me plaigne à mon tour, que je vous demande 
quel droit vous avez de faire cette injure à mon 
honneur et à mon jugement; car c'est me re- 
fuser l'un et l'autre que de m'altribuer l'espoir 
de me concilier votre bienveillance par de tels 
moyens. Il aurait fallu avoir de vous une opi- 
nion qui est bien loin d'être celle du plus dévoué 
et du plus méconnu de vos serviteurs. 

— Je désire de m'être trompée , reprit Ange- 
lica plus calme, mais d'un air grave, et si je 
vous ai soupçonné injustement, je suis prête à 
vous en demander pardon ; mais souffrez que , 
dans la position fausse où cette nouvelle me met 
ainsi que vous, j'exige une justification complète, 
et que je demande des preuves. 

— Des preuves , miss Kauffmann ! je pourrais 
répondre que c'est à Taccusation à les fournir ; 



-204 ANGELIGA 

mais j'ai hâte de vous désabuser , et heureusement 
j'ai les miennes sous la main. 

En parlant ainsi , il appela le marquis deTavis- 
tock qui passait à côté d'eux, sans avoir l'air de 
les apercevoir. 

— Lord Tavistock , lui dit-il , vous voyez un 
accusé qui attend de vous sa décharge. Miss Kauff- 
mann a quelques questions à vous adresser : veuil- 
lez , je vous prie , rétablir les faits et donner gain 
de cause à la vérité. Quant à moi, je ne veux point 
assister à cette conférence , et je ne reparaîtrai 
devant mon jusje qu'absous ou condamné. 

S'étant retiré, il alla saluer lord Bute, qui, 
le prenant sous le bras, se mit à se promener avec 
lui de long en large , avec de grandes démonstra- 
tions d'amitié; ils paraissaient parler d'Angelica, 
sur qui, de temps en temps, lord Bute, en pas- 
sant , jetait un coup d'œil à la dérobée. 

Celle-ci, cependant, interrogeait lord Tavis- 
tock, et le marquis, fidèle à ses engagements, 
mérita tout à fait la confiance que lui avait témoi- 
gnée Shelton en s'éloignant. 11 expliqua que Henry 
Vernon était d'un naturel hargneux, et particu- 
lièrement jaloux de sir Francis Shelton , dont il 
était l'adversaire constant dans le club ; que , par 
conséquent, son dire ne méritaitpointcréance. Per- 
sonne mieux que lui , Tavistock , ne pouvait ren- 



KAUFFMANN. 205 

dre cuinple de cette affaire, dont il avait été rap- 
porteur. Si Ton n'avait point clioisi lleynolds, c'est 
que son nom était trop désigné à l'avance par l'o- 
pinion générale , et qu'il n'avait pas paru à des 
gens qui avaient la prétention de donner le ton , 
qu'on dût se laisser imposer cette nomination par 
le public ; enfin , il répéta tous les arguments pro- 
duits dans son rapport. 

Quant au choix de miss Kauffmann , si c'était 
un crime, il réclamait la punition, comme le seul 
coupable; c'était lui qui en avait eu l'idée, celait 
lui qui l'avait proposé au club. Sir Francis, retenu 
au lit par une indisposition, n'avait pas même as- 
sisté à la séance. 

Au surplus, Reynolds était resté dans les mêmes 
termes avec le baronnet, et lord Tavistock ne 
voyait pas pourquoi miss Raufimann se croirait 
tenue à plus de rigueurque ce juge clairvoyant et 
intéressé. 

Angelica , toujours de bonne foi , ne chercha 
point à cacher rimjjression que faisaient sur elle 
les raisons du marquis : celui-ci prit congé délie 
après s'être fait autoriser à lui renvoyer son client, 
et lorsque Shelton revint, elle lui tendit la main 
en signe d'acquittement et de réconciliation, lui 
faisant des excuses qu'il se hâta d'interrompre. 
Mais s'il était absous aux yeux d'Angelica, elle 



20t) ANGELICA 

sentait le besoin de se justifier elle-même aux yeux 
du public et dans Tesprit de Reynolds. Sir Fran- 
cis eut beau chercher à détruire Teffet des insinua- 
tions de Henry Vernon , il ne put la persuader. 
Pourquoi lui avoir caché que c'était au détriment 
de Reynolds qu'elle avait obtenu cette com- 
mande? 

— Parce que je connais votre susceptibilité om- 
brageuse , et pour vous épargner précisément 
toutes les fausses conséquences que vous tirez de 
ce fait. Mais rassurez-vous, personne, quoi qu'ait 
pu dire ce Vernon , ne met en doute votre loyautés 

— Personne, dites-vous? reprit Angelica , ex- 
cepté M. Reynolds pourtant, qui, à coup sûr, ne 
s'est brouillé avec moi que parce qu'il a cru à une 
trahison. 

Et comme le baronnet s'efforçait de la tranquil- 
liser : 

— Ne vous mettez point en peine, lui dit-elle, 
j'ai un moyen de protester hautement contre toute 
fausse interprétation de ma conduite , c'est de res- 
tituer la commande du club à M. Reynolds. 

— Y pensez-vous? Mais le club ne la lui donnera 
pas, et vous l'aurez perdue sans profit pour lui ! 
Lord Tavislock ne vous a donc point expliqué les 
rnolifs de Texclusion? D'ailleurs, est-ce que Rey- 



KAUFFMANN. 207 

noids a le même besoin que vous de celte com- 
mande?... 

— Il nés agit pas de mon intérêt, mois de mon 
honneur. Je n'aurai pas de repos que je ne me sois 
expliquée avec M. Reynolds. Cette commande lui 
appartient, et s'il ne dépend pas de moi de la lui 
rendre, au moins il est en mon pouvoir de ne la 
point garder. 

Sheltou céda prudemment à ces raisons ; mais 
ilétaitfortcontrarié,nonpasqu'ilcraignîtbeaucoup 
de voir reproduire une accusation dont il était sorti 
deux fois victorieux : ses mensonges avaient tou- 
jours côtoyé de si près la vérité, que les limites en 
étaient bien difficiles à tracer; mais il n'aimait 
pas à voir ce désintéressement d'Angelica. Une par- 
tie de ses combinaisons reposait sur l'intérêt , et il 
sentait crouler cet échafaudage. Il prévoyait , en 
outre , que les deux artistes allaient se réconcilier ; 
ne serait-ce pas à ses dépens ? 

On avertit lady Duncannon que son carrosse 
était à la porte. Charles-Strcet était sur la roule de 
la vicomtesse : Angelica la pria de la déposer che25 
lady Mary Veertvort. Celle-ci était à sa toilette. 

— Quelle parure, ma belle! Où allez-vous? 
d'où venez-vous dans cet équipage ? 

— Je viens de la séance royale, et j'ai à vous 
parler. 



20« ANGiaiCA 

Sur un sif^nedcsa maîtresse, la femme de cham- 
bre, qui , d'ailleurs, venait de terminer ses fono- 
tions, se retira. 

— Qu'est-ce donc? dit lady Mary, vous êtes plus 
rouge que vos plumes! 

Angelica lui ayant raconté ce qui s'était passé , 
la vieille dame , contre son ordinaire , fut celle 
fois de Tavisde sa jeune amie. La conduite bizarre 
de Reynolds se comprenait maintenant. Evidem- 
ment, la seule chose à faire, c'était de provoquer 
une explication , à laquelle, pour sa part, elle le- 
ûait à assister. 

Angelica exprima le désir que cet éclaircisse- 
ment eût lieu le plus tôt possible; il lui était trop 
pénible de rester sous une prévention si inju- 
rieuse à son honneur. 

— Eh bien ! tout de suite, ma mignonne ! dit lo 
fougueuse dame agitant ujie sonnette : quand on a 
un devoir à remplir , le plus tôt est toujours le 
mieux... Mais j'oubliais... Vous êtes en toilette, et 
vous ne pouvez aller chez Reynolds dans cet ac- 
coutrement... Après tout, pourquoi non?... Ce 
sera une preuve de votre empressement. Qu'on at- 
telé ! dit-elle à sa femme de chambre qui venait de 
rentrer. 

Une demi-Jieure après elles étaient chez Rey 
nolds. 



KAUFFMANN. 209 

Celui-ci était seul , occupé à peindre dans son 
atelier, lorsqu'on lui annonça lady M. Veertvort 
et miss Kauffmann. Cette visite inattendue et le 
costume d'Angelica jetèrent la confusion dans ses 
idées. Muet de surprise, tout ce qu'il put faire, ce 
fut d'inviter du geste les deux dames à s'asseoir. 

Angelica prit la parole; mais, bien que préparée 
à cette entrevue, elle ne put maîtriser son trouble. 
Sa voix éteinte et voilée ne parvenait pas jusqu'à 
l'oreille de Reynolds : elle fut forcée de s'arrêter. 

Lady M. Veertvort vint à son aide ; elle se 
sentait solidaire d'Angelica : celle-ci compromet- 
tait leur cause par sa timidité, qui leur donnait une 
apparence de coupables : c'était faire trop beau 
jeu à Reynolds. Au total , elles n'avaient rien à se 
reprocher; il fallait donc rétablir l'équilibre : c'est 
ce qu'elle entreprit d'une voix ferme et sonore , 
et dans des termes où dominait visiblement cette 
préoccupation. 

— Monsieur Reynolds , lui dit-elle , vous êtes 
étonné de nous voir, n'est-il pas vrai? mais pas 
plus que nous le jour où vous nous avez manqué 
de parole. Nous vous avons maudit de tout notre 
cœur ce jour-là ; nous avions tort, et nous venons 
vous l'avouer. Vous ne nous avez pas épargnées de 
voire côté, sans aucun doute. Eh bien ! vous avez 
eu tort aussi , et vous allez en convenir. 

I. U 



210 ANGELICA 

Ce parallèle si également balancé , et le ton 
tranchaul de lady M. Veertvort , n'étaient pas de 
nature à concilier la bienveillance d'un auditeur 
qui se croyait seul offensé. 

— Puisque vous m'autorisez par votre exemple 
à une entière liberté, répondit-il d'un air froid , 
je ne vous cacherai pas, mesdames, que je crois 
avoir sujet de me plaindre , et puisque vous désirez 
une explication , je vais vous exposer franchement 
mes griefs, afin qu'elle soit complète. 

— Monsieur Reynolds, interrompit Angelica , 
plus maîtresse d'elle-même , et d'une voix plus 
claire mais encore émue, faites-moi grâce d'une 
énumération inutile autant qu'elle est pénible. Vos 
griefs , je les connais , et je vais en deux mots vous 
les dire : je suis coupable à vos yeux d'escroque- 
rie, sous prétexte de mendicité... Ne vous récriez 
pas, monsieur Reynolds... Je sais que votre poli- 
tesse aurait adouci les expressions ; mais c'est là le 
fond de votre pensée. . . Je ne vous en fais point de 

reproches; vous devez le croire et pourtant 

Dieu m'est témoin que je n'ai eu ni celte impu- 
dence ni cette ingratitude. Celte fatale commande , 
je n'en ai su l'existence que par l'offre qu'on m'en 
a faite; je l'ai acceptée sans me douter que j'étnis 
en concurrence avec vous... et c'est là mon tort; 
j'aurais dû sentir qu'à vous seul appartenait une 



KAUFFMANN. 2H 

telle distinction. M. Henry Vernon vient de me 
tirer d'erreur au sortir de la séance royale, et 
j'accoursentouteliâle vous faire juge de ma bonne 
foi , renoncer entre vos mains à ce don empoison- 
né, et vous prier, ajouta-t-elle les larmes aux yeux 
et en lui tendant la main , de me rendre votre es- 
time et votre amitié. 

L'accent pénétré d'Angelica avait , dès les pre- 
miers mots, fait une vive impression sur l'ûme de 
Reynolds : cette généreuse renonciation acheva de 
le persuader. Il prit avec entraînement la jolie main 
f]u^on lui présentait , et la serra cordialement. 

Dès cet instant, la réconciliation était signée; 
mais il était bon que la froide raison ratifiât Télan 
du cœur, et lady M. Veertvort se chargea de conso- 
lider la paix par un récit détaillé. Elle apprit au 
peintre ce qu'elle savait de cette affaire , et entrait 
dans des conjectures sur la part qu'y avaient dû 
prendre sir Francis , Henry Vernon et le marquis 
de Tavistock : Reynolds Tinterrompit. 

— Qu'importe, my lady? l'essentiel , c'est que 
tout soit éclairci entre nous, et tout Test mainte- 
nant, grâce à la loyauté de votre démarche. Que 
je vous remercie d'être venues! Si j'avais eu le 
même courage, tous ces malentendus nous au- 
raient été épargnés, et je n'aurais point aujour- 
d'hui à me reprocher mes injustes soupçons. 



212 ANGELIGA 

Et comme Angelica s'apprêtait à le défendre 
contre lui-même : 

— Eh bien I soit , dit-il , prévenant son inter- 
ruption , amnistie complète , sans restriction ; ré- 
conciliation entière de chacun avec tous et avec 
soi-même.... Mais à une condition pourtant , miss 
Kauffmann , c'est que vous garderez la commande 
du club. 

Angelica pâlit. 

— Monsieur Reynolds , vous ne me connaissez 
pas. Je ne suis pas venue vous apporter mon 
désistement dans l'espoir d'être refusée. 

— Si je le pensais, miss Kauffmann , répondit 
le peintre avec vivacité , nous ne serions pas récon- 
ciliés. Je sais que c'est sincèrement que vous re- 
noncez à cette commande; mais, sincèrement 
aussi, je désire que vous la conserviez. 

—Non, monsieur Reynolds; l'origine en est im- 
pure, et profiter du mal, c'est s'en rendre complieo. 

— Mon assentiment ne prévient-il pas toute in- 
terprétation défavorable ? Écoutez-moi , miss 
Kauffmann , et n'outrons rien , pas même les 
bons sentiments. Vous avez une carrière à faire , 
et j'ai atteint le but. Pour moi , ce ne serait qu'une 
commande de plus; pour vous, c'est un impor- 
tant patronage , c'est une source de succès et de 
prospérités, c'est un rayon de soleil sur des chefs- 



KAUFFMANX. 213 

d'œuvre ensevelis dans l'ombre. Celte commande 
vous a été confiée, vous pouvez y renoncer, sans 
doute ; mais me la donner , vous nen avez pas le 
droit. 

— Je sais que malheureusement je ne puis ré 
parer entièrement le dommage que vous avez souf- 
fert ; mais au moins, ce que je puis, je le ferai ; 
et pourquoi désespérer que le club , à mon exem- 
ple , ne vous rende enfin justice ? 

— Je n'en crois rien; mais, en tous cas, je 
n'accepterais point. Je ne veux pas faire avec vous 
de fausse modestie , miss Kauffmann : vous avez 
l'esprit trop juste et trop délicat pour que je crai- 
gne une interprétation erronée , et je vous parlerai 
à cœur ouvert. Je dois , par politique , garder 
rancune à messieurs du club. Ma position ne me 
permet pas de me laisser traiter de pis-aller; j ai 
besoin de me faire valoir davantage , et de m'armer 
contre eux de dignité. Avec mes amis , j'ai le plus 
que je puis de bonhomie et de laisser-aller : mais 
avec le monde, cet éternel envahisseur, il faut cal- 
culer un peu sa conduite , être soigneux de ses 
intérêts et jaloux de ses droits. 

— Je ne suis pas dupe , monsieur Reynolds , des 
prétextes ingénieux dont vous colorez votre obli- 
geance, et votre désintéressement est facile à recon- 



i2J4 ANGELICA 

naître sous tousses déguisements ; mais, de grâce, 
laissez-moi vivre en paix avec ma conscience. 

Lady M. Veertvort était sur les épines; elle 
faisait des vœux ardents pour que sa protégée 
conservât cette inappréciable commande ; mais les 
instances et les arguments de Reynolds ne triom- 
phaient pas de la répugnance d'Angelica , et la 
vieille dame était elle-même partie trop intéressée 
pour ne pas se condamner à une neutralité silen- 
cieuse. 

* — Je vois bien , miss Kauft'maun , qu'il faut 
vous céder , dit enfin Reynolds , je reçois donc vo- 
tre désistement. 

Cette déclaration produisit sur les deux dames 
une impression tout opposée : le visage d'Ange- 
lica rayonna de joie ; celui de lady M. Veertvort 
s'allongea de désappointement. 

— Mais , ajouta le peintre, et à ce seul mot les 
deux physionomies échangèrent subitement leur 
aspect, mais comme je suis rentré dans tous mes 
droits, et par toute Tautorité que ces droits me 
confèrent , je vous adjure, je vous somme de re- 
cevoir de mes mains comme un service , comme 
un bienfait si vous voulez , cette même commande 
purifiée par moi de toute souillure originelle. Elle 
m'appartient , je vous la donne : refuserez-vous 
ce présent de mon amitié ? 



KAUFFMANN. 215 

L'accent de Reynolds était si paternel , si plein 
tout à la fois de tendresse et d'autorité, qu'Ange- 
lica vaincue tomba dans les bras de lady M. Veert- 
vort, et ne put répondre que par ses sanglots. La 
bonne dame, tout en la calmant et pleurant avec 
elle , se joignit au peintre pour la décider à accep- 
ter, et leurs efforts réunis finirent par lui arracher 
son aveu. 

A peine venaient-ils de remporter cette victoire, 
que la porte de l'atelier s'ouvrit et qu'une grande 
femme maigre , de près de quarante ans , entra 
sans être annoncée. 

— Oh 1 Fanny, dit Reynolds en allant au-de- 
vant d'elle , vous me voyez bien heureux. Tout 
est expliqué entre miss Kauffmann et moi... Per- 
mettez, mesdames, que j'aie Thonneurde vous 
présenter ma sœur. 

Lady M. Veertvort et Angelica firent un accueil 
empressé à miss Frances Reynolds qui , d'abord 
un peu contrainte et méfiante , répondit à leurs 
avances , dès qu'elle eût été mise au fait en quel- 
ques mots. L'entretien continua avec tout répan- 
chement d'une réconciliation entre gens faits pour 
se comprendre et s'aimer, et les quatre interlocu- 
teurs se séparèrent avec mille protestations nou- 
velles d'amitié. En effet, les progrès de leur liai- 
son avaient été rapides dans une conférence si pro- 



216 ANGELICA 

pre à mettre au grand jour toute la noblesse de 
leurs sentiments , et où chacun avait fait assaut de 
franchise et de loyauté. 

Mais si Reynolds était sincère dans son raccom- 
uiodement avec Angelica , dans sa persistance à 
refuser la renonciation qu'elle lui offrait , il ne 
faut pas croire pour cela qu^il fût moins sensible à 
son exclusion , et que tout ressentiment fût éteint 
dans son cœur. Ce ressentiment avait pris un au- 
tre cours. 

Toutes les explications du baronnet commencè- 
rent à lui paraître louches. Dès que miss Kauff- 
mann et lady M. Veertvort n'avaient point ourdi 
cette trame , quel en était l'auteur ? Etait-il vrai- 
semblable que de jeunes fats , étrangers aux arts , 
eussent songé à miss Kauffmann qu'ils ne connais- 
saient pas, et l'eussent nommée sans bienveillance 
pour elle , sans motifs personnels contre lui ? N'é- 
tait-il pas probable , au contraire , queShelton, 
qui alors méditait déjà la cour qu'il faisait aujour- 
d'hui à la jolie artiste , que Shelton qui était con- 
naisseur en peinture et l'homme influent du club, 
avait dirigé , derrière la toile , tous les fils de cette 
intrigue , dont Henry Vernon , lord Tavistock et 
autres, n'avaient été que les marionnettes? La con- 
duite de sir Francis ne justifiait-elle pas ces soup- 
çons? Pourquoi avait-il laissé ignorer à miss Kauff- 



KAUFFMANN. 217 

mann que Reynolds comptait sur cette commande? 
n'était-ce pas la preuve qu'il avait sacrifié son ami 
à sa maîtresse? le soin qu'il avait eu de mettre sa 
responsabilité à couvert n'était-il pas plutôt un 
indice de ruse que d'innocence? et n'en était-ce pas 
un autre que ce contraste de l'interruption presque 
complète de leurs rapports , avec ses assiduités 
auprès de la jeune étrangère? 

Dans son dépit contre Slielton , et préoccupé du 
besoin de lui trouver des torts, il alla jusqu'à re- 
chercher les moindres griefs , et des négligences 
dont il n'avait pas lui-même jugé à propos de de- 
mander compte au plus chaud de leur amitié , 
devinrent des crimes irrémissibles. Il était évident 
que le baronnet ne se donnait plus la peine de sau- 
ver les apparences; non-seulement il ne rendait pas 
les petits services qu'il avait promis, mais il ne 
daignait même pas donner une réponse ; et ce que 
Reynolds ne lui pardonnerait jamais , c'était de 
l'avoir leurré de l'espoir d'une pension de cent livres 
pour ce pauvre Johnson , pension qu il pouvait si 
facilement obtenir , lié comme il Tétait avec lord 
Bute , le favori du roi. 

Ces réflexions amères, miss Frances les fai- 
sait également. Angelica lui avait beaucoup plu , 
et paru tout à fait loyale et de bonne foi; mais 
miss Frances était encore plus piquée que son frère 



:218 ANGELICA KALFFMANN. 

de la perte de la commande du club, et plus que 
lui encore elle avait besoin de faire porter à quel- 
qu'un la peine de leur désintéressement. Tous 
deux s'excitèrent donc mutuellement contre sir 
Francis. 

Dans les entrevues suivantes, ils ne cachèrent 
pas leur conviction à Aiigelica. Celle-ci, qui ne 
la partageait point , entreprit à plusieurs reprises 
de la détruire , et, voyant ses efforts sans succès , 
crut trouver dans lady M. Veertvort un auxi- 
liaire utile; mais, aux yeux de la bonne dame, la 
justification du baronnet n'était que d'un intérêt 
fort secondaire ; l'essentiel, c'était qu'Angelica fut 
réconciliée avec Reynolds , et restât chargée de 
la commande. Que sir Francis fût plus ou moins 
bien avec le peintre, peu importait : ils n'avaient 
pas besoin l'un de l'autre. D'ailleurs, si Shelton 
tenait à un raccommodement , lady Mary s'en rap- 
portait parfaitement à lui pour se tirer d'affaire. 
Elle ne prêta donc à Angelica qu'une molle as- 
sistance; comme ce sujet épineux amenait des 
discussions aussi vaines que fréquentes, celle-ci 
crut devoir à la lin cesser toute apologie, et par 
un sentiment de délicatesse , les aggresseurs , de 
leur côté , renoncèrent devant elle à tout acte d'hos- 
tilité. 



\ 



X. 



Est-ce parce qu'un bonlieur ne vient jamais seul? 
est-ce comme récompense de sa conduite géné- 
reuse? quoi qu'il en soit, Angelica, réconciliée avec 
Reynolds, éprouva une joie nouvelle : Kauffmann 
arriva avec la petite cousine. 

Séparée de son père depuis plus de liuit mois , 
il tardait beaucoup à Angelica de se retrouver près 
de lui; et le regret de son absence s'accroissait 



/ 



220 ANGELICA 

du désir d'embrasser sa gentille Gretly, qu'elle 
n'avait pas vue depuis nombre d'années. Ce fut 
donc une véritable fête pour son cœur , lorsque 
d'un carrosse de place , encombré de valises et de 
porte-manteaux , elle vit un matin descendre les 
deux cliers voyageurs. Ils n'étaient point entrés au 
parloir qu'elle était dans leurs bras. 

Après les premiers instants de surprise et 
d'ivresse , les questions succédèrent aux caresses 
et aux larmes. 

Vous avez dû avoir bien froid en route? le temps 
était si mauvais! Commenta été votre traversée?... 

— Affreuse! dit Gretly. 

— Vous avez été malades? 

— Très-malades, tous les deux. Ah! quelle dif- 
férence entre la mer et notre paisible lac de Con- 
stance!... et le vilain mal! On m'avait dit qu'il 
cessait dès qu'on mettait pied à terre ; demande à 
mon oncle ce qu'il en pense. Il en a encore la 
langue tout enflée. 

Kauffraann, en effet, s'était contenté d'un dé- 
luge de baisers, de pleurs et de gémissements 
inarticulés : pas le moindre diminutif du nom de 
sa chère Angelica. Dans ses transports , celle-ci 
avait attribué le silence forcé du vieillard à l'émo- 
tion qu'il éprouvait. 



KAUFFMANN. 22^ 

— Pauvre père! s'écria-t-elle avec inquiétude. 
Voyons donc! 

A sa prière, le petit homme docile, ouvrant la 
bouche , laissa voir une langue épaisse et foncée 
qui, à la loquacité près, ressemblait à celle d'un 
gros perroquet. 

Le volume de cette langue et sa couleur étrange 
alarmèrent la tendre fille; mais Gretly se hàla de 
la rassurer. Ils avaient consulté un médecin qui se 
trouvait avec eux sur le paquebot, etKauffmann 
en serait quitte pour quelques jours de patience et 
de diète. 

Cette assurance , qui consolait Angelica , lui 
ayant rappelé que les deux voyageurs ne devaient 
point avoir déjeuné, Gretly accepta une tasse de 
chocolat, tandis que Rauffmann, dont l'estomac 
affamé pouvait se comparer à une ville bloquée, 
fut réduit à s'abreuver de lait sucré tiède et sans 
pain. 

Tout en déjeunant, Gretly, sur qui le mal de 
mer n'avait pas laissé les mêmes traces, suppléa 
au silence de son oncle, et Angelica, du moins, 
n'eut à regretter que la souffrance du vieillard. 

— J'espère que tu as laissé mon bon oncle Mi- 
chel bien portant? 

— Oui , Dieu merci , et raffolant toujours de sa 
princesse. 



222 ANGELIGA 

—C'est bien mal à lui de n'être pas venu la voir ; 
mais je lui pardonne , puisqu'il t'a permis de par- 
tir. Donne -moi donc des nouvelles du pays? 
Comment va toute la famille? et la ferme? je te 
soupçonne de l'avoir un peu négligée... et l'église? 
et nos peintures?... Sont-elles toujours en bon 
état? ont-elles encore du succès?... Et M. le curé , 
comment se porte-t-il?... Et Jean a-t-il toujours 
bien soin de ses chèvres? est-il toujours aussi co- 
quet? 

— Que de questions ! reprends haleine et laisse- 
moi un peu respirer. D'abord, à l'entendre, on 
croirait qu'il s'agit d'hier... Tu me parles de nos 
chèvres : mais celles que tu as vues ont fait place à 
une autre génération ; et Jean lui-même , tu ne le 
retrouverais plus ! 

— Quoi , ce pauvre Jean , est-ce qu'il est mort? 

— Pas que je sache : mais il est bien déchu de 
son rang. Tu las vu gardeur de chèvres. Eh bien ! 
maintenant il fait lui-même partie d'un grand 
troupeau : il est soldat. 

Quant au curé , Gretly raconta à sa cousine 
qu'ayant obtenu une position meilleure, il avait 
quitté le pays 5 mais les peintures n'étaient point 
négligées pour cela, et, quoique moins connais- 
seur, son remplaçant en prenait le plus grand soin. 
Elles avaient toujours la même vogue , et Gretly 



KA.UFFMANN. 225 

ne comprit rien au doute d'Angelica qui se préoc- 
cupait de rinconstance de la fasIiion.W n'y avait 
point de club de boucs à Sehwarzenberg. Si les 
succès y avaient moins d'éclat et de retentisse- 
ment , en revanclie ils étaient beaucoup plus du- 
rables. 

Les fresques de l'église paroissiale continuaient 
donc à faire l'admiration des fidèles , et il n'était 
pas rare de voir des voyageurs se détourner de 
leur cbeniin pour les contempler. Aussi le nom 
d'yVngelica était-il en grande vénération dans le 
pays , dont l'amour-propre et l'intérêt trouvaient 
également leur compte à ces visites. Les babitants 
avaient adopté la jeune artiste, et ils se révoltaient 
à l'idée qu'elle pût être revendiquée par les Gri- 
sons , sous prétexte qu'elle était née à Coire. C'é- 
tait pur hasard , et peu importait que ce fut la pa- 
trie de sa mère ; son père , et tous les Kauffmann 
étaient de Scbwarzenberg. Beaucoup de gens al- 
laient même jusqu'à nier qu'elle fut née ailleurs 
que dans le canton du Vorariberg, et il s'élevait de 
fréquentes discussions à ce sujet , comme s'il se fût 
agi , entre archéologues, d'un point obscur d'his- 
toire ancienne. 

La famille prospérait. Peu de pertes, force ma- 
riages, et encore plus de baptêmes. Croître en 
nombre, c'était croître en fortune dans cette heu- 



224 ANGELICA 

reuse contrée d'agriculteurs, et la jeune merveille 
pouvait réclamer une bonne part de la considéra- 
tion dont les Kauffmann jouissaient. Aussi Gretly 
arrivait-elle avec toute une cargaison de tendresses 
et de compliments. 

Quant à la ferme, les conjectures d'Angelica 
n'étaient pas sans fondement. Gretly, peu à peu , 
s'était démise de toute ses fonctions en faveur 
d'une sœur cadette, enfant et inaperçue à l'époque 
du séjour de sa cousine. De tout son royaume 
agreste, elle ne s'était réservé qu'un seul petit 
coin où elle exerçait pleine et entière autorité, c'é- 
tait Tatelier de son cher phénomène. Si l'oncle 
Kauffmann pouvait parler , il attesterait qu'il l'a- 
vait retrouvé tel qu'il l'avait laissé plus de six 
ans auparavant. Aussi c'était elle seule qui en pre- 
nait soin ; l'entrée en était interdite aux profanes ; 
elle n'y admettait que les voyageurs qui , au sortir 
de l'église, ne manquaient jamais de demander 
à voir Tatelier où avaient été médités les douze 
apôtres; et il fallait voir avec quelle importance 
l'oncle Michel les introduisait dans le sanc- 
tuaire , comme il appelait leur attention sur les 
moindres détails, comme il était heureux et fier 
de pouvoir parler de sa nièce Angelica Kauff- 
mann I 



KAUFFMANN. 225 

Le pauvre muet confirma d'un signe de tête ces 
renseignements flatteurs. 

— Est-ce là, ma chère, ta seule occupation de- 
puis que tu as abdiqué? demanda Angelica en 
souriant. 

— OIi ! que non pas ! Je me savais de par le 
monde une belle cousine , très-élégante , très-in- 
struite, qui m'avait promis que nous nous rever- 
rions un jour; j'ai profité de mon loisir pour tâ- 
cher de me rendre moins indigne de lui tenir com- 
pagnie. 

Angelica , distraite par sa curiosité , n'avait pas 
considéré bien attentivement Gretly. Ces paroles 
provoquèrent son examen , et elle remarqua une 
amélioration notable dont elle s'empressa de lui 
faire compliment. 

— Trouves-tu? dit Gretly, pleine de confiance 
dans la sincérité de sa cousine , et charmée d'ap- 
prendre que ses efforts n'avaient pas été sons suc- 
cès : c'est que , vois-tu , je me suis donné bien du 
mal!... je m'y suis pris comme j'ai pu. D'abord 
j'ai bonne mémoire , et ton exemple était toujours 
présent à mes yeux. Quand je ne pouvais pas 
me dire : comment faisait ma cousine? je me di- 
sais : comment ferait-elle? De la sorte, je me di- 
rigeais à tâtons , et je continuais tant bien que mal 
ce que tes leçons avaient commencé. 

I. <5 



226 ANGELICA 

— ■ Chère Gretly! dit Angelica lui prenant les 
mains. 

— La lecture aussi m'a élé d'un grand secours, 
reprit Gretly, animée par cette approbation , et 
ce que j'ai fait dépenser d'argent à mon père, en 
livres , est incalculable. De temps à autre, il fni- 
sait bien le récalcitrant; il me traitait de folle , il 
me disait que les oies ne sont pas des cygnes ; mais 
j'avais un moyen infaillible de lever les objections : 
je n'avais qu'à m'autoriser de toi , de ton exem- 
ple, aussitôt son front se déridait, et j'obtenais 
tout ce que j'avais demandé. 

~ Bon oncle Michel ! 

-— Il ne faut pas le plaindre : ce n'était pas de 
l'argent perdu , et je te certifie que j'ai bien tra- 
vaillé. Mon père avait beau me dire, pour me 
tourmenter, que tu étais devenue une grande 
dame , que tu ne saurais que faire d'une petite 
paysanne , et que lu ne serais pas assez sotte pour 
t'embarrasser de moi. Tu m'avais promis de me 
faire venir un jour ou l'autre , et je savais bien que 
lu ne me manquerais pas de parole. Je me suis dit 
qu'il ne fallait pas le faire honte, et j'ai repris 
mon éducation de fond en comble. Maintenant , 
je suis en état défaire de la musique avec toi ; je 
lis à livre ouvert; et, comme je sais que tu iTaimes 
pas jouer et chanter à la fois , j'ai tant travaillé 



KAUFFMANN. i227 

mon clavecin , que tu ne seras pas trop mécon- 
tente , j'espère, de la manière dont j'accompagne. 

— Que tu es gentille , te donner tout ce mal , 
comme si tu avais besoin de cela pour être aimée 1 

— Ce n'est pas tout, reprit Gretly radieuse; 
maintenant je danse... non plus comme autrefois, 
lorsque je n'avais encore pris des leçons de danse 
que de mes chèvres ; non , je danse actuellement 
toutes les danses des salons, le menuet... Aimes- 
tu le menuet? Tiens , regarde : n'est-ce pas que ce 
n'est pas trop mal? 

Elle avait pris tout à couj) un air de dignité qui 
contrastait avec la tournure leste de son costume 
de voyage, et, entraînant son oncle, dontelle avait 
besoin comme cavalier, elle se mit à exécuter les 
premiers pas d'un menuet, sa voix lui tenant lieu 
d'orcliestre. Puis, s'interrompant brusquement, 
et répondant aux bravos d'Aiigelica par un gros 
baiser. 

— Ne va pas croire, lui dit-elle , que je n'aie 
acquis que des connaissances frivoles. Je suis une 
espèce desavanie , ma chère; mainlenanl je parle 
plusieurs langues : je parle anglais !,.. I speali 
ciujlish, mij love. I am a blue slocidng. 

— Tu es charmante! tu es ravissante! s'écria 
Angelica , réellement Iransporlée. 



228 ANGELICA 

— Tu me fais bien plaisir de me dire cela , re- 
partit naïvement Gretly ; tu l'écriras à mon père , 
n'est-ce pas? Il est toujours à me déprécier, à 
rabattre ce qu'il appelle ma présomption. Ce 
n'est pas qu'au fond il ne me rende justice , je 
suppose; mais quand on s'est donné bien du mal, 
une approbation silencieuse ne suffit pas. Tu dois 
avoir éprouvé cela, toi qui es artiste : on aime les 
louanges ; et il m'aurait découragée si je n'avais 

pas été soutenue par le désir de te surprendre 

Répète-moi donc encore que je ne serai pas trop 
déplacée auprès de toi. 

Angelica , dans toute la sincérité de son âme , 
se hâta de lui donner cette satisfaction , et prit 
son père à témoin de la justesse de ses éloges. 

— C'est tout à fait une demoiselle, dit Kauff- 
mann. 

Ce court hommage rendu à sa nièce et à la 
vérité ne laissa pas que de lui coûter cher. Cha- 
que son , en passant , lui écorcha la langue , et ses 
souffrances se trahirent par une laide grimace , 
dont le contraste, avec le joli minois de sa nièce , 
était plus propre qu'aucun éloge à en faire ressor- 
tir le charme. 

Deux douces voix le dédommagèrent de sa tor- 
ture ; deux jolies mains approchées de ses lèvres 
linvitèrent à rester muet. Du reste , après une 



KAUFFMANN. 229 

telle leçon , le vieillard n'avait pas envie de dés- 
obéir. 

Les louanges qu'obtenait Gretly n'étaient pas 
seulement sincères; elles étaient justes. Ce n'étaient 
point des compliments de femme à femme ; ce 
n'étaient point les illusions du sang ou de l'a- 
mitié. Elle avait réellement beaucoup gagné ; 
elle était plus jolie , non pas que ses traits eus- 
sent pris avec les années un caractère plus ré- 
gulier; mais la physionomie faisait presque tous 
les frais de sa beauté ; et comme la physionomie 
est une enveloppe diaphane, qui brille des rayons 
empruntés de l'hôte lumineux qu'elle contient , 
terne ou étincelante en proportion des qualités 
du cœur et de l'esprit, Gretly avait, sans le sa- 
voir , travaillé autant à s'embellir qu'à s'instruire , 
et un appréciateur exercé aurait pu lire dans ses 
yeux et dans tout l'ensemble de sa personne les 
progrès de son éducation. 

Sans rien perdre de la tournure originale de 
son esprit , de l'indépendance de son caractère , 
ni de la fantaisie piquante de ses façons d'être , la 
petite fermière s'était remarquablement civilisée, 
Kauffmann avait raison : c'était à présent tout 
à fait une demoiselle; et si , à y regarder de très- 
près , elle n'avait pas encore toutes les manières 
delà ville et surtout du grand monde, lesrésul- 



230 ANGELICA 

tats de son apprentissage solitaire annonçaient trop 
de tact et de finesse pour qu'elle ne dût pas ac- 
quérir, en peu de temps et sans peine , ce qui lui 
manquait. 

Angelica, charmée de tant de perfections nou- 
velles , fut fort aise principalement de voir que 
Gretly serait de mise partout, et que rien ne les 
empêcherait de vivre dans le monde comme deux 
sœurs. Quel bonheur de pouvoir servir à son tour 
de chaperon, d'étonner la jeune Tyrolienne de son 
crédit, de Tinitier à loutes les merveilles de la so- 
ciété, et plus tard de s'occuper de son avenir, de 
son établissement, en un mot de lui servir de mère : 
fonctions attrayantes pour une aînée de dix-huit 
mois. 

Sa curiosité rassasiée , ce fut à Angelica de sa- 
tisfaire à son tour celle des deux arrivants. Elle 
combla par de nombreux détails les lacunes in- 
évitables de sa correspondance, et son père prit à 
l'entretien une très-grande part, quoique passive. 

Angelica l'avait bien tenu au courant des pro- 
grès de sa position ; mais elle était d'un caractère 
modeste ; les désappointements qu'elle avait éprou- 
vés l'avaient rendue très-circonspecte , et , pour 
épargner à son père les mêmes déboires, elle était 
restée beaucoup en-deçà de la vérité. 



KALFFMANN. 231 

Ajoutez à cela que Kauffmann , par des raisons 
combinées d'âge, de santé et de caractère, n'était 
plus dans une disposition d esprit à être profon- 
dément frappé d'aucune impression médiate. 11 
lui fallait des réalités directes; il avait besoin 
de toucber les choses du doigt. Peut-être est-ce 
parce que l'homme vit plus dans le présent, aux 
deux extrémités de la vie, dans la vieillesse comme 
dans l'enfance , lorsqu'il n'y a pas encore , ou lors- 
qu'il n'y a plus d'équilibre entre l'avenir et le passé. 

Quoi qu'il en soit, il était loin de s'être formé 
une idée suffisante de la situation prospère de sa 
fdie. Elle lui avait bien écrit qu'elle avait loué une 
charmante maison ; mais une épithète n'est qu'un 
appel à l'imagination du lecteur; il dépend de lui 
d'y donner une valeur plus ou moins grande. Or, 
le bon artiste, accoutumé à une extrême simplicité 
dévie , ayant surtout pour points de comparaison, 
des pays où la classe moyenne était restée étran- 
gère au luxe, et où il n'existait pas les mêmes in- 
termédiaires entre la splendeur des palais et la nu- 
dité des habitations bourgeoises , le bon artisle , 
dont les derniers souvenirs étaient ceux d'une an- 
née de séjour dans son village , ne s'était fait 
qu'une idée fort inexacte de la charmante maison 
qu'il allait habiter. 

Cette maison était la première où il entrait en 



252 ANGELICA 

Angleterre. Lorsqu'il fut introduit par un la- 
quais de si boune mine , qu'il faillit lui faire un 
salut respectueux ; lorsqu'il vit le couloir, Tesca- 
lier et les appartements inondés de tapis de bas en 
haut , qu'il eut essayé l'un après l'autre tous ces 
meubles si commodes, en un mot, qu'il eut pris 
un avant-goût des délices du comfort , il se figura 
que la maison d'Angelica n'avait pas sa pareille 
dans tout Londres , et il fit exclusivement honneur 
à sa fille de tous les progrès de l'industrie , du luxe 
et de la civilisation en Angleterre. 

Il s'établit une lutte comique entre son enthou- 
siasme et son infirmité. Chaque nouvelle décou- 
verte lui surprenait une exclamation aussitôt pu- 
nie d'une douleur cuisante. Il n'y a pas au monde 
de gravité si imperturbable qui eût pu résister à 
ces distractions continuelles et aux contorsions 
grotesques qui en étaient la conséquence soudaine. 
Les deux cousines avaient beau chaque fois se faire 
des reproches intérieurs , l'obligation de garder 
leur sérieux ne faisait que stimuler leur envie de 
rire , et, malgré la peine que tous trois ils ressen- 
taient à divers titres , la journée se passa dans de 
fréquents accès de joie , dont le pauvre estropié 
leur donnait l'exemple, ayant fini partrouver une 
certaine manière de rire qui ne portait pas trop de 
préjudice à la partie malade. 



KAUFFMANN. 255 

Au reste , le comfort anglais ne lui coûta pas 
seulement des douleurs de langue. Pendant le dî- 
ner, au moment où il profitait des loisirs de la 
diète pour faire admirer à sa nièce le soin avec le- 
quel étaient entretenus l'argenterie et les couteaux, 
il avait failli s'abattre le pouce avec un des objets 
de son admiration; et le soir, moitié famine, 
moitié anglomanie naissante , peut-être aussi par 
amour de la plus jolie des théières , ayant fait de 
copieuses libations de thé , cette boisson , dont il 
n'avait pas Thabitude, lui valut une insomnie 
complète, que favorisait un lit fort dur pour un 
Allemand accoutumé à dormir entre deux édre- 
dons. 

Mais il était en Angleterre avec sa fille , dans 
une des plus belles maisons de la plus riche ville 
du monde , et il ne manquait pas de réjouissantes 
pensées pour lui tenir compagnie. Les jours sui- 
vants, il est vraij diverses comparaisons qu'il fut 
à même de faire ramenèrent les emportements 
de son admiration dans de plus justes limites , et 
la charmante maison perdit à ses yeux une partie 
de sa valeur exagérée ; mais il n'en fut pas de même 
de celle qui l'habitait, car elle lui avait fait Ténu- 
mération de toutes ses commandes , il la voyait 
lancée dans le grand monde , recevant les lords et 
invitée par les duchesses; il savait maintenant 



234 ANGELICA 

lexacle importance de l'adoption du club, et toute 
1 iniluence de la fashion. 

Depuis les contes de sa nourrice, jamais ses es- 
prits ne s'étaient vu enlever à des hauteurs si ver- 
tigineuses. Mais peu à peu il se familiarisa avec 
celte position ; l'auréole, dont son imagination pa- 
ternelle couronnait le front de sa fille , lui parut 
devoir jeter aussi quelques reflets sur lui. 11 se re- 
dressa donc, et, relevé de plusieurs crans , il s'in- 
stalla carrément dans ce qu'il j ugeait être la place du 
père de miss Angelica Kauffmann. 

Toutefois, il y avait soixante-quinze exceptions 
à ses velléités d'égalité , car les boucs avaient fait 
sur son cerveau une impression inimaginable. A 
chaque nouvelle figure, est-ce un bouc? était sa 
première question ; et lorsque par hasard la ré- 
ponse était affirmative , il se serait volontiers pro- 
sterné la face contre terre : c'était de l'idolâtrie bes- 
tiale; on eût dit un Egyptien des vieux jours. 

Or, si le commua des membres du club lui in- 
spirait cette vénération religieuse , que devait donc 
être à ses yeux celui qui était la personnification 
vivante de la fashion; la source d'où avait jailli le 
torrent de leurs prospérités, sir Francis Shelton, 
le bouc des boucs! 

x\ngelica , sans le vouloir, avait contribué à la 
séduction de Kauffmann ; car elle ne lui avait mon- 



KAUFFMANN. â55 

tré le baronnet que sous ses aspects les plus favo- 
rables. Elle n'avait pas pour son père cette ten- 
dresse aveugle qui, à force de vouloir se cacher à 
soi-même les défauts de Tobjet aimé, finit par les 
rendre visibles à tous les yeux ; eile avait cette piété 
délicate qui vient à reculons jeter son manteau 
sur leur nudité. Elle ne se dissimulait pas que le 
bonhomme manquait parfois de mesure et de dis- 
crétion, et sachant les pieds du vieillard débiles, 
elle écartait de lui, avec un soin prudent, toutes les 
occasions de chute. 

Dans la narration détaillée qu'elle lui fit , d'évé- 
nements où sir Francis avait joué un si grand rôle, 
elle crut devoir épargner à son père toutes les in- 
certitudes de ses propres conjectures ; elle men- 
tionna plutôt les effets que les causes , et ne repré- 
senta le baronnet que comme un protecteur obli- 
geant. 

Et pourtant l'opinion d'Angelica s'était encore 
quelque peu modifiée depuis ses discussions avec 
Reynolds. La controverse avait produit sur les deux 
principaux interlocuteurs un effet qui n'est pas 
sans exemple chez les gens de bonne foi. Ils s'é- 
taient séparés , persistant l'un et Taulre dans leur 
idée; mais les résultats de la contradiction ne sout 
pas toujours immédiats ; la persuasion fait long 
feu quelquefois , et les deux opinions que la 



256 ANGELICA KAUFFMANN. 

dispute avait paru enraciner s'ébranlèrent peu 
à peu dans le silence et Tisolement : en sorte 
que, sans se le témoigner, sans s'en rendre compte 
à eux-mêmes , ils se trouvèrent avoir échangé une 
partie de leur conviction. Reynolds n'était plus si 
éloigné de croire à la possibilité de l'innocence du 
baronnet, et tous les doutes semés par le peintre, 
l'avocat de sir Francis les sentait actuellement ger- 
mer dans son esprit. Angelica s'était donc promis 
d'être plus attentive dorénavant , de s'observer de 
plus près, d'éviter, sans en avoir l'air, les tête-à- 
tête avec Shelton. Ces projets , la présence de son 
père et d'une compagne aussi intime que Gretly 
lui en rendait l'exécution facile , et le plaisir de 
leur arrivée s'en accrut. 

Mais ces doutes pouvaientêtretout à fait injustes, 
et, pour rien au monde, elle n'aurait voulu les lais- 
ser entrevoir. Elle sentit bien que la moindre confi- 
dence faite à son père livrerait son secret à un hom- 
me aussi fin, aussi pénétrant que le baroimet. Elle 
se tut donc, par esprit d'équité autant que par 
prudence ; et il lui sembla qu'il y avait beaucoup 
moins d'inconvénients à abandonner Kauffmann 
à tous les écarts de sa reconnaissance pour un si 
intelligent appréciateur du mérite de sa fille, pour 
un patron si désintéressé. 



XI. 



Sir Francis Shelton éprouva une contrariété fa- 
cile à concevoir, lorsqu'il apprit l'arrivée du vieux 
Kauffniann et de la petite cousine. Son premier 
mouvement fut de les souhaiter à tous les diables; 
mais, son dépit un peu soulagé par ce vœu chari- 
table , il se mit à aviser aux moyens de tirer le 
meilleur parti possible de ce mauvais cas. Il fal- 
lait s'insinuer dans la confiance de ces deux inévi- 



238 ANGELICA 

labiés témoins, et le père fixa d'abord son atten- 
tion, comme le plus important, et sans doute aussi 
le plus difficile à séduire. 

Shelton n'avait pas encore eu le temps de s'a- 
percevoir que le vieillard lui était tout acquis : 
sir Francis Shelton n'était-il pas un bouc, le bien- 
faiteur d'Angelica? Et puis , un grand seigneur 
qui vous traite d'égal à égal, quel brave homme î 
Quelle simplicité de manières! Voilà le vrai gen- 
tleman! Qui donc avait parlé à Kauffmann de la rai- 
deur, de la morgue des Anglais? Des gens qui ne 
méritaient pas mieux, apparemment, ou qui n'a- 
vaient eu affaire qu'à des parvenus. 

Tout accoutumé qu'était Shelton aux succès de 
ce genre, et quelque bonne opinion qu'il eût de 
son adresse, il fut tout étonné de la rapidité de 
celte première conquête : vraisemblablement celle 
de la petite cousine irait de soi-même. Il regarda 
donc la partie comme gagnée, et fut tout consolé 
de les savoir à Londres. 

Il se trompait , la jeune Tyrolienne n'était 
pas aussi aisée à fasciner que son cher oncle. De 
prime abord, le baronnet lui avait inspiré une 
sorte de répulsion. Elle n'en pouvait pas donner 
de raisons positives: c'était de 1 instinct. 

— De la malveillance, le besoin de contredire, 



KAUFFMANN. 239 

disait Kauffmann, indigné qu'elle osât porter une 
main sacrilège sur l'idole. 

— Un pressentiment 1 la seconde vue des Écos- 
sais, peut-être, répondait en riant Gretly! 

Son grief le moins yague contre le baronnet, 
c'est qu'elle n'en aimait pas la physionomie. Elle 
ne pouvait découvrir d'où cela venait; mais il y 
avait quelque chose de faux dans cette figure. A 
force de chercher, elle signala comme suspect le 
jioz de Shelton , dont les narines relevées et sin- 
gulièrement mobiles avaient, en effet, une expres- 
sion toute particulière; et, bâtissant tout de suite un 
système, elle soutint que jamais homme franc n'a- 
vait eu un nez pareil. 

Kauffmann, dont l'esprit ne se distinguait pas 
précisément par l'ellipse et la finesse , se révolta 
de la puérilité de ce chef d'accusation, et se mit 
à récapituler lourdement toutes les qualités et tous 
les services du baronnet ; mais Gretly, qui résistait 
rarement à la tentation de taquiner le bonhonmie, 
continua de plus belle à recommander la méfiance 
à sa cousine, lui donnant au surplus une recette 
infaillible, disait-elle, pour n'élre point la dupe 
du personnage : elle n'avait qu'à l'observer ; quand 
il mentait, son nez se fronçait. 

Lorsque Kauffmann entendit ce raisonnement, 
il lui parut si pitoyable, qu'il se contenta de haus- 



240 ANGELiCA 

ser les épaules, et la dispute en resta là ; mais, tout 
pitoyable qu'il était, Targument ne laissa pas que 
de se graver dans la mémoire d'Angelica par son 
étraiigeté même , et plus d'une fois depuis, lors- 
qu'elle soupçonnait un écueil , elle se surprit à 
interroger cette boussole. 

Quant à sir Francis, de ce nez, objet de tant de 
médisances ou de calomnies, il flaira tout aussi- 
tôt Grelly. L'accueil qu'elle lui avait fait n'avait 
trahi aucune prévention défavorable; ses plaisan- 
teries hostiles, il les ignorait; mais il avait ses in- 
stincts aussi , et il vit qu'il ne parviendrait jamais 
à apprivoiser entièrement cette nature de chatte. 
Bien qu'il n'en fut que plus aimable pour elle , sa 
pensée ne put rester si bien close qu'il ne s'en 
échappât quelque indice, et dès les premiers in- 
stants d'une rapide familiarité, attiré par la tour- 
nure d'esprit de la jeune fille sur le terrain de l'i- 
ronie, il prit l'habitude de ne l'appeler jamais au- 
trement que mon ennemie. 

Kauffmann n'aurait pas été dans les intérêts de 
Shelton, qu'un nouveau service rendu à la fille 
sous les yeux du père le lui aurait dévoué corps 
et Ame : Angelica allait recevoir la visite de la prin- 
cesse de Galles ! 

Une des tactiques de sir Francis, c'était de con- 
trebalancer immédiatement par quelque bon of- 



KAUFFMANN. 241 

fice les échecs quHl éprouvait. Le jour de la séance 
royale, où Henry Vernon lui avait porté un coup 
dangereux dans Tesprit de miss Kauffmann , et 
tandis qu'il attendait le résultat du plaidoyer de 
lord Tavistock, il avait mis à profit la rencontre de 
lord Bute pour se ménager une de ces utiles com- 
pensations. Grâce à Tintervention de ce favori du 
roi, Angelica avait été chargée de peindre S. A. S. 
la duchesse de Brunswick , alors en Angleterre. 
Plus tard, les obstacles s'accumulant, il se mit en 
quête de dédommagements nouveaux, et, par la 
même voie , il obtint cette visite de la mère du 
roi. 

Le portrait de la duchesse servit de prétexte à 
cet honneur que jamais aucun peintre n'avait eu , 
pas même Reynolds; et ce service signalé, il le 
rendit avec sa modestie habituelle. Il n'y avait pas 
de méprise possible , et, comme une lampe dans 
un globe de cristal , son mérite ne brillait que 
mieux sous son voile transparent. 

Quand Kauffmann apprit que la mère du roi 
allait venir en personne dans l'atelier d'Angelica , 
il en fut tout saisi. Il resta devant le baronnet les 
yeux fixes et la bouche béante, comme insensible 
à cette grande nouvelle ; mais bientôt son indiffé- 
rence apparente fut démentie par deux grosses lar- 



242 ANGE Lie A 

mes silencieuses, accompagnées d'un tremblement 
nerveux qu il conserva toute la soirée. 

Le lendemain, dès le point du jour, il était en 
proie à une autre sorte d'agitation. Comment allait 
se passer Tauguste visite? Comment fallait-il s'y 
prendre pour recevoir la princesse de Galles ? 
Etait-ce à lui, comme père d'Angeliea, à porter la 
parole? Heureusement elle était allemande, car il 
ne parlait pas anglais ! A coup sur il aurait fait 
quelque gaucherie, si Gretly ne lui avait persuadé, 
pour le décider à rester tranquille, que Tétiquette 
exigeait qu'on parlât anglais à la princesse douai- 
rière, et qu^il n'avait qu'à laisser faire Angelica. 

Grâce à cette précaution , la visite se passa sans 
encombre, sauf une douzaine de révérences qu il 
fit de trop. La princesse n'avait pas fait la moindre 
attention à lui; mais il s'expliqua cet oubli par le 
mutisme auquel il était condamné. 11 ne maudit 
que l'étiquette et son ignorance qui l'avaient privé 
d'un tel honneur, et, comme il était avant tout bon 
père, et que la princesse avait été fort gracieuse 
pour Angelica, il ne garda de celte journée qu'un 
souvenir enivrant, et qu'un surcroît de reconnais- 
sance pour celui qui, sans vouloir en convenir, 
leur avait procuré cette distinction inouïe. 

— S'il rend tous ces services à ma cousine, 



KAUFFMANN. 243 

croyez-vous, mon oncle, que ce soit sans intérêt? 
dit Gretly. 

— Non sans doute, se répondit Kauffmann à 
lui-même, ne jugeant pas à propos d initier sa 
nièce à la profondeur d'une telle observation : c'est 
qu'il fait la cour à mon Angelinette. Et il fut très- 
satisfait de sa pénétration, de sa connaissance du 
cœur humain, toujours intéressé, se dit-il. 

Depuis qu'il avait reçu la visite de la mère du 
roi d'Angleterre, rien ne l'étonnalt plus, rien ne 
lui paraissait impossible ; sa fille était en passe de 
tout, et il concluait simplement de cette découverte 
si sagace, que l'amour comblant la dislance, tout 
se dénouerait par un mariage; que sa fille serait 
lady, lady Shelton, cousine de lord Melvil, anibas- 
sadeur en Suède, mariée à un seigneur qui n'avait 
pas moins, disait-on, de soixante mille livres ster- 
ling de revenu en belles et bonnes terres, et que 
lui, Jean-Joseph Kauffmann , serait le beau-père 
de ce seigneur-là, le beau-père d'un bouc! ! ! 

11 en pleurait de joie quand il était bien sur 
d'être seul! 

Et alors son imagination battant h campagne, 
il mariait aussi sa nièce avantageusement; il at- 
tirait son cher frère Michel en Angleterre, et lui 
procurait la surintendance des immenses biens de 
son gendre, qui devait être horriblement volé et 



244 ANGELIGA 

serait trop heureux d'avoir un homme de confiance 
aussi probe qu'entendu, un oncle pour intendant. 
Quant au reste de ses parents, qui ne l'étaient 
point au même degré , il les laissait au pays, dés- 
espérant de les décrasser, et se réservait seulement 
de venir à leur aide selon leurs besoins et son bon 
plaisir. 

Cette idée de mariage, qui n'avait été d'abord 
qu'une justification ingénieuse de services qu'il 
n'aurait jamais eu le courage de refuser, étendit 
peu à peu ses racines dans l'esprit du bonhomme, 
et cette rêverie honteuse, qui redoutait un témoin, 
se transforma en espérance, en projet. 

Kauffmann, assez indiscret de sa nature, ne s'é- 
tait jamais senti plus bavard. Après une paralysie, 
on a besoin d'exercice, et, par un effet commun à 
toute plaie qui se cicatrise, il éprouvait de vives 
démangeaisons à la langue. Son secret lui bouil- 
lonnait dans le sein ; par prudence, il crut devoir 
ouvrir à cette ébullition menaçante une soupape 
de sûreté, et il se chercha un confident. 

C'était un choix délicat. Sa fille était la dernière 
personne à qui il aurait voulu se confier. Les scru- 
pules d'Angelica , ses objections étaient faciles à 
prévoir; il fallait, au contraire, préparer les voies 
à son insu. Gretly s'offrait naturellement à l'es- 
prit, comme la plus intéressée, après Angelica, 



KAUFFMANN. 245 

au succès d'un si beau plan ; mais elle ne prenait 
pas sa cousine assez au sérieux , elle ne se cour- 
bait point assez bas devant la supériorité de la fu- 
ture lady Shellon. Sept années d'absence ne lui 
avaient point fait perdre la mauvaise babitude d'af- 
fubler Angelica de sobriquets ironiques. Kauff- 
mann avait beau lui donner à entendre que c'était 
de mauvais goût, des manières inconvenantes 
qu'elle aurait dû laisser à la ferme, qu'il ne suffi- 
sait pas de parler anglais et de danser le menuet 
pouravoir l'air d'une femmecommeil faut ; Gretly, 
plus insaississable qu'une anguille, ne se laissait 
prendre à aucun sermon et continuait comme par 
le passé. 

— ïu ne le fais pas assez respecter ; la fami- 
liarité engendre le mépris, disait Kauffmann à sa 
fille, lui faisant en cacbette un cours de morale 
intéressée. 

Mais, tout en l'écoutant avec déférence, etquel- 
que condescendance qu'elle eût pour les faiblesses 
de son père, Angelica ne pouvait pas lui promettre 
de témoigner à sa cousine une susceptibilité qui 
était bien loin de son cœur. 

Kauffmann, de ce double écbec, conserva une 
sorte de rancune aigre-douce contre sa nièce qu'il 
accusait de jalousie; mais cette rancune, qui ne le 
prenait que par accès, n'avait point de résultats fâ- 
cheux , parce qu'elle n'était pas réciproque. La 



246 ANGELIGA 

résistance seule lait la blessure, et c' étaient autant 
de coups d'épée dans l'eau. Puis, de tous les sen- 
timents hostiles, la jalousie est celui qu'on craint 
le moins d'inspirer : c'était un hommage rendu au 
mérite de sa fille. D'ailleurs Angelica,justifiantson 
nom, et en véritable ange de paix, n'était-elle pas là 
comme autrefois pour maintenir la bonne har- 
monie? 

Mais c'en était assez pour que Kauffmann ne 
put se confier à Gretly. La railleuse traiterait ses 
prévisions de rêves. Crût-elle même à la possibilité 
de cette union^ elle serait capable de s'y opposer 
par prévention contre le baronnet, par jalousie 
d'Angelica , et de méconnaître son intérêt person- 
nel, aveuglée par ces deux passions. 

Gretly exclue, quels confidents restait-il à Kauff- 
mann? Les Reynolds, lady Mary Veertvort? il les 
connaissait trop peu ; et pourtant, sous peine d'é- 
touffer, il avait besoin d'une oreille amie pour y 
verser le trop-plein de son cœur. 

Un jour qu'il passait dans Fleet Street, revenant 
de visiter l'église de Saint-Paul, et qu'il marchait 
la tête courbée sous le poids de ses méditations, 
une voix connue vint frapper son oreille : — caro ! 
et il se trouva entre deux bras affectueux à lui faire 
perdre haleine. C'était un de ses anciens amis 
d'Italie, le peintre vénitien Antonio Zucchi, avec 
lequel il avait formé à Rome une liaison beaucoup 



KAUFFMANN. 247 

plus intime que ne semblait le comporter la 
différence de leurs âges, le Vénitien ayant vingt-six 
ans de moins. 

A juger de ses œuvres par ses principes , Zuc- 
chi était un autre Rapbaël. C'était une préoccupa- 
tion du grandiose et de l'idéal , une exigence de 
naïveté, de sentiment et de profondeur de pensée, 
à désespérer ses élèves, s'il en avait eu. 

Lorsqu'il alla à Rome, dans la première maison 
où il fut présenté , se trouvait Winkelmann. Zuc- 
cbi , qui parlait bien , aimait à parler : il déve- 
loppa ses tbéories favorites. 

— Voilà une noble ambition, dit Winkelmann 
à son voisin ; mais elle doit faire le malheur de 
cet artiste et l'empêcher de produire. 

— Rassurez-vous , répondit en souriant celui- 
ci : personne ne se tourmente moins que lui , et le 
Tintoret n'était pas plus fécond. 

—Alors c'est un homme de génie! pensa Win- 
kelmann ; je serais bien curieux de voir ses com- 
positions. 

Avant la fin de la soirée, il avait obtenu de Té- 
loquent artiste un rendez-vous auquel il n'eut 
garde de manquer. Il le trouva occupé à peindre 
un pan de mur. 

— Je suis venu dans un mauvais moment, se 
dit Winkelmann. 



248 ANGELICA 

Après les premiers compliments, il demanda si 
Zucclii n^avait pas quelque autre tableau à lui 
montrer. Le peintre s'empressa de satisfaire abon- 
damment sa curiosité; mais, à la grande surprise 
de Winkelmann, pas une figure, pas un arbre ; 
rien que de Tarchitecture ; force ruines ; de la 
pierre , toujours de la pierre : nulle excursion 
hors du règne minéral. 

— O vanité des théories I s'écria le savant criti- 
que. J'ai cru que c'était un peintre, c'est un pré- 
dicateur ! 

Si Zucchi n'était pas le premier des artistes , eu 
revanche il était le meilleur des hommes, le plus 
complaisant , le plus facile à vivre , toujours dis- 
pos, content de tout, d'une sérénité rafraîchissante, 
sensible quoique aimable , franc quoique démon- 
stratif. Son éloquence même n'avait rien de des- 
potique ; tout lui étant occasion d'enthousiasme , 
il n'imposait pas ses idées , et acceptait indifférem- 
ment tous les sujets en véritable improvisateur. 

De toutes ces qualités si propres à gagner les 
cœurs, celles qui avaient captivé le plus Kauffmanu , 
c'était la facilité d'élocution , la verve à toute heure 
et à tout propos, l'emphase méridionale. Le bon 
Allemand avait été magnétisé par cette volubilité 
de paroles et de gestes, par une souplesse de ma- 
nières patelines auxquelles l'accent vénitien ajou- 



KAUFFMANN. 249 

tait un charme un peu comique , et qui faisaient 
dire à Gretly que Zucchi avait pris à Bergame 
des leçons de grâce d'Arlequin. 

Kauffmann admirait donc Zucchi , autant qu'il 
Taimait. Aussi , était-ce, à Rome, le confident de 
tous ses secrets, son conseiller intime. Quant à 
Zucchi, pouvait-il ne pas aimer un homme qui 
lui avait donné son cœur, un homme qui lui pré- 
lait ses oreilles ? 

Ils s'étaient quittés depuis près .de deux ans , 
leur correspondance n'avait'pas été fort exacte, et 
ils avaient fini par perdre la trace l'un de l'autre. 
Il est aisé de se représenter la joie qu'ils eurent 
de se retrouver ; ils se baisèrent et se rebaisèrent, 
au grand scandale de John Bull. 

Après ce premier moment donné aux effusions 
de l'amitié, Zucchi demanda des nouvelles de la 
signora, et, ayant appris qu'elle était aussi à Lon- 
dres, il accepta avec empressement l'offre que lui 
fit Kauffmann de raccompagner jusqu'à leur de- 
meure. 

Kauffmann, qui croyait toutes les bouches do la 
renommée occupées à trompetter les louanges de 
sa fille , avait été un peu déconcerté de voir que 
Zucchi ignorât leur séjour à Londres ; mais celui- 
ci consola la vanité paternelle : il n'était en An- 
gleterre que depuis peu de jours. 



âoO ANGELICA 

— Que venez-vous taire dans ce pays? dit Kault- 
mann. 

— Vous sentez bien que je n^y suis pas venu 
voir le soleil. C'est un diable de climat ; mais il 
paraît qu'on y fait de bonnes affaires. Qu'en pen- 
sez-vous ? 

— Nous n'avons pas à nous plaindre, dit le 
vieillard avec un mélange de discrétion, d'orgueil 
et de modestie. 

— Ni moi non plus , car le duc de Northum- 
berland m'a déjà commandé les peintures de toute 
une galerie. Aussi , ma foi, je compte m'emplir ici 
de roast bec f ci de porter, puis je m'en retournerai 
digérer en Italie. Et vous, cher monsieur Kauff- 
mann? 

Kauffmann ne lui apprit rien que le lecteur 
ignore , et ce fut pour tous deux un redoublement 
de satisfaction de se savoir pour longtemps dans la 
même ville. Zucchi n'avait point arrêté de logement 
définitif; ils convinrent qu'il en choisirait un dans 
le voisinage de Golden-Square , afin de faciliter 
leurs relations et de les rétablir sur l'ancien pied 
d'intimité. Ces projets ne tardèrent pas à se réali- 
ser, et Zucchi redevint , comme à Rome , l'habi- 
tué de la maison Kauffmann. Est-il besoin d'ajou- 
ter que c'est à lui que le vieillard confia le secret 
de ses espérances? 



KAUFFMANN. 231 

Kauflmann était dans Tadmiralion de son projet; 
il savait son ami très-disposé à l'enthousiasme : 
il se promettait donc un certain plaisir à le voir 
broder de toutes les fleurs de sa faconde ce pré- 
cieux canevas, et comptait même trouver dans 
son éloquence des ressources plus sérieuses au 
besoin. Par malheur, l'indifférent , le complai- 
sant , l'optimiste Zucchi n'avait qu'une opinion 
arrêtée, qu'une antipathie au monde, et c'était 
contre le mariage. Peut-être ce texte lui avait-il 
fourni précédemment quelque heureuse déclama- 
tion , et cette aversion ne se fondait-elle que sur 
l'espoir de puiser de nouveau les mêmes inspira- 
tions au fond du même sujet; quoi qu'il en soit, 
c'était le thème favori de ses diatribes. A l'en 
croire , le mariage était la source empoisonnée 
d'où découlaient tous les maux de l'humanité. 
Kauffmann était donc mal tombé , et il ne fit que 
soulever contre son idée chérie une nuée d'apho- 
rismes plus ou moins neufs. 

Cette confidence refoulée était loin de l'avoir 
soulagé. Le besoin de s'épancher, et la curiosité 
de connaître les sentiments de sa fille, le décidè- 
rent à surmonter la crainte ou au moins la réserve 
que lui inspirait Angelica. 11 se dit pour s'encou- 
rager qu'il était nécessaire de combiner avec elle 



2o2 AKGELIGA 

un plan de campagne; mais, hélas! par d'autres 
motifs, il ne la trouva pas mieux disposée que 
Zucclii. 

Son père était dans Terreur; il prenait trop à 
la lettre la galanterie du monde. Sir Francis était 
à cent lieues de songer à une alliance si fort au- 
dessous de ses justes prétentions. Elle-même ne 
voulait pas se marier; elle menait une vie tran- 
quille et agréable, entourée de tous les objets de son 
affection. A quoi bon échanger ce bonheur certain 
contre les chances d'un autre état? Tout ce qu'elle 
demandait au ciel, c'était de prolonger celui-ci, et 
d'accorder à son cher père une longue vieillesse 
qu'elle contribuerait de son mieux à rendre douce. 
L'Angleterre, d'ailleurs^ n'était à ses yeux qu'un 
pays de passage; elle s'y plaisait, parce qu'elle 
avait l'espoir d'y acquérir une fortune indépen- 
dante ; mais Rome était toujours présente à sa 
pensée, et , lorsqu'elle pourrait renoncer à sa vie 
de Bohémienne , c'est à Rome seule qu'elle vou- 
lait vivre et mourir. 

Cet avenir , Kauffmann l'avait longtemps rêvé. 
Il n'aurait pas voulu contrarier les inclinations de 
sa fille; mais il lui avait été doux de penser 
qu'elle éprouvait de la répugnance pour le ma- 
riage. Quel bonheur de garder à lui seul le cœur 
de son ange , de n'avoir point à lutter contre de 



KAUFFMANN. 253 

victorieuses rivalités ! Néanmoins, le bonhomme 
n'était pas égoïste , et il avait cru devoir sacri- 
fier tout cet avenir de félicité paternelle , non 
pas à la perspective brillante qu'offrait une union 
avec sir Francis Shelton , mais à une considéra- 
tion antérieure et beaucoup moins grave. 

Ébloui de la précocité d'Angelica , il n'avait pu 
se résoudre à l'assujettir aux humbles devoirs de la 
vie domestique. La perte de sa femme était l'occa- 
sion naturelle d'un tardif apprentissage; cepen- 
dant il persista à écarter de sa fille toute préoccu- 
pation prosaïque ; elle n'était pas d'âge à avoir 
plus de prévoyance que son père, et ce fut lui qui 
devint la femme de ménage. 

Mais le jour où il se sépara d'elle pour la pre- 
mière fois, un regret lui vint , mêlé d'inquiétude. 
Que deviendrait sa chère enfant lorsqu'il ne serait 
plus de ce monde? Jamais elle ne serait en état de 
tenir elle-même sa maison. De là, l'envie de la ma- 
rier , non pas pour lui assurer un prolecteur , un 
ami, une compagnie, une satisfaction de cœur, 
mais pour lui procurer un intendant. 11 la voulait 
marier par crainte de la cuisinière et de la blan- 
chisseuse. Aussi avec quelle ardeur il se rua sur 
cette vague espérance d'un mariage avec sir Fran- 
cis Shelton ! et doit-on s'étonner si , par extraor- 
dinaire, il se montra récalcitrant? Il poussa 



254 ANGELICA 

même robstination si loin , qu'Angelica crut de- 
voir cesser de le contredire snr la question géné- 
rale; mais, voulant mettre fin à une discussion 
où il lui était impossible de céder, et la limitant au 
baronnet, elle fut forcée de laisser entrevoir à 
Kauffmaun quelques-uns des soupçons qu'elle lui 
avait d'abord si soigneusement cachés. 

L'argument était décisif. Elle n'envisagerait ja- 
mais le mariage comme une spéculation ; son père 
le savait à n'en pas douter. En donnant sa main , 
elle donnerait son cœur, et exigerait une égale 
réciprocité. 11 fallait surtout que l'estime en elle 
précédât l'amour, et quand même sir Francis au- 
rait été calomnié par les apparences, il n'en res- 
terait pas moins trop fin , trop politique pour elle ; 
elle pourrait bien le conserver comme connais- 
sance, comme ami môme, mais l'épouser, ja- 
mais ! 

Ce n'était pas trop de tout l'ascendant d'Angelica 
sur le bonhomme, pour qu'une insinuation contre 
sir Francis Shelton ne le fît pas bondir dindi- 
gnalion. Le doigt seul de sa fille pouvait lui en- 
tr'ouvrir les yeux et lui montrer des taches dans ce 
soleil. 11 resta tout abasourdi, et, longtemps après 
la conférence , il était encore pensif. Ce n'est pas 
qu'il persistât dans son projet ; à tort ou à raison , 
le refus de sa fille était trop positif pour lui laisser 



KAUFFMANN. 2S5 

le moindre espoir ; mais ses deux idolâtries se li- 
vraient un combat dans son cœur. Enfin , après 
quelques jours de lutte et d'angoisses , le bouc fut 
vaincu 1 Non-seulement Kauffmann cessa de favo- 
riser la cour du baronnet ; mais , dans ses manières 
avec lui , il y eut quelque chose de gêné qui tra- 
hissait ce demi-désenchantement , cette méfiance 
vague qu'on lui avait suggérés. 

Pourtant si César n'était plus au rang des 
dieux, c'était encore le premier des mortels, et 
il fallait la pénétration de Shelton et la comparai- 
son avec le passé pour qu'il put s'apercevoir de 
quelque changement. Cette remarque lui en fit 
faire d'autres. Angelica avait mis à exécution le 
plan de conduite qu'elle s'était tracé, et depuis 
l'arrivée de ses parents, il ne la trouvait plus ja- 
mais seule j son ennemie était toujours entre eux. 

Il attribua d'abord cette présence continuelle de 
Gretly au besoin d'être ensemble après une longue 
séparation ; mais le temps ne modifiait en rien les 
habitudes des deux cousines. Elles étaient insé- 
parables; trop heureux quand le père, quand 
le Zucchi ne se mettaient pas de la partie. Il se dit 
que le hasard, l'affection, n'étaient pas les vrais 
motifs qui empêchaient Angelica d'être seule, 
qu'il y avait nécessairement préméditation. 

D'ailleurs , franche comme elle était , elle n'a- 



236 ANGELICA 

vait pas su , non plus , dissimuler complètement 
ses impressions. Ce refroidissement était trop peu 
sensible pour que Shelton s'en fût aperçu, si 
celui de Kauffmann ne l'eût pas mis sur la voie ; 
mais réveil donné , une conduite expliquait Tau- 
Ire , et il vit bien qu'au lieu d'avancer , il rétro- 
gradait. 

Il se mit à récapituler ses pertes, et il fut ef- 
frayé de leur nombre, de leur importance. 11 l'a- 
vait brouillée avec Reynolds ; ils étaient réconci- 
liés. Il l'avait enlevée à la surveillance de lady 
M. Veertvort , et isolée dans Golden-Square; elle 
étaitentouréedesafamille et d'amis étrangers à lui. 
L'intérêt? Comment y compter après le désiste- 
ment de la commande du club? L'amour? il ne 
l'y avait point trouvée accessible. 

Mais le cœur de certaines femmes est un tel 
abîme , qu'il faut y plonger à bien des reprises 
avant d'en rapporter la perle qui se cache au fond. 
Il n'avait pas tiré parti de la jalousie; il ne voulut 
point désespérer. Il lui coûtait trop de s'avouer 
que ses roueries et vingt années de bonnes fortunes 
étaient venues échouer devant cette petite fille. 
Quel affront I c'était bien fait pour entêter; aussi 
rien ne lui coûterait pour réussir. 11 se mit à faire 
la cour à miss Jemima Ramsden. 

L'honorable Thomas Ramsden, père de miss 



KAUFFMANN. 257 

.Temima , n'avait apporté à sa femme en mariage 
qu'un beau nom , une jambe bien faite et de la mine ; 
mais de fortune, point! Tout le bien apparte- 
nait à lord Ramsden, son frère aîné. 

Cette union avec un cadet de famille avait valu 
àmistressRamsden une réputation de désintéresse- 
ment qu'elle était loin de mériter; car elle savait, en 
se mariant , que lord Ramsden n'avait pas six mois 
à vivre. Il était atteint d'un mal secret, dont les 
progrès seraient lents , mais infaillibles , et son 
médecin avait cru devoir en prévenir l'honorable 
Thomas Ramsden , comme frère et comme héri- 
tier , à défaut d'enfant maie. La spéculation était 
donc bonne. 

Mais, par un des coups du hasard qui déjouent 
tous les calculs , ce cadet, plein d'avenir et brillant 
de santé, venait à peine d'associer mistress Rams- 
den à ses espérances si probables, qu'il eut la mal- 
adresse, en chassant des halbrans, de rester au fond 
d'un marais. 

Ce fut une terrible nouvelle à Ramsden-Hall , 
où lord Ramsden avait invité les nouveaux mariés 
à venir passer leur lune de miel; le pauvre mori- 
bond en fut si saisi que , dans la nuit même , il 
conOrma la prédiction de son docteur. Quant à 
mistress Ramsden , elle était grosse , et , en bonne 
I. <7 



258 ANGELICA 

mère , elle se conserva à i'enfant qu'elle portait 
dans son sein. 

Aurait-elle un fils? car, dans le cas contraire, 
le titre , la pairie et la fortune , passeraient à 
un collatéral. Que de fois elle s'adressa cette 
question ! par combien de vœux et de prières 
elle s'efforça d'intéresser le ciel à sa cupidité ! 
que d'oracles menteurs interrogés par sa supersti- 
tion! que de précautions prises pendant sa gros- 
sesse! quelle impatience et quel effroi du dénoue- 
ment! Enfin, 1 instant qui devait décider de son 
sort, l'élever à la fortune ou la replonger dans la 
pauvreté , cet instant arriva ! Ses couches furent 
des plus heureuses... Mais, hélas! elle accoucha 
d'une fille ! ! ! 

Bien des mères ( des marâtres voulons-nous 
dire) , dans de telles circonstances , auraient pris 
en aversion la malencontreuse petite créature. 
Quoique intéressée , mistress Ramsden avait un 
cœur; elle avait surtout une tête, et dans cette 
tête de la résolution et de l'opiniâtreté. Si le pré- 
sent lui manquait , elle ne désespéra point de Ta- 
vonir, et se promit de faire en sorte que la cause in- 
nocente de son désappointement l'en dédomma- 
geât un jour. Dès cette époque son plan fut arrêté : 
il fallait qu'elle trouvât dans son gendre tout ce 
qui venait de lui échapper. Elle avait lu quovou- 



KAUFFMANN. 259 

loir c'est pouvoir; elle se dit qu'elle aurait de la 
volonté, et prit son mal en patience. 

Ce plan , tout prématuré qu'il était , elle n'en 
différa pas l'exécution , et miss Jemima était en- 
core au berceau , que déjà sa mère , dans l'espoir 
d'une récolte abondante , semait autour d'elle à 
pleines mains des théories intéressées sur le ma- 
riage. Rien de plus sensé , de mieux entendu , 
rien de plus louchant que ces unions arrangées 
dès l'enfance; le cœur des juunes gens était si fa- 
cile à s'égarer ! c'était une méthode excellente pour 
prévenir de grands chagrins; les familles avaient 
le loisir d'étudier, de préparer les sympathies de 
leurs enfants... C'était consolider le nœud conju- 
gal des liens de la parenté; c'était, comme au pre- 
mier âge du monde , s'épouser entre frère et sœur. 

Joignant l'exemple au précepte, elle lorgnait 
de ses yeux maternels et d'une lieue loin , tous les 
futurs héritiers; et à force de prévenances et de 
caresses , de complaisances et de cadeaux, elle' 
réussit à se former une clientèle nombreuse de 
petits garçons. Elle avait un répertoire inépuisable 
de colites bleus et de chansons , ses poches étaient 
toujours pleines de sucreries , et elle adorait le 
bruit du tambour. 

La médiocrité de sa fortune ne lui permettant 
pas de recevoir les pères et mères , elle ouvrit sa 



260 ANGELICA 

maison aux enfants. Tous les quinze jours c^était 
un bal, un rout, où Ton n'admettait que les filles 
inévitables, et celles dont les avantages physiques 
n'étaient pas de nature à porter ombrage à la reine 
de la fête, miss Jemima. 

Par cette tactique, mistress Ramsden ména- 
geait nombre de petits soupirants à sa fille , et se 
faisait bien venir des parents, fort reconnaissants de 
toutes les amitiés prodiguées à leurs cbers rejetons. 
Tant de prévoyance dans Tidée première, tant de 
suite dans Tapplication , semblaient promettre un 
succès infaillible. Miss Jemima n'aurait sans 
doute qu'à choisir dans sa nombreuse cour ; 
mais qui l'eût prévu? l'adolescence ingrate ne se 
crut pas tenue de payer les dettes de l'enfance , et 
miss Jemima n'était pas encore nubile qu'elle avait 
usé un nombre incalculable de petits maris. 

Ces déboires successifs laissèrent dans l'esprit 
de mistress Ramsden une crainte superstitieuse de 
ne jamais trouver ce gendre, objet de tantdevœux 
etde poursuites. Possédée de cette crainte, elle lança 
sa fille ù corps perdu dans le monde dès Tûge de 
quatorze ans , et acheva de l'initier à tous les ma- 
nèges de la coquetterie ; si bien, que la pauvre 
enfant qui, laissée à elle-même, aurait suivi une 
voie tout opposée, et se serait, s'il l'avait fallu, 



KAUFFMANN. 261 

aisément résignée au célibat, acquit en peudetemps 
la réputation d'une des plus grandes coquettes de 
la société, mais bien innocemment, contre na- 
ture , par pure piété filiale , récitant, sans la com- 
prendre, la leçon qu'elle apprenait depuis l'âge le 
plus tendre , faisant de la coquetterie comme elle 
faisait de la musique , sans goût, sans âme, sans 
le moindre entraînement. 

Cette réputation decoquetterien'était pas propre 
à attirer les maris. Aussi les années s'écoulèrent 
sans que la proie tant guettée vînt mordre à l'ap- 
pât. Pauvre mistress Ramsden! Ce n'était plus 
de l'agitation , c'était de la fièvre , et une fièvre 
contagieuse qui de la mère gagna la fille. Chaque 
jour perdu en accroissait l'intensité ! Chaque jour 
les excitait à redoubler de ruses et d'efforts ! 
Elles ne s'apercevaient point qu'elles avaient dé- 
passé le but, et que chaque pas les en éloignait 
davantage. 

Si mistress Ramsden avait eu le bon sens d'a- 
bandonner sa fille à la pente unie et calme de sa 
nature, si elle n'avait pas eu pour elle des préten- 
tions déraisonnables , le nom distingué qu'elles 
portaient , l'appui qu'elles auraient trouvé dans 
leur famille et dans leurs relations , les qualités 
même et la beauté de miss Jemima , lui donnaient 
des chances de rencontrer un parti fort convenable; 



262 ANGELICA 

mais la pauvre fille , ainsi jetée par sa mère à la 
lôte des gens à marier, et, qui pis est, ayant Tair 
de s'y jeter elle-même , se compromit , devint ba- 
nale, et finit par s'enlever toute possibilité , sinon 
tout espoir de réussite. 

Ce n'était pas, il est vrai , une conquête très- 
llatteuse pourShelton; mais elle était facile et 
prompte , et il n'avait ni le loisir ni l'humem' de 
filer une intrigue. Quant à la valeur réelle de cette 
conquête, Angelica , étrangère et nouvelle venue, 
n'était pas à même de l'apprécier. Elle ne connais- 
sait pas assez la société pour être au fait de ces dé- 
tails, et lady M, Veertvort, qui aurait pu l'en ins- 
truire, était allée passer quelques semaines en Hol- 
lande. Il ne s'agissait pas d'une rivalité réelle à lui 
opposer : Shelton ne cherchait qu'à surprendre le 
moindre accès de jalousie , et miss Jemima qui 
était une blonde fort jolie , qui était de bonne fa- 
mille , qui avait le jargon et les manières du grand 
monde, suffisait bien au rôle qu'il lui destinait. 
Sa beauté d'ailleurs était tout l'opposé de celle 
d'Angelica , et lors(}u'une femme est quittée pour 
une qui lui ressemble , elle n'est quittée qu'à 
demi : c'est toujours elle qu'on aime |daus sa ri- 
vale , l'amour-propre console et justifie ; mais 
qu'une brune soit abandonnée pour une blonde , 
l'infidélité est complète, l'outrage impardonnable. 



KAUFFMANN. 265 

Vraie ou fausse, Slielton avait fait cette remarque , 
et c'était un nouveau motif de se contenter de 
son choix. 

Comme tant d'autres , il avait été inscrit d'of- 
fice sur la liste des prétendants de miss Jemima ; 
mais, à force de détours et de faux-fuyants , il avait 
réussi jusqu'alors à rester en disponibilité. Pilote 
habile, il se tenait en croisière devant le port; et 
s'il n'y entrait point, on n'en accusait que les vents 
et Neptune. 

Miss Ramsden approchait de la trentaine ! Sa 
mère avait eu beau prendre la précaution de la 
rajeunir dès le berceau , de la lier toujours avec 
des filles bien moins âgées qu'elle ; elle l'avait me- 
née de si bonne heure dans le monde, que per- 
sonne n'était dupe des pieuses impostures de la 
tendresse maternelle. Elles-mêmes cherchaient en 
vain à se faire illusion ; elles ne pouvaient étouffer 
la voix de leur conscience, et la fièvre commençait 
à faire place à l'abattement. 

On peut donc imaginer si Shelton eut besoin 
de beaucoup d'avances pour se les dévouer. Dé- 
couragées, elles en crurent à peine leurs yeux; 
mais, bientôt, elles retrouvèrent leur verve pre- 
mière, et, mistress Ramsden aidant, Shelton et 
miss Jemima s'affichèrent à qui mieux mieux. 

A l'exception de quelques juges mieux rensei- 



264 ANGELICA KAUFFMANN. 

gnés ou plus fins, le gros du monde n'en revenait 
pas. — Comprenez-vous rien à une chose pareille? 
Après cela , en vérité , on peut tout croire ! 

Mistress Ramsden était rayonnante ; miss Je- 
mima embellissait encore de plaisir. Leurs parents 
et amis leur en faisaient de discrets compliments 
repoussés avec une modestie très-significative ; 
leurs ennemies , c'est-à-dire toutes les mères, trai- 
taient les Ramsden d'intrigantes , les filles en jau- 
nissaient d'envie. 

Angelica seule paraissait observer cette liaison 
avec indifférence j mais cette indifférence pouvait 
être simulée. 

Avant de se tenir pour battu , Shelton voulut 
tenter une dernière épreuve , et , celte épreuve , 
il ne négligerait rien pour la rendre décisive. 



XII. 



Sir Francis avait une terre considérable dans le 
comté de Cambridge et à quelques milles de New- 
market. Slielton-Lodge , malgré la modestie de 
son nom, était devenu aux mains de son grand- 
père un château magnifique : c'était la résidence 
favorite de sir Francis. 11 était un des soutiens les 
plus zélés du turf y un des oracles d'Epsom , d'As- 
cott , de Doncasler et surtout de Nevvmarket , où 






venue de Londres pour Lii '"'"'^ ^""l-ff-'ie 
'•««ep'ion était telle au'o"""''^^'- «' «« 
«" goût, de ses ZZZfT''' ''""'^"'''■« <J« 
./e-onrsesdei;:;™,:"""'-*^"^''- 
■' é""-' fort coûteux elT,' ,""" '*-^"'^''«» ^ 
P'o^urer dans la vL ou "^ ' ''*"'''^ '''' ^^ 

*-- convenable. Ï 3s " " -T" "" P'^''-' 
'•essé que l'on fût 0.^1!' "^ ? "''"' "" "^^^'''''é- 
^^"-gé gratis d Ls 1 LT ';""^^'^'""^ *''^'- 
dé^ir d'étre inscrit ri?.;'"" '"''■^'^"^«- ^e 
va..eeau baronnet siTn.! , '''' ""^ ^'o" d'a- 
Oe déduisantes Sr^trr™-^^^"^^"-"'^. 
"""«avaient circulé, c'étiit In?'""^ '''' '"""- 
^' Je dépits, de ja,ou;j:;?;:--^''e joies 

. Cette année, chose étrange iT ■ 
luscnt sur cette liste! „„ ^ '"'<""'er nom 

''•""e personnel Svr ''"'""^ •^"''' ««'"i 
-^ celui de JslnZ ;/£«-«« fa. 

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-Francis,len,rg::ràr""'^''-^- 

P-'é du plaisir q„,fXK 7"''"'™" 
^ «"iait a 1 y recevoir, eJie 



KAUFFMANN. 267 

avait accepté volontiers une invitation regardée 
comme si précieuse. 

Dans le courant du mois de mars, il lui renou- 
vela ses offres ; mais Augelica s'était réconciliée 
avec Reynolds; elle s'était tracé un autre plan de 
conduite. Après l'explication qu'elle avait été forcée 
de donner à son père , elle crut se devoir à elle- 
même de ne point encourager des idées qui pou- 
vaient n'être pas seulement celles du vieillard. Al- 
ler à Shelton-Lodge, c'était volontairement con- 
tracter de nouvelles obligations , faciliter des oc- 
casions de tête-à-tête, sortir, en un mot, delà ré- 
serve qu'elle avait jugée utile. Elle rétracta donc 
sa promesse, alléguant la nécessité de refuser à 
ses plaisirs un temps que ses travaux réclamaient 
tout entier. 

Shelton essaya de triompher de sa résolution; 
mais elle persista , et, soit dépit, soit dégoût réel 
ou simulé d'un divertissement pris sans elle , il 
décida de rester lui-même à Londres. Ce fut sa ré- 
ponse à toutes les sollicitations dont il était assailli 
comme de coutume. 

Pendant toute une semaine , on ne s'entretint 
pas d'autre chose dans la société. La consterna- 
tion était générale. On ne s'abordait qu'avec ce 
mot fatal : — Pas deShellon-Lodge ! 

—Pas de Shelton-Lodge ! s'écria mislress Kams- 



268 ANGELICA 

den qui , cette fois , espérait de recueillir le fruit 
de plusieurs années de cajoleries.^' est vraiment 
fait pour nous î 

— Pas de Shelton-Lodge ! ! quel désespoir ! ré- 
péta miss Jemima , une grosse larme roulant dans 
ses beaux yeux bleus. 

— Pas de Shelton-Lodge ! 1 1 reprenaient en écho 
des gens qui , de leur vie , n'avaient osé aspirer à 
tant d'honneur. Comment ferons-nous cette an- 
née? 

Ce n'était qu'un long soupir de Grosvenor-Square 
à Pall-Mall , et le son s'en prolongeait jusque dans 
la cité. 

Mais les douleurs les plus légitimes finissent 
par se calmer , et , en cette occasion , Finconstance 
humaine ne s'était point démentie. On avait pris 
son parti; on avait fait des courbettes ailleurs. La 
plupart s'étaient casés tant bien que mal ; le reste 
avait renoncé aux courses. Tout à coup , un bruit 
circule, plus incroyable, plus étourdissant que le 
premier : sir Francis recevra à Shelton-Lodge ! 

Nouveaux désappointements! — Est-il possi- 
ble?... et moi qui ai accepté l'invitation de lord 
Montfort. De Horseheath-Hall , ce sera tous les 
jours unvoyage! j'en suis maladeàravance!....Et 
vous, ma mignonne, où vous étiez-vous réfugiée? 

— Ne m'en parlez pas , belle duchesse : je me 



KAUFFMANN. 269 

tiendrais heureuse de votre lot. Je ne suis qu'à 
deux milles de là, mais dans un vrai nid à rais, à 
ce qu'il paraît, chez je ne sais quelle petite vani- 
teuse de bourgeoise qui n'a voulu me recevoir 
qu'à titre d'hospitalité, et j'ai bien peur d'être 
obligée de lui faire compagnie. 

— Plaignez-vous donc, lady Charlotte, dit lord 
Slrathmore qui venait d'épouser miss Bowes de 
Durhani, la plus riche héritière de l'Europe. Que 
dirai-je moi , qui viens d'arrêter ce malin même 
à Newmarket une affreuse masure à raison de dix 
guinées l'heure! 

Enfin c'était à qui apitoierait sur son sort, et 
l'on enviait ceux qui, plus sages, avaient dès le 
principe renoncé à une distraction si pénible, si 
compromettante , si dispendieuse : ils étaient li- 
bres, et Shelton-Lodge allait les dédommager de 
leur sacrifice. 

Au nombre de ces bienheureux, étaientmislress 
Ramsden et sa fille; mais elles allaient exciter bien 
autrement l'envie : c'était pour elles que ce chan- 
gement subit avait lieu, en leur honneur que se 
rouvrait Sliellou-Lodge. 

— Le diable m'emporte! je crois que Slielton 
devient fou!.... Il n'est pas possible qu'il soit 
amoureux de miss llamsdenl... 



270 ANGELICA 

— Non sans doule, mais il a la manie de faire 
des réputations... 

— Il aura fort à faire, s'il prétend remettre les 
Ramsdenà la mode. 

— C'est un nageur habile : il aime à remonter 
les courants. 

— Il aime à se moquer de nous, croyez-moi ; 
c'est tout simplement une mystitication. 

Surprise ou dépit, chacun se soulageait à sa 
manière par un de ces propos ; mais on avait beau 
interpréter, critiquer, sir Francis avait son but, 
il y marchait tête haute et d'un pas délibéré. Tout 
marqués que fussent les soins qu'il rendait à miss 
Rainsden, Angelica pouvait ne pas les avoir pris 
au sérieux. Il fallait frapper un grand coup qui de 
ce cœur si fermé fit jaillir la jalousie, comme l'é- 
tincelle du caillou. Il se promit de la faire repentir 
de son refus : tout ce qu'il lui destinait, il allait 
le prodiguer, le prostituer à miss Ramsden. A force 
de prévenances et de galanteries, il arracherait à 
la belle dédaigneuse un soupir, un regret de l'avoir 
refusé, comme un enfant boudeur. 

Plus scrupuleux que jamais dans le choix des 
invités , il n'admit que le plus pur de la fasliion, 
se réservant d'empêcher, par ses attentions parti- 
culières, qu'au milieu de tant d'astres, les Ramsden 
ne fussent éclipsées ; et afin de rehausser encore 



KAUFFMANN. 27! 

le piédestal où elles allaient prendre place à ses 
côtés, il raya de sa liste deux ou trois noms des 
plus considérables, de ces noms qui n'admettent 
pas la possibilité d'un refus, qui ne demandent ni 
ne remercient, qui acceptent et qui honorent. 

La veille des courses, un grand bal dans ses 
serres magnifiques, où afflua tout ce que le comté 
renfermait alors de distingué, préluda brillam- 
ment aux fêtes de Shelton-Lodge, et ce bal, sir 
Francis l'ouvrit avec miss Jemima, pour inaugurer 
la royauté des Ramsden. 

Le lendemain, le trajet du château à la ville lui 
fournit l'occasion de manifester plus clairement 
encore cette préférence. Sa maison était tenue avec 
la régularité la plus parfaite ; son urbanité n'affai- 
blissait en rien l'autorité du maître. Un valet du 
château était mis à la disposition de chaque con- 
vive, et cet intermédiaire, utile aux invités, servait 
à prévenir le désordre que jette dans le service une 
bigarrure de laquais également étrangers aux êtres 
et à la discipline. Le matin , chacun de ces valets du 
château reçut un bulletin désignant la voiture 
réservée à son maître, afin d'éviter tout malen- 
tendu, et quelle ne fut pas la joie des Ramsden, 
lorsqu'elles virent qu'elles avaient les honneurs de 
la voilure de sir Francis l 

Une aubade militaire avertit les convives de 



272 ANGELIGA 

s'apprêter pour le déjeuner. Pendant le repas , 
une musique variée et qui se composait en grande 
partie d'airs de danse reporta les esprits au diver- 
tissement de la veille, et les disposa à celui de la 
journée. 

Enfin on se leva de table et Ton procéda au dé- 
part, qui, grâce aux mesures prises, se fît sans 
aucune confusion. Une foule de voitures, de tout 
nom et de toute forme, mais toutes aux armes et 
à la livrée des Shellon, ( tout ce que les profondes 
méditations du Benson Driving club avaient créé de 
plusheureux, déplus ose, de plus récent), entou- 
rées d'élégants qui caracolaient aux portières sur 
des chevaux d'aussi bonne maison que leurs cava- 
liers, emportèrent tour à tour les élus de Sbelton- 
Lodge à travers des bois touffus, de verdoyantes 
prairies et des cottages tapissés de roses. 

Puis, précédé de deux coureurs des plus galam- 
ment vêtus, et attelé de six chevaux blancs, s'avan- 
çait un coupé dont le cocher était sir Francis Shel- 
ton en personne, et dans ce coupé, ou plutôt dans 
ce char de triomphe, s'épanouissaient mistresset 
miss Jemima Ramsden. 

Derrière elles et la dernière, venait une voiture 
d'en cas, une berline qui ne contenait que deux 
chiens, une délicieuse levrette blanche, et le plus 
laid, c'est-à-dire le plus beau de tous les carlins. 



KAUFFMANN. 275 

Le nez chacun à une portière, ils regardaient de 
haut en has les paysans d'un air grave et dédai- 
gneux, comme il convient à des gens qui vont à 
quatre chevaux, avec deux grands laquais derrière 
leur carrosse. 

Montés sur des bêtes fougueuses, les grooms 
fermaient la marche du cortège. Tous les gens de 
Shelton, tous les chevaux étaient parés de gros 
bouquets de violette de Parme. Sir Francis lui- 
même , comme cocher , en avait un à la bouton- 
nière, et mistressRamsden remarqua avec émotion 
que la robe de sa fille était de cette couleur. 

Miss Jemima n'aurait pas échangé sa place con- 
tre un trône. Occupant la voiture principale , 
menée par le seigneur même du pays, les regards, 
les saints, les acclamations, les chapeaux en l'air, 
tout était pour elle. En entrant à Newmarket, elle 
entendit que Ton se demandait quelle était cette 
belle personne. Les bourgeois la prenaient pour 
la duchesse de Brunswick, le peuple plusieurs 
fois cria : Vive la reine! 

Comme toutes ces méprises faisaient bondir son 
cœur î moins pourtant que la vérité, quand, recon- 
nue par des curieux de Londres, elle entendit 
prononcer distinctement son nom , et constater 
ainsi, comme bien à elle, un triomphe dont elle 
aurait voulu rendre témoin tout l'univers! 
f- 48 



274 ANGELICA 

Pendant la journée, il est vrai, Hcrod et Anti- 
nous, nonplus et tiuo-Shoes, X. Y. Z. et doctor Sjiiiax 
furent pour elle de redoutables concurrents. La 
robe violette de Parme pâlit devant la veste 
orange et la casquette noire. Mille livres pour 
trimpator! Trois contre cinq sur pot-S-os!... dis- 
persèrent l'essaim effarouché des galants propos; 
mais elle avait récolté en route pour plus d'un 
jour de bonheur: elle pouvait vivre sur ses éco- 
nomies. 

Le soir , on revint aux torches , dans le même 
ordre, à travers la même curiosité, les mêmes ac- 
clamations. Parmi toutes ces fleurs, les Rams- 
den n'apercevaient qu'une épine, la crainte d'être 
obligées le lendemain d'abdiquer et de rentrer 
dans la foule; mais sir Francis avait juré de leur 
tourner la tête. A souper, il demanda si l'on était 
satisfait des arrangements de la journée, et, ayant 
reçu de tous côtés des remerciements qui ne pou- 
vaient lui manquer, il annonça que puisque cha- 
cun était content, et pour éviter les embarras de 
combinaisons nouvelles, tout continuerait jusqu'à 
la fin comme par le passé. 

Les conviés, comme on pense, répondaient par 
leur luxe à celui du maître de la maison. Chaque 
jour, c'était une toilette nouvelle; chaque jour 



KAUFFMANN. 2f5 

aussi, c'était une nouvelle allusion de fleurs à celle 
(le miss Jemima. 

La comédie jouée par les meilleurs acteurs de 
Londres, une loterie d'objets nombreux quoique 
de prix, la visite d'un prince du sang, du duc de 
Cumberland, un feu d'artifice, un jeu d'enfer s'en- 
tremêlèrent au divertissement principal des cour- 
ses, et varièrent les distractions de Sbelton-Lodge. 
Pour mettre le comble à tant de plaisirs, chaque 
jour le Daily Advertiser, le St-James' Chronicle, 
et toutes les gazettes de Londres en enregistraient 
le détail dans leurs colonnes. Chaque privilégié 
avait la jouissance d'y lire son nom inscrit en 
toutes lettres, et de s'y mirer radieux ainsi que dans 
une glace fidèle. Et comme ces articles venaient 
de bonne source, entre tous ces noms jalousés, 
ceux de l'honorable mistress Ramsden et de miss 
Jemima étaient imprimés en gros caractères. Ce 
n'étaient donc à Shelton-Lodge que joie, délire, 
enivrement. 

Un seul de ses habitants ne partageait pas le 
bonheur général, quoique sa physioiiomie impé- 
nétrable gardât fidèlement son secret; un seul as- 
sistait connue un fantôme à ces merveilles, car 
son corps seul y figurait, et son âiiie élait ailleurs : 
cet indifférent, c'était Shellon lui-même. 

Il ne prenait pas un divertissement, il faisait une 



2T6 ANGELIGA 

expérience ; il ne jouissait pas plus de sa fête qu'un 
chimiste ne jouit du goût parfumé et de la couleur 
vermeille d'une liqueur qu'il décompose , et plus 
son analyse avançait, plus il devenait soucieux. 

Outre toutes les gazettes que Ton s'arrachait à 
Shelton-Lodge, il en parvenait une chaque jour, 
qui constatait, heure par heure , l'effet produit à 
Londres par les fêtes de ce château ; mais celle-ci 
était confidentielle : elle ne concernait que deux 
personnes , sir Francis Shelton et miss Angelica 
Kauffmann. 

Forcé de s'éloigner pour lui porter le coup dont 
il espérait l'atteindre au cœur, il avait laissé près 
d'elle des yeux chargés d'observer la blessure , des 
oreilles pour écouter le cri de la douleur, des mains 
pour en dresser un procès-verbal. 

Les rédacteurs de cette feuille mystérieuse étaient 
Tancien valet de pied de lord Melvil , Davies , le 
zélé, le sobre, le désintéressé Davies, et mademoi- 
selle Alexandrine, la femme de chambre française, 
qui , convaincue que monsieur ne voulait que du 
bien à mademoiselle , ne croyait pas faire mal de 
favoriser une liaison qui , comme la sienne avec 
'monsieur Davies, ne pouvait finir que par un ma- 
riage , ainsi que cela se voyait au dénouement de 
toutes les pièces de comédie , où mademoiselle 
Alexandrine aimait à puiser des leçons de morale. 



KAUFFMÂNN. 277 

Or, voici quelques échantillons de'ce journal 
tenu par la plume plus exercée de mademoiselle 
Alexandrine; le Davies , infiniment moins lettré , 
se bornant à communiquer ses observations et ses 
idées , quand il en avait. 

Mademoiselle a très-bon ap- 
pétit; elle a mangé, à souper, une douzaine d'hui- 
tres et du homard , le jour du départ de mou- 
sieur. Monsieur (Kauffmann) craignait qu'elle ne 
se fît mal j mais elle n'en a que mieux dormi , et 
jamais je ne lui ai vu si bonne mine. 

Mademoiselle a travaillé tout le 

jour à son grand tableau de cheminée , comme 
elle rappelle.... 

Après dîner, M. et mademoiselle 

Reynolds sont venus prendre, dans leur carrosse , 
mademoiselle et mademoiselle Gretly , et ils sont 
allés à la comédie, car mademoiselle a emporté sa 
lorgnette.... 

.... Mademoiselle a travaillé comme hier; 
mais elle s'est enfermée dans l'atelier , ce qui lui 
arrive souvent lorsqu'elle a besoin d'être seule pour 
se recueillir, comme elle dit. Le soir , elle a tra- 
vaillé encore aux lumières; j'ai toujours peur 
qu'elle ne se fatigue... Je crois, pourtant que 
monsieur peut être tranquille , car elle fait plaisir 
à voir... 



-278 ANGELICA. 

Mademoiselle a encore travaillé 

comme les jours passés , mais le matin seulement, 
et en compagnie de sa cousine et de monsieur 
(Kauffmann). Le soir, ils attendaient du monde. 
Mademoiselle m'a demandé une robe qu'elle n'a- 
vait pas mise depuis un mois , et j'ai vu qu'elle 
engraissait, car j'ai été obligée d'avancer les agra- 
fes... 

Le monde est venu : M. Zucchi , M. et made- 
moiselle Reynolds.... Si monsieur savait toutes 
les folies qu'ils ont faites ! . . . C'étaient des joies, c'é- 
taient des cris, tellement que nous , qui ne savions 
pas de quoi ils riaient , rien que de les entendre, 
nous nous en sommes tenu les côtes toute la soirée, 
dans l'office. . . Quand M. Davies a monté le thé, il 
a vu de quoi il était question. M. Reynolds dessi- 
nait toutes sortes de caricatures... J'en demande 
bien pardon à monsieur, et il ne doit pas s'en of- 
fenser; car, comme dit M. Davies, bien sur que ce 
n'était pas dans une mauvaise intention!... mais, 
tant il y a, que c'était sur monsieur et sur sa fête 
dont, au reste, tout le monde parle à Londres. 
Pour lors, à l'exemple de M. Reynolds , mademoi- 
selle s'est mise à crayonner aussi; puis M. Zucchi 
et monsieur (Kauffmann) en ont fait autant de 
leur côté.... Quand ils ont eu assez noirci de pa- 
pier, ils se sont mis tous à danser . monsieur 



KAUFFMANK. 279 

(KauffmauD) comme les autres ; mais c'étaient des 
caricatures de danse, et de l'escalier, nous les 
avons entendus dire, M. Davies et moi , que c'était 
la parodie du bal de monsieur... Et alors, les rires 
ont recommencé de plus belle , et de si bon cœur, 
que monsieur n'aurait pas pu s'empêcher de faire 
comme eux... 

Quand tout le monde a été parti , 

M. Davies , en rangeant le salon , a trouvé sous la 
table un de leurs dessins que nous prenons la li- 
berté d'envoyer à monsieur , parce qu'il nous a 
paru cocasse, quoique nous n'y comprenions pas 
grand'cbose. M. Davies, en servant le thé, en a vu 
faire une bonne partie : le crayon rouge est de 
mademoiselle , l'encre est de M. Reynolds. 

La caricature envoyée par mademoiselle Alexan- 
drine représentait un char splendide attelé d'un 
nombre indéfini de chevaux. Un bouc les menait à 
grandes guides , juché sur un siège d'une élévation 
effrayante, même pour un bouc, et il paraissait fort 
empêtré de ses fonctions de cocher. Dans le char, 
étaient deux femmes à têtes de chien , bâillant à 
l'envi. Leur attitude avait été si bien saisie, qu'il 
était impossible de méconnaître mislress Ramsden 
dans le carlin , et miss Jemima dans la levrette. 

Toute cette partie était au crayon rouge et, par 
conséquent, d'Angelica. Le reste était à la plume, 



^0 ANGELIGA 

et sir Fraucis crut en effet y reconnaître le faire de 
son maître, Reynolds. 

Aux portières, derrière, devant, de tous côtés, 
la voiture était assaillie d'une légion de chiens 
amoureux de la blanche levrette. Force coureurs 
et valets de pieds , armés de leurs longues cannes, 
s'exténuaient à repousser les assiégeants; mais il 
était aisé de prévoir leur défaite : car de toutes les 
directions et par tous les sentiers, accouraient 
contre eux d'innombrables recrues , de tout poil 
et de toute taille. Pas un mur, pas un buisson, pas 
un arbre , pas un creux, pas une pierre , d'où l'on 
ne vît poindre queue ou museau. Tous les chiens 
de la création s'étaient donnés rendez-vous sur ce 
point. Reynolds avait déployé dans ce croquis une 
connaissance de la variété des espèces canines , à 
rendre jaloux le plus savant naturaliste ; une verve 
d'exécution digne des kermesses de Rubens. 

Shelton avait 1 esprit bien fait, et il entendait la 
plaisanterie tout comme un autre, mais celle-là 
ne lut pas de son goût: il voulait exciter des re- 
grets, et il prêtait à rire. Il eut beau torturer les 
laits , oubUer qu'Angelica ne se savait point ob- 
servée , et mettre tout ce qu'il apprenait, appétit , 
sommeil paisible, gaieté, assiduité au travail, sur 
le compte de la feinte et du dépit j ce dessin réfu- 
tait toutes ses spécieuses interprétations. 11 con- 



KAUFFMANN. 281 

naissait la fierté d'Angelica , la noblesse de son 
ame : s'il eût existé dans son cœur le moindre sen- 
timent de rivalité avec miss Ramsden , elle n'en 
eut point fait de caricature. Elle pouvait jouer 
avec cette arme ; mais s'en servir sérieusement , 
avec animosité , dans Tintention de blesser, de se 
venger , jamais. Puisqu'elle tournait miss Jeminia 
en ridicule, c'est qu'elle n'en était point jalouse , 
et après l'épreuve de Shelton-Lodge , si elle n'en 
était point jalouse, c'est que sir Francis lui était 
indifférent : la conclusion était inévitable. 

Ce n'était pas un homme du jugement de Sliel- 
lon qui pouvait vivre longtemps d'illusions : après 
tout , ce n'étaient que du temps , des soins et des 
espérances perdus. D'où vient donc que cet es- 
prit si résolu, si inébranlable, reste étourdi du 
coup et ne sait plus prendre son parti? C'est qu'il 
vient de faire une seconde découverte mille fois 
plus accablante que la première ! 11 a présenté à 
4ngelica un miroir pour qu'elle s'y vît amoureuse 
et jalouse; mais ce miroir était double; il s'est aper- 
çu lui-même dans l'autre côté. Et qu'y a-t-il donc 
vu pour pâlir et détourner la face? 11 y a vu 
Shelton , le conquérant , le prince des roués , il y 
a vu Shelton amoureux ! ! ! 

Amoureux ! voilà donc le résultat de ses intri- 
gues 1 il s'est pris à son piège. Ses négligences 



i82 ANGE Lie A i 

affectées , c'est lui qui en souffre ! ses absences , 
c'est à lui qu'elles pèsent! 

Mais ce joug inconnu , ce joug humiliant de Ta- 
mour, l'acceptera-t-il sans combat? non , non ! 11 
lui répugne de courber sa tête superbe ; il se nie 
à lui-même l'évidence ; il serre les poings , et se 
dit en jurant : — Cela ne sera pas I 

Mais cela est ! et s'il continue à rendre quelques 
soins à miss Ramsden , c'est d'un air distrait, par 
un reste d'habitude, c'est qu'il est trop préoccupé 
pour songer à cesser : c'est le mouvement convul- 
sif qui , dans un cadavre, survit quelques instants 
à Texistence. 

Aussi Shelton-Lodge lui devient insupportable. 
11 est las de son métier d'aubergiste. Quel fardeau 
que tous ces ennuyeux à amuser 1 11 donnerait tout 
au monde pour être à Londres! et ses devoirs de 
maître de maison l'enchaînent à sa campagne : les 
courses ne sont pas achevées ! 

De rage, et pour tuer le temps, il tient à New- 
market les paris les plus extravagants ; il joue 
chez lui un jeu désordonné. Il voudrait perdre , il 
voudrait se distraire par quelque émotion pénible ! 
mais il gagne , toujours il gagne 1 il ruine ses ad- 
versaires !... et chacun Tenvie et se dit : Qu'il est 
heureux ! 

Voici enfin le dernier jour des courses, et l'on se 



KAUFFMANN. i>85 

demande : Par quelle galanterie imprévue, Shel- 
ton va-t-il couronner les magnificences de sa ré- 
ception? 

Par une surprise des moins prévues , en effet , 
sinon des plus galantes : il part le soir môme ; li- 
bre à chacun de rester ou d'en faire autant. 

Les Ramsden et tous les conviés se regardent 
encore muets de stupeur, qu'il galope déjà sur la 
route de Londres. 11 faut qu'il voie miss Kaulfmann ! 
Il ne résiste plus , il ne calcule plus , il n'espère 
rien ; mais il veut la voir , entendre le son de sa 
voix, se réchauffer le cœur aux rayons de ses beaux 
yeux! 

Et il s'agite dans sa voiture ! il presse , il presse 
les chevaux!... et pourtant il n'en verra pas plus 
lot miss Kauffmann ! il arrivera de trop bonne 
heure à Londres pour se présenter chez elle. Oui, 
mais du moins il sera dans la même ville , il sera 
plus près d'elle , il respirera le même air! 

Enfin il arrive!... son impatience redouble : 
être à deux pas d'elle, et devoir se priver de sa 
vue pour une misérable convention de société, 
et ne pouvoir>^enverser un si frêle obstacle ! Oh! 
que la matinée se traîne lentement ! l'aile du temps 
s'allourdit dans cette atmosphère de brume et de 
fumée ! 

Néanmoins , toutes lentes qu'elles paraissent , 



284 HNGELICA 

les heures se sont succédé; encore une, et il 
pourra décemment faire visite à miss Kauffmann. 
11 n'y tient plus. 11 a commandé sa voiture pour 
midi ; mais la patience lui échappe, il ne ratten- 
dra pas : il part à pied , et en quelques minutes il 
est dans Golden-Square. 

11 frappe ; on ne vient pas. Il frappe de nouveau , 
même silence. Qu'est-ce à dire?... Enfin, on ou- 
vre : c'est Kauffmann , le chapeau sur la tête et 
achevant de passer une manche d'habit. 

— Ah ! c'est vous , sir Francis ! lui dit le vieil- 
lard surpris et embarrassé de son office de por- 
tier ; je vous demande pardon de vous avoir ou- 
vert de vous avoir fait attendre, veux-je dire. 

C'est que je suis seul au logis Mais entrez 

donc. 

— Merci , dit Shelton , qui n'était pas venu pour 
tenir compagnie au bonhomme, merci, je suis 
pressé. J'arrive de la campagne , et je venais en 
passant savoir de vos nouvelles. Comment se porte 
miss Angelica? 

— Très-bien , je vous rends grâce. Elle est avec 
sa cousine à la campagne, chez M. Reynolds. 

— A Richmond ? 

— A Richmond. C'est un joli endroit, à ce qu'il 
parait. 



KAUFFMANN. 285 

■— Charmant, dit le baronnet, pensant à toute 
autre chose. Et pourquoi n'y étes-vous pas allé? 

— Ah! ah! ceci c'est mon secret... Il y a de 
certaines occasions, voyez-vous bien , où les pères 
sont de trop. 

— Vous de trop , mon cher monsieur Kauff- 
mann ! dit Shelton , se récriant exprès pour le faire 
jaser. 

— Oui 5 de trop , sir Francis , reprit Kauffmann 
en fermant un œil. Miss Reynolds avait beau par- 
ler bas à Grelly , l'esprit entend aussi bien que 
Toreille... Aussi, j'ai dit que je préférais de res- 
ter avec Zucchi , pour voir Londres , courir les 
tavernes , enfin mener un peu la vie de garçon. 

— Vous m'étonnez plus que je ne puis le dire , 
cl, sur mon urne, je ne comprends pas... 

— Je le crois bien Mais suffit — je me 

tais quoique rien ne m'oblige à la discrétion , 

puisqu'on ne m'a pas mis du complot. 

— Un complot ! . . . voilà qui devient effrayant ! . . 

— Oh! rassurez-vous. Ce sont des conspirations 
à l'eau de rose... Non, non, plutôt à la Heur d'o- 
ranger , reprit Kauffmann en se frottant les mains 
et ravi d'avoir tant d'esprit... Il n'en résultera pas 
mort d'homme, bien au contraire!.. .. Bien au 
contraire, répéta-t-il ébahi de cette saiUie non- 



286 ANGELICA 

velle, et l^enfonçant à coups de marlcaii dans l'o- 
reille de son interlocuteur. 

Shelton commença à s'apercevoir qu^il rete- 
nait le vieillard debout sur le pas de la porte , et 
il se fît inviter de nouveau à entrer. 

— Mais vous alliez sortir, lui dit-il, vous avez 
votre chapeau. 

— J'attends ce lambin de Zucchi. Quand vous 
avez frappé , j'ai cru que c'était lui , et je suis des- 
cendu tout apprêté, pour lui éviter la peine de 
monter. 

— Oh bien ! puisque je ne vous dérange pas , 
je serai charmé de vous tenir compagnie quelques 
instants. 

Kauffmann , flatté de recevoir pour lui seul une 
telle visite, s'empressa d'ouvrir le parloir, où sir 
Francis , si pressé tout à l'heure , s'installa dans 
une bergère, comme s'il y devait rester toute l'é- 
ternité. 

Bavard comme il était, et après ce quil avait 
déjà commencé à dire, Kauffmann était une proie 
facile pour un si adroit chasseur, et Shelton crut 
avoir bon marché de lui ; mais il se trom[)ait. Le 
vaniteux vieillard avait été entraîné à parler par 
le désir de prouver que c'était volontairement qu'il 
n'allait point à Richmond , par le besoin ir- 
résistible de profiler des inspirations de son es- 



KAUFFMANN. 287 

prit , par la tentation de faire comprendre aii ba- 
ronnet qu'Angeliea pouvait se marier sans lui; 
mais actuellement il allait être discret, par une 
excellente raison , c'est qu'il ne lui restait rien à 
dire. 

Quelques mots , surpris à la dérobée entre sa 
nièce et les Reynolds , avaient réveillé ses idées de 
mariage, et, sur ces frêles fondements, il avait 
bâti, comme d'ordinaire, toute une pyramide de 
conjectures. Parce que sa fille ne voulait pas être 
lady Shelton , ce n'était pas un motif pour qu'il 
renonçât à la marier avantageusement. Reynolds 
était assidu à Golden-Square : donc Angelica de- 
viendrait mistress Reynolds. C'était un parti beau- 
coup moins brillant que le premier, mais encore 
très-sortable. Reynolds n'était ni très-jeune, ni très- 
beau ; il avait l'oreille infirme et la lèvre mutilée; 
mais c'était un homme de génie , le premier pein- 
tre de l'Angleterre, un parfait gentleman, lié avec 
ce qu'il y avait de mieux à Londres; mais c'était 
un homme de cœur et d'esprit, et qui ne gagnait 
pas moins de cinq à six mille livres par an. 

De la réunion de tous ces avantages , le tendre 
père n'avait tiré qu'une conséquence : c'est que 
c'était là le parti dont il était question pour sa 
fille ; mais comme aucun fait positif ne venait à 
l'appui de ses inductions , il crut que, dans une 



288 ANGELICA 

matière de cette importance, son amour-propre 
était intéressé à ne point faire douter de sa clair- 
voyance paternelle. Vainement donc le baronnet 
mit enjeu toutes ses batteries. La garnison s'était 
retranchée derrière un rempart inexpugnable de 
réticences et de mystères , et elle fit même plusieurs 
sorties pour essayer de se rétablir dans les posi- 
tions qu'elle avait laissé prendre à l'ennemi. 
Shelton vit qu'il perdait son temps. 

— M. Zucchi n'arrive pas, dit-il en regardant à 
sa montre. J'aurais été charmé de le voir; mais 
l'heure me presse; témoignez-lui mes regrets. 

Et, sans écouter Kauffmann, qui voulait le rete- 
nir, il partit , n'ayant plus rien à en attendre. 

— Allons , se dit-il , fort bien ! Il paraît que 
lleynolds met à profit mon absence. Aussi , je n'ai 
que ce que je mérite! Quelle sottise de tant systé- 
matiser sa conduite!... Pendant que je combine, 
un autre agit. Me voilà bien avancé avec mon pé- 
dantisme !... Mais, calmons-nous un peu , dit-il 
en ralentissant le pas; peut-être ce vieux radoteur 
ne sait ce qu'il dit; il aura fait quelque méprise 
en écoutant aux portes 

Il en était là de ses réflexions , retournant chez 
lui par Brewer-Street , lorsqu'il aperçut Zucchi , 
qui venait de l'autre côté de la rue. 



KAUFFMANN. 289 

— C'est un familier de la maison et un bavard, 
se dit-il; voyons si je n'en puis rien tirer. 

Zucchi, qui marchait d'un pas pressé, s'était 
contenté de le saluer profondément et passait 
outre; mais le baronnet s'étant arrêté, le peintre 
traversa la chaussée et vint à lui. 

—Bonjour, monsieur Zucchi, M. Kauffmann 
vous attend. 

— Oui , je suis un peu en retard... Vous venez 
de Golden-Square ? 

— A l'instant même... Eh bien ! que dites-vous 
de la grande nouvelle? 

— Quelle nouvelle? demanda Zucchi, quelvauff- 
mann n'avait pas cette fois jugé à propos d'initier 
à ses espérances. 

L'étonnement de l'artiste pouvait n'être pas 
réel ; il fallait lui prouver que toute dissimulation 
était inutile. 

— Allons, allons, monsieurZucchi! ami comme 
vous l'êtes des Kauffmann , il n'est pas possible 
qu'ils se soient cachés de vous; et ce n'est plus un 
secret maintenant que le mariage de miss Ange- 
lica avec Reynolds. 

— Le mariage de miss Angelica avec le diable ! 
cria Zucchi , tenant pour vraie une nouvelle arti- 
culée si positivement. Cela ne pouvait pas finir 
autrement! ils ont tous la cervelle à l'envers ! 

I. 19 



290 ANGELICA 

Cette miss Reynolds qui dessèche de regret de n'a- 
voir pas été mariée , la petite Gretly qui ne dort 
pas de l'envie de l'être , et ce vieil enfant de Kauff- 
mann dont c'est l'éternelle marotte : comme ils 
se frottent les mains ! La belle équipée ! 

— Vous n'approuvez donc pas ? . . . 

— Moi '.interrompit le fougueux Vénitien, moi! 
approuver que des artistes se marient ! une femme 
surtout , pour en faire une nourrice, une ména- 
gère ! et cela avec un autre artiste ; mais c'est le 
comble de la déraison ! un tel ménage , c'est un 
monstre I c'est un animal à deux têtes ! voir ma- 
rier un artiste! j'aimerais autant voir marier un 
prêtre. 

Zucchi , bon catholique , oubliait qu'il parlait 
devant un zélé protestant , et, en toute autre cir- 
constance, Shelton n'eût pas laissé passer une telle 
hérésie ; mais il était trop satisfait de l'ensemble 
de la harangue pour chicaner sur les détails : il 
serra affectueusement la main de l'artiste, et ils 
se quittèrent s'élant involontairement persuadé 
l'un l'autre un secret ignoré de tous deux. 

Ce secret, qu'en vont-ils faire? Le mécontentc- 
mentde Zucchi s'évaporera en paroles, Kauffninnn 
portera la peine de son entêtement et de sa dissi- 
mulation ; maisSlielton, quel parti va-t-il prendr^ 
aucun : une idée seule le préoccupe. Il veut voir 



KAUFFMAJNN. 295 

cie de me Tavoir rappelé. Je vais lui annoncer que 
la pension lui est accordée. 

— Accordée ! 

— Sans doute : vous venez vous-même de me 
citer son meilleur titre. Rattacher à la dynastie un 
publiciste de cette force , n'est-ce pas rendre au 
roi un vrai service, et qui vaut bien une miséra- 
ble pension de trois cents livres. 

— Trois cents livres! dit lord Bute, passant de 
surprise en surprise. 

— Trois cents livres, lord Bute : cent à l'Irlan- 
dais, cent à Tennemi de la dynastie, centàThom- 
me de lettres ; vous voyez bien que cela fait trois 
cents, et qu'il est impossible d'en rien rabattre. 

— Mais, dit le comte, qui sentait bien tout ce 
qu'il y avait de juste et de sérieux sous toutes ces 
plaisanteries; prenez-y garde ! « en Angleterre , 
on appelle pension un salaire donné à un valet po- 
litique pour trahir sa patrie. » 

— Avez-vous jamais rien fait imprimer , lord 
Bute? 

— De ce genre, jamais. 

—Je le pense bien ; mais, sans parler du genre. 

— Oui, sans doute, des discours, et autres ba- 
gatelles; pourquoi cela? 

— Vous rappelez-vous ce que coule une feuille 
d'impression ? 



296 ANGELICA KAUFFMANN. 

— Je ne m'en souviens pas au juste, mais c'est 
peu de chose. 

— Alors, cela n'en vaut pas la peine : je ne vous 
demanderai rien de plus , et le docteur prendra 
sur ses trois cents livres les frais de l'erratum. 

Shelton avait convaincu lord Bute en l'amusant; 
il partit avec la promesse positive d'une pension 
pour le docteur, et d'une pension de trois cents 
livres. 



KAUFFMANN. 291 

Angelica. L'expérience qu'il a tentée sur elle se 
fait sur lui en ce moment : la jalousie lui révèle 
toute rétendue de son amour ; il veut la voir sans 
perdre de temps ! 

Comment la voir? elle est chez Reynolds , chez 
Reynolds qu'il a négligé. Comment aller mainte- 
nant à Richmond , de but en blanc , sans motif 
plausible, lorsqu'il n'a pas mis les pieds à Leices- 
ter-Fields? Comment y aller surtout, lorsque miss 
Kauffmann y est, Dieu sait dans quel dessein? 

Mais ce dessein môme lui crie d'y aller. Il nt- 
faut pas que ce mariage s'accomplisse 1 Vite ! vite 1 
un moyen de se réconcilier avec Reynolds! un pré- 
texte pour se présenter à Richmond ! 

Il continuait sa route, absorbé dans ces pensées, 
lorsqu'au détour de Great - Jermyn-Street un 
choc violent, suivi d'une apostrophe grossière, 
vint le tirerde sa rêverie. Il leva vivement la tète, 
et reconnut le docteur Samuel Johnson , qui trop 
myope pour avoir su l'éviter , l'était trop aussi 
pour voir à qui il avait eu affaire. 

— Laissons ce butor poursuivre son chemin à 
tâtons, se dit-il : c'est un poëte!... et d'ail- 
leurs quel est le plus aveugle des deuxr* 

PuiSj une idée s'ênchaînanl à une autre : 

— Reynolds ne me l'avait-il pas recommandé ? 



2f)2 ANGELICA 

Parbleu! je me félicite de n'avoir rien fait pour ce 
vieux pédant cynique , je suis vengé à l'avance. 

Mais un trait soudain de lumière lui vint à l'es- 
prit. 

— Il s'agit bien vraiment de me venger de ce 
lourdaud ! je veux, au contraire, lui rendre ser- 
vice en bon chrétien ; c'est le moins que je puisse 
faire pour un homme à qui je devrai de voir au- 
jourd'hui ma belle Angelica. 

Il était dans St-James' Square. Depuis midi, 
sa voiture attendait devant sa porte, il s'y jeta. 

— A Hammersmith, dit-il, et grand train ! 

11 aimait à aller très-vite : aller grand train, vou- 
lait dire fendre Tair; en moins d'une demi-heure 
ses chevaux , blanchis d'écume et de sueur, s'ar- 
rêtèrent devant le perron de la maison de campa- 
gne de lord Bute. 

— A quel heureux hasard dois-je votre visite , 
mon cher Francis? demanda le comte, quittant 
un herbier qu'il examinait , pour venir au-devant 
de lui de l'air le plus affectueux. Je vous croyais 
encore à Shelton-Lodge,dans l'enivrement de tous 
vos triomphes. 11 n est vraiment bruit que de vous. 

— Des enfantillages, lord Bute; je viens vous 
entretenir d'une chose plus sérieuse. 

— Qu'est-ce? puis-je vous rendre quelque ser- 
vice ? 



KAUFFMANN. 295 

— A tout autre, lord Bute, je dirais que je viens 
en demander un, mais je vous connais assez pour 
ne pas craindre de dire que je viens vous en ren- 
dre un, au contraire. 

— De quoi s'agit-ii? 

— Il s'agit de réparer une injustice : on laisse 
dans l'oubli, dans une position des plus fâcheu- 
ses, à cinquante-huit ans, un homme dont le ta- 
lent honore l'Angleterre, le docteur Johnson, 
mon cher lord. 

— En est-il à cette extrémité? 

—^11 en est au point, lord Bute, que, myope 
comme vous le savez, il n'a pas de quoi acheter 
des besicles, et que, dans la rue, tout à l'heure, il 
m'a écrasé le pied et chargé de malédictions. Or, 
il est déplorable qu'un aussi judicieux observa- 
teur soit dans les ténèbres, et qu'une intelligence 
aussi distinguée soit poussée à cet excès de gros- 
sièreté par l'irritation de la misère. 

— Voilà qui mérite d'être pris en considération, 
dit le comte en riant. 

— Aussi, je viens vous demander une pension 
pour lui. 

— Sérieusement, Francis? 

— Très-sérieusement. 

— Mais vous savez, mon cher, dit lord Bute lui 
montrant sou herbier, que je ne m'occupe que de 



^94 ANGELICA 

botanique ; je ne vois plus le roi , je ne puis plus 
rien. 

— Je le sais , lord Bute , et je le répète avec 
toutes les gazettes ; mais pour moi , n'est-ce pas, 
vous ferez l'impossible? dit Shelton d'un air qui 
prouvait qu'il n'était pas dupe de la réserve que 
le roi et son favori s'imposaient en apparence. 

— J'en serais capable , repartit lord Bute en 
souriant; mais oubliez-vous que je suis Ecossais, 
et que voire protégé ne nous ménage guère? 

— Je vous jure . lord Bute , que je n'y avais 
point songé. 

— Je le suppose sans peine. 

— Non , vous pourriez penser que cest une 
flatterie de ma part , de venir vous recommander 
un homme qui a des torts envers vous; que c'est 
un hommage à votre magnanimité : non , c'est 
distraction , et voilà tout. Réellement , le docteur 
Johnson est malheureux ! 

— Je vous crois, dit lord Bute , passant con- 
damnation sur un grief excusé avec tant de délica- 
tesse ; mais savez-vous , Francis , que le docteur 
n'est pas fort dévoué à la maison de Hanovre? 

— Ah çà ! mais où ai-je donc la tête aujour- 
d'hui ? J'allais vous parler de Rasselas , du Ram- 
bler, du dictionnaire; j'oubliais que le docteur est 
ennemi de la maison de Hanovre ! je vous renier- 



KAUFFAIAlNN. 12»!) 

insensible à la beauté de ce spectacle , aperçut un 
carrosse élégant qui s'avançait sur la grande roule. 

— Regardez donc, miss Frances, dit-elle à voix 
basse en le lui montrant, serait-ce déjà notre ga- 
lant? 

— Impossible! ma cbère; ce n'est que demain 
que nous l'attendons. 

— Dans son impatience , il aura devancé le 
jour, ou bien il se sera trompé de date... Ce qu'il 
y a de certain , c'est que la visite est bien pour 
vous; car la voiture entre dans la grande avenue, 

— Voyons donc! dit miss Reynolds chercliaiil 
dans toutes ses poches pour y trouver ses be- 
sicles. 

— Mais, Dieu me pardonne! c'est la livrée de 
sir Francis! s'écria Gretly en se rapprochant de sa 
cousine. 

— Autre folie ! dit miss Frances qui la suivit en 
continuant de se fouiller. 

— A qui en avez-vous toutes deux? demanda 
Reynolds qui crut qu'elles n'étaient point d'ac- 
cord sur une question de jardinage. Est-ce que la 
guerre va s'allumer entre le Vorarlberg et le Sur- 
rev? 

— Il ne s'agit point d'horticulture, Joshua! lui 
cria miss Frances. Miss Gretly me soutient qu'elle 
voit venir le carrosse de sir Francis Shelton. 



500 ANGELIGA 

— Hein? dit Reynolds qui ne put se persuader 
qu'il avait bien entendu; le carrosse de qui? 

— De sir Francis Shelton ! répéta miss Frances 
de manière à rendre toute incertitude impos- 
sible. 

— Shelton ! s'écria Reynolds ; où cela ? où 
cela? 

— Dans la grande avenue , n'est-ce pas? dit 
miss Frances. 

— Oui, reprit Gretly; mais on ne peut plus le 
voir à présent, les arbres le cachent. 

— Allons , dit Reynolds , vous ne voyez pas , 
Fanny, que miss Gretly plaisante? 

— Non , en vérité, je parle très-sérieusement. 

— Alors, dit Reynolds, c'est à nous de rire; 
car bien certainement vos jeunes yeux vous ont 
trompée. 

— C'est ce que je lui disais, reprit miss Frances. 

— Et c'est ce que je suis tentée de lui dire ! 
ajouta Angelica. 

— Fort bien ! réunissez-vous pour m'accabler. 
Pauvre vérité ! on te traitera donc toujours de 
même ! Mais n'importe ! vous ne me ferez pas 
taire. C'est le carrosse de sir Francis Shelton que 
j'ai vu ! Je l'ai vu dans votre avenue. Il vient ! il 
tourne ! il tourne ! Epur si muove! Je le répéterais 
en prison ! 



KAUFFMANN. 501 

— Des savants de votre force , miss Galilée , on 
ne les met pas en prison , mais à table , répondit 
Reynolds voyant un domestique ouvrir la porte. 

— Sir Francis Shelton I dit le laquais. 

A ce nom , les trois incrédules tressaillirent et 
se regardèrent la bouche béante. Gretly prit un 
air magnanime qui semblait dire : Je ne veux 
pas battre des gens à terre! 

La vue du laquais rappela Reynolds à lui. 

— Faites entrer! dit-il en homme qui se sou- 
met à une nécessité pénible. 

Et Tobjet de tant d'embarras ne tarda pas à se 
présenter de l'air du monde le moins embarrassé. 

— Bonjour, cher maître! cria-t-il de loin à 
Reynolds en lui tendant de grands bras; qu'il y a 
longtemps que nous ne nous sommes vus ! 

— C'est vrai ! dit Reynolds d'une voix sèche 
pendant que Shelton baisait la main des dames. 

— N'allez pas croire, reprit celui-ci, sans cher- 
cher le moins du monde à justiGer sa longue ab- 
sence, n'allez pas croire que je vienne sans excuse 
troubler votre intimité solitaire. Je vous apporte 
une bonne nouvelle. J'ai enfin la promesse d'une 
pension pour notre cher Johnson ! 

— Une pension pour Johnson ! s'écria Reynolds 
oubliant ses griefs en faveur de l'amitié qu'il avait 
pour le docteur. 



302 ANGELICA 

— Vraiment! dit miss Franees en se rappro- 
chant du baronnet, vous avez la promesse?... 

— Oui , miss Franees , nous pouvons compter 
sur une pension de 500 livres- 

— 500 livres 1 s'écria miss Franees. Entendez" 
vous, Joshua? Sir Francis nous a obtenu une 
pension de 500 livres ! 

— Autant que cela ! s'écria Reynolds h son 
tour. Oh! ce pauvre docteur! que je suis donc 
content ! Oh ! merci , merci , sir Francis ! ajouta- 
i-il en lui serrant les mains avec chaleur. 

Tout le monde entourait Shelton ; c'était à qui 
s'empresserait de s'associer au plaisirde cette bonne 
nouvelle, et il reçut quatre remerciements pour un. 

— J'ai un aveu à vous faire, sir Francis , re- 
prit Reynolds après les premières effusions de re- 
connaissance ; j'ai sur la conscience un péché dont 
il faut que je la soulage. Figurez-vous que je vous 
accusais de négligence. 

— Vos amis ne sont-ils pas les miens? reprit 
Shelton d'un ton sentimental qui fit sortir de 
chaque œil une larme que son bon procédé avait 
attirée au bord de la paupière. Ce n'est point oubli, 
si je n'ai pas réussi plus tôt ; c'est que l'affaire pré- 
sentait bien des difficultés. Songez-y donc : il s'a- 
[jissait d'obtenir, par l'entremise de lord Bute, 
une pension sur la liste civile, pour un homme 



XIII. 



Il était près de quatre heures , et les habitants 
de la villa Reynolds, à Richmond, étaient réunis 
devant la maison, en attendant qu'on vînt leur an- 
-^ Doncer le dîner. A l'écart, et près des serres, miss 
Frances avait emmené Gretly , sous prétexte de 
montrer à la jeune campagnarde quelques rares 
produits d'horticulture, mais eu réalité pour cau- 
ser sans être entendues, comme il convient à des 



298 ANGELIGA 

conspirateurs. Au milieu, et sur le perron , Angc- 
lica et Reynolds , assis , respiraient avec bonheur 
le grand air, au sortir de Tatelier. 

L'extrême application d'Angelica au travail 
avait servi de motif pour l'attirer à la campagne , 
et elle avait promis, en parlant, de n'y pas toucher 
un pinceau ; mais elle avait posé toute la matinée 
devant Reynolds , qui se faisait une fête de rap- 
porter à Kauffmann le portrait de sa chère fille , et 
le modèle était plus fatigué que le [peintre. Ils sa- 
vouraient donc tous deux , en travailleurs , les dé- 
lices du repos, et jouissaient des premiers sourires 
du [)rintemps, dans ce silence rêveur qu'autorisait 
leur intimité actuelle , plutôt encore que la sur- 
dité de Reynolds. 

Du haut des jardins en terrasse, ils promenaient 
de nonchalants regards sur la riante étendue de ce 
paysage que les vers de Thompson et le pinceau 
même de Reynolds ne permettent plus de décrire. 
Le soleil , comme avec coquetterie et pour se faire 
désirer , ne leur envoyait que par intervalles ses 
tièdes rayons entre de légers flocons de nuages , et 
semblait se plaire à dessiner pour eux, sur la Ta- 
mise et dans la plaine , mille effets , toujours va- 
riés, d'ombres et de lumière. 

Tout à coup Gretly, que les confidences de miss 
Frauces n'absorbaient pas au point de la rendre 



KAUFFMANN. "05 

qui a précisément écrit contre les Écossais, contre 
la ojaison de Hanovre , et même contre les pen 
sions 1 Rappelez-vous la malheureuse phrase de 
son Dictionnaire : « On appelle pension... » 

— Je sais. . . je sais , dit Reynolds ! Le cher doc- 
teur n'est pas la prudence même; et, en effet, 
voilà bien des obstacles!... Comment avez-vous 
pu en triompher? 

— Je suis un peu entêté de ma nature , reprit 
Shelton en souriant. J'ai fait comme les paladins 
d'autrefois, j'ai fait un vœu. Afin de m'exciter à 
vaincre , j ai pris avec moi-môme rengagement de 
n'aller vous voir que pour vous porter cette bonne 
nouvelle. Je viens de mener à fin mon entreprise, 
et me voici. 

— Nous vous croyions encore à Shelton-Lodge. 

— J'y étais hier au soir. En arrivant ce matin j^ai 
eu la bonne idée d'aller assiéger lord Bute à Ham- 
mersmith , et cette fois j ai sa parole. 

— Vous êtes admirable! dit Reynolds, un mo- 
dèle d'obligeance et d'activité! 

— Nous ne savons comment vous témoigner 
toute notre reconnaissance, ajouta miss Frances. 

— Si vous me laissez le choix de ma récompense, 
dit le baronnet, je vous prierai de me donner à 
dîner. C'est une préférence bien brutale , mesda- 
mes ; mais les plus purs esprits redescendent vo- 



50 i ANGELICA 

lontiers vers la terre à quatre heures, lorsqu'ils 
n^ont pas déjeuné. 

— Bravo ! dit Reynolds. Nous allons boire à la 
santé du cher docteur ! Quel malheur qu'il ne soit 
pas des nôtres ! '^ 

La porte s'ouvrit de nouveau , et cette fois ce 
fut bien le dîner qu'on annonça. 

— Je puis vous donner des nouvelles du docteur, 
dit Shelton après les premiers instants de silence 
réclamés par l'appétit des convives; je l'ai rencontré 
ce matin au coin de Great-Jermyn-Street. 

— Ah ! vous l'avez vu ; demanda miss Frances. 
Et que dit-il ? 

— Ce qu'il dit? repartit Shelton prenant un air 
embarrassé ; je ne sais en vérité si je dois vous le 
répéter. 

— Qu'est-ce donc? pourquoi pas? s'écrièrent 
plusieurs voix ensemble. 

— Il m'a dit : chien de butor, va te faire 
pendre ! ! 

— Fi donc ! fi donc ! s'écria miss Reynolds , 
tandis que son frère et les deux jeunes filles écla- 
taient de rire. 

— Et à quel propos vous a-t-il apostrophé de la 
sorte? demanda Gretly. 

— Oh ! ce n'est pas sans motif, reprit Shelton : 



KAUFFMANN. S08 

c'est parce qu'il venait de m'écraser le pied et de 
m'enfoncer restomac. 

— Ah ! voilà pourquoi il vous a envoyé vous 
faire pendre ! dit Reynolds. 

— Oui ; mais j'ai préféré aller à Hammers- 
mith. 

— C'est une noble vengeance , dit Angelica. 

— Vengeance, miss An gelica; il n'y en a d'aucune 
espèce ni d'aucune part. Le cher docteur ne m'en 
veut pas, car il ne m'a pas reconnu ; quant à moi, 
je dois convenir qu'il y a eu dans tout ceci un peu 
de ma faute , je marchais trop vite au détour de 
la rue; mais pouvais-je m'attendre qu'au moment 
où je courais chez lord Bute, le docteur viendrait 
me barrer le chemin ? 

Le tour plaisant que sir Francis avait donné au 
récit de cette rencontre avait mis tous les convives en 
belle humeur. Heureux de se retrouver auprès d'An- 
gelica après tout un siècle d'absence, il ne se de- 
manda pas si ces premiers succès en garantissaient 
d'autres. 11 se laissa aller avec nonchalance au bien- 
êlre du moment, et encouragé par la certitude de 
plaire , il se mit plus que jamais en frais d'amabi- 
lités , d'esprit et de gaieté. 

De son côté , Reynolds le secondait efficacement 
par les toasts nombreux que tour à tour sa recon- 
naissance, sa sensibilité, sa galanterie imposaient 

I. 20 



506 ANGELÏCA 

à ses convives : en sorte qu'au dessert les esprits 
se trouvèrent dans une harmonie parfaite , et les 
cœurs réciproquement animés d une bienveillance 
toute chrétienne. 

Enfin les dames s^apercurent que si elles vou- 
laient soustraire leur raison aux exigences de leur 
hôte , il était temps pour elles de sortir de table ; 
mais, avant de quitter la salle à manger, elles obli- 
gèrent sir Francis à leur promettre de rester jus- 
qu'au lendemain. 

— Au fond , c'est un galant homme ! un brave 
homme ! un excellent homme! se dirent-elles toutes 
trois, lorsqu'elles rentrèrent au salon, laissant 
Reynolds et Shelton achever de noyer leurs diffé- 
rends dans des flots de vin de Tokay. 

— Poussa-t-on jamais plus loin Tobligeance? 

— Et la délicatesse? 

— Et la modestie? 

— Comme il a toujours un mot plaisant pour 
faire oublier Timportance de ses services ! 

— Et quel charmant convive ! 

— Que de grâce ! 

— Que d'esprit ! 

— Eh! mon Dieu! il ena tropd'esprit:c'estcequi 
rend injuste à son égard. 



KAUFFMANN. o07 

— Oh! que vous avez raison! on lui voit une 
arme terrible en main , et on en conclut qu'il ne 
peut être inoffensif. 

— Voilà pourtant comme le monde juge! 

— Oui, à ses yeux lesprit passe pour de l'astuce. 

— Et la niaiserie pour de la bonté. 

— Mais , mesdames , n^accusons pas trop les 
autres ; nous avons aussi bien des reproches à nous 
faire. Que de préventions ! 

— Que de fausses interprétations î 

— Que de soupçons calomnieux. 

— Et aujourd'hui , vous voyez ! . . . 

— Oui,ditGretly, quoique son ennemie, je dois 
lui rendre justice; son nez n'a pas bougé de tout 
le dîner. 

— Taisez-vous, moqueuse, c est vous <|ui , avec 
votre langue de serpent , venez nous (enter au mal. 
Mais amnistie générale ! 

— Oui , oui , amnistie générale ! 

— On est si heureux de n'avoir plus à haïr ! 

— A craindre ! 

— A soupçonner ! 

Tandis que ces trois excellents cœurs de fenmics, 
attendris par le spectacle de la vertu calomniée, 
et peut-être aussi par les effets inaccoutumés de 
leur petite débauche , luttaient d'aveux et de con- 
trition pour se réconcilier nvee leur conscience 



S08 ANGELICA 

alarmée , leur martyr se prêtait de son mieux à 
de si louables efforts , et cherchait de son côté à 
s'indemniser de leurs injustices afin de leur en faci- 
liter l'oubli. 

Au nombre des qualités dont le ciel avait doué 
sir Francis, il en était une que nos trois pécheresses 
enthousiastes avaient omise dans leur nomen- 
clature, et qui pourtant , surtout à cette époque, ne 
laissait pas d'avoir son prix : il avait un bon esto- 
mac qui supportait bien les fumées du vin. Jamais 
un des mille secrets qui dormaient dans les pro- 
fondeurs de sa conscience ne s'en était échappé à 
table. 

Resté seul avec Reynolds , il ne refusa aucune 
libation, dans l'espoir que le peintre , qui prêchait 
consciencieusement d'exemple, finirait par trahir 
ses projets sur Angelica, et il amena Tentretien sur 
la belle artiste. 

Reynolds, en ce moment, adorait l'humanité 
toute entière, et dans ces sentiments de bienveil- 
lance universelle , sa jeune amie n'avait pas une 
des moindres parts. Il saisit avidement cette occa- 
sion d'épancher son âme; et la provocation du 
baronnet ouvrit passage à un torrent d'éloges et 
de tendresses , un peu abondant peut-être, mais 
trop impétueux pour ne pas finir par s'écouler et 
laisser voir les secrets de son lit. 



KAUFFMANN. 309 

Deux fois im laquais était venu annoncer que 
le thé était prêt , et Tenthousiasmc n'avait point 
encore amené l'indiscrétion finale, lorsqu à la 
grande contrariété de Shelton , les trois dames, à 
qui il ne suffisait plus de parler des vertus de l'ai- 
mable baronnet , vinrent elles-mêmes frapper à la 
porte de la salle à manger , et force fut de se rendre 
à cetle dernière sommation. 

Sir Francis, confiant dans son adresse, se con- 
sola de ce contretemps, et se promit de mettre à 
profit le reste de la journée. Mais il eut beau , 
toute la soirée, avoir l'œil aux aguets, il ne surprit 
que certains signes d'intelligence entre miss Rey- 
nolds et Gretly , et l'heure de se retirer aonna , 
sans avoir apporté de renseignements plus posi- 
tifs. 

II venait de se coucher, et mille pensées jalou- 
ses l'assiégeaient dans l'ombre, lorsqu'il entendit 
parler sous sa fenêtre. Sa chambre donnait sur le 
jardin. La nuit était sans lune. Il sauta hors du 
lit, ouvrit la croisée avec précaution, et reconnut 
la voix de Reynolds et de sa sœur, qui causaient 
en se promenant devant la maison. 

Il bénit l'infirmité du peintre, qui mettait l'en- 
tretien à un diapason qui lui permettrait d'en re- 
cueillir sa part. 

— Nous sommes des égoïstes, Fanny, disait 



510 ANGELICA 

Reynolds. Le dîuer nous a fait oublier d'envoyer 
chercher Johnson. C'eût été une surprise aimable 
à faire au baronnet et à ce pauvre docteur. Je di- 
rai à Ralph d'aller le prendre demain de bonne 
heure avec la voiture. 

Shelton avait entendu très-distinctement Rey- 
nolds, qui en ce moment marchait sous sa fenêtre. 
Il saisit également bien la réponse de miss Frances, 
qui parlait haut pour être entendue de son frère. 

— Y pensez-vous , Joshua , cria-t-elle ! nous 
nous retirons ici pour comploter notre mariage, 
et vous allez nous attirer du monde. Autant valait 
rester à Londres. 

Reynolds, qui changeait souvent de ton, n'étant 
pas juge de la portée de sa voix, fit une réplique 
perdue pour Shelton, et comme miss Frances était 
loin lorsqu'elle reprit la parole, de tout ce qu'elle 
dit il ne distingua que son nom. 

— Je ne pouvais pas faire autrement, dit Rey- 
nolds qui se rapprochait. 

— Soit, mais laissez-le partir après déjeuner. 

— Bien entendu. 

Ce dialogue fut suivi de quelques instants de 
silence; mais ils continuaient leur promenade, et 
lorsqu'ils reprirent Tentrelien, ils étaient arrêtés 
de l'autre côté de la maison. Sir Francis eut beau 
redoubler d'attention, le corps à demi penché hors 



KAUFFMANN. 511 

de la fenêtre; il ne lui parvenait que des sons confus, 
où son oreille de jaloux crut discerner par inter- 
valles le nom d'Angelica. Il attendait leur retour 
avec impatience, exposé, presquenu, à toute la fraî- 
cheur d'une nuit de printemps, lorsqu'après un 
quart d'hem'e d'espérance vaine , le bruit d'une 
porte du rez-de-chaussée que l'on fermait lui ap- 
prit que Reynolds et sa sœur étaient rentrés , et 
qu'il devait encore renoncer à ce moyen de satis- 
faire sa curiosité. 

— Après tout, qu'ai-je besoin d'en savoir davan- 
tage? se dit-il en se recouchant de mauvaise hu- 
meur. Pourquoi chercher moi-même à m'abuser? 
Je suis plus sourd que Reynolds; car, ce que tout 
me crie aux oreilles, je m'obstine à ne pas l'en- 
tendre. Je demande des preuves!... Et qu'est- 
ce donc que le bavardage ou mieux encore la 
discrétion de Kauffmann? Qu'est-ce que cet em- 
portement de Zucchi? que les mines de Gre- 
tly et de miss Frances? Et cette conversation 
que je viens de surprendre : — Nous venons ici 
pour comploter notre mariage? N'est-ce pas clair? 
Ne se propose-t-on pas de me renvoyer demain 
après déjeuner?... Oui, oui ! mais auparavant, la 
nuit est à moi , et je leur apprendrai de quoi je 
suis capable! 

Excité par ce défi , il se mit à rouler, dans sa cer- 



512 A^GELICA 

velle de roué , vingt projets plus extravagants, plus 
coupables les uns que les autres. Mais un homme 
d'esprit sait se juger s'il ne sait pas toujours bien 
faire ; et il comprit que lous ses plans étaient in- 
exécutables, que mille facilités de lieux et de 
temps lui manquaient. 11 s'obstina dans ses re- 
cherches laborieuses; mais sa féconde imagination 
lui refusait une dangereuse assistance. Ne commet 
pas un crime qui veut, et quand il veut? 11 devait 
rester innocent malgré lui. 

Enfin, il se sentit épuisé de tous ces avortements 
pénibles; le dégoût s'empara de lui, et il envoya 
à tous les diables les Ueynolds , les Kauffmann , 
et Angelica elle-même ! 11 ne voulait plus penser 
à rien : il voulait dormir! mais l'amour, mais la 
jalousie , mais l'inquiétude, mais tous les cauche- 
mars de l'insomnie étaient accroupis sur sa poi- 
trine et tenaillaient son cerveau. 

C'est en vain qu'il s'agita et se retourna dans 
son lit: il entendait à sou oreille la voix de toutes 
ses passions qui , comme autant de démons déchaî- 
nés, l'appelaient à l'œuvre. 11 se remit à marcher 
d'impossibilités en impossibilités, jusqu'à ce qu'en- 
fin une pensée meilleure vînt éclairer ses pas et 
replonger dans l'abîme les noirs enfans des ténè- 
bies. 

— Toutes ces roueries, se dit-il, sont des plai- 



KAUFFMANN. 513 

sirs bien arides ! On vante le bonheur d'une vie 
pure, si j'en essayais?... Il est impossible qu'An- 
gelica aime ce Reynolds!... C'est un mariage 
de raison? eh bien ! je me présente aussi! Reynolds 
et moi, pesons nos titres, et que cette belle slalue 
tienne en main la balance! 

A peine venait-il d'avoir cette bonne intention 
que le ciel l'en récompensa en faisant descendre 
sur ses paupières brûlées la rosée bienfaisante du 
sommeil, et en prolongeant dans ses rêves l'écho 
de cette voix partie du cœur. 

Lorsqu'il s'éveilla, les rayons du soleil levant 
doraient les bouquets semés sur ses rideaux. Une 
fauvette à tête noire gazouillait sur un amandier 
dont les branches fleuries, balancées par le vent , 
frappaient aux vitres , comme pour demander à 
entrer. Les ravissants prestiges du sommeil sem- 
blaient à leur tour y survivre. 

Sa pensée loyale, ses rêves qui venaient de la 
réaliser à l'avance , les grâces toutes nouvelles de 
cette riante nature , tout lui avait rafraîchi le saug, 
L'avenir s'offrait sous l'aspect le plus séduisant. 
Plus de projets contradictoires! plus d'inquié- 
tudes! plus de jalousie! 11 était calme, il était heu- 
reux, cent fois heureux! car il allait faire le bon- 
heur de celle qu'il aimait. H était déterminé à 
l'élever jusqu'à lui ! Il jouissoit en idée de la sur- 



514 ANGELICA 

prise de sa belle maîtresse. Quelle fortune inespé- 
rée! Lady Shelton!!! Et il énumérait tous ses 
avantages avec la complaisance d'un homme qui, 
résolu de renoncer au monde et de donner tout son 
bien aux pauvres, compte ses pièces d'or une à 
une , et savoure à petits coups les délices de la 
belle action qu'il se dispose à accomplir. 

Que lui importaient les railleries de ses com- 
pagnons de débauches? Quand une fois par ha- 
sard, l'innocence, la vertu, le mérite modeste, 
trouveraient dans le monde leur récompense ! N'y 
aurait-il pas toujours assez de victimes pour con- 
soler les libertins, pour distraire leurs pernicieux 
ennuis? 

N'était-il pas à un âge où les idées devaient pren- 
dre un tour plus sérieux, l'ambition un plus no- 
ble essor? Il était temps qu'il songeât à se donner 
un héritier direct de son nom et de son immense 
fortune. 11 s'agissait de tourner un autre feuillet 
du livre de sa vie; et ce désaveu du passé, pouvait- 
il mieux le signaler que par cette belle action? 

Non, rien ne l'empêcherait de faire le bonheur 
de son adorable, de sa divine Angelica ! Il le ferait, 
rien que pour la morale : parce qu'il était bon 
qu'un libertin (il l'avait été) fît amende hono- 
rable. Il le ferait, rien que pour Angelica, par ten- 
dresse désintéressée, dùt-elle n'être pourlui qu'une 



KAUFFMArsiX. 315 

sœur! Mais Taniour, qui lisait dans son cœur, 
n'exigeait pas de tels sacrifices, et lui réservait ses. 
plus précieuses faveurs. 

— Pauvre vieux Kauffmami, se dit-il, comme il 
va être stupéfait, lui déjà si fier de l'idée de voir sa 
fille mistress Reynolds ! 11 n'a plus la tête Irès-forle : 
il faudra lui annoncer cette nouvelle avec des mé- 
nagements. EtZuccbi, l'irréconciliable ennemi du 
mariage , voilà un fait qui va bien ébranler ses 
tbéories ! Et Grelly, mon ennemie , que dira-t-elle 
de son futur cousin, la petite rusée? ne sera-l-elle 
pas jalouse? oh non! c'est une bonne fille, elle 
aime sa cousine. 

Tout était donc pour le mieux. Sa résolution 
avait tout aplani; il en était tellement convaincu 
que pour un rien, au déjeuner, il aurait an- 
noncé ses bienfaisantes intentions en pleine ta- 
ble. Cependant la vue de Reynolds, qu'il avait 
oublié, calma un peu son effervescence. Il se rési- 
gna à attendre : avant son départ, il demanderait 
à Augelica un tête-à-téte, 

La villa Reynolds venait d'être bâtie par sir 
William Cbambers. C'était la première année que 
Reynolds l'habitait et il était dans sa luue de miel 
de propriétaire. Pendant que miss Frances faisait à 
ses convives les hoimeurs du chocolat, du thé et 
des ficnch roUs , il leur raconta touo les embellis- 



516 ANGELICA 

sements qu'il avait réalisés dans son petit domaine, 
tous ceux qu'il projetait encore , et proposa de 
le visiter en détail après déjeuner, avec sir 
Francis qui n'y était point encore venu. 

— Etes-vous fou, Josliua? dit miss Frances qui 
avait pris son frère dans une embrasure de croisée, 
pendant que Shelton et les deux jeunes filles étaient 
allés chercher leurs chapeaux ; vous voulez donc 
que sir Francis nous reste à dîner ? 

— C'est l'affaire d'un instant j ne vous agitez 
pas , Fanny 1 il va probablement partir. 

— Mais il n'a pas commandé ses chevaux. 

— Après tout, quand il resterait?... 

— Oui! oui! pour faire manquer tout! Quant 
à moi je guette notre galant, et je le remets plutôt 
au lendemain. 

— Au lendemain? et miss Kauffmann qui part 
ce soir? Vous savez qu'elle a beaucoup à travailler 
et que nous ne la retiendrons pas un jour de plus. . . 
à moins de lui avouer notre motif. 

— Gardez-vous en bien ; elle serait capable de 
partir sur-le-champ !... de grâce, abrégez votre 
examen et délivrez-nous du baronnet. 

— Je ferai de mon mieux , Fanny. Est-ce que 
vous ne venez pas? 

— Non, je reste ici en observation. Il est im- 



517 

kauffmann. 

„' „.iP les ennemis ne se trou- 
portant, je vous assure, que lèse. 

vent pas «" P'^;^":;;^»., et des deux cousines , 

La rentrée 'l'',,^''"" ' „„„ids offrit sa mam 

„H fin à ce -loque. ReynoHs ^_^^^^^^^ ^^ 

à«-''y-t/pasXnt pour leur mon- 
celle d'Anselica, et passa u .- 

trer le chemin. voici une complai- 

_ Allons! se d.tShe ou >^-^^^ 
sance de bon augure; il semm 

mes intentions. ,. ^j j, f^ien- 

La tournée commençap3. e ar , ^^^^^^^^ 
tu à dessein le pas pour melt.e plus 
entre lui et son rival. ,,,1 U d'un Ion 

■ ;i4 miss Kauf mann , aa-n » 
- lî" ''""' ' "' vei scrupule d'accepter la 

ton-Lodge , dit Angelica q i^^^ental. 

nrpudre à la conversation ce tour seni 



3i8 ANGELICA 

Vous n^êtes plus la même pour moi ! vous prenez 
à lâclie de m'éviter! 

— Quelle idée ! 

— Voyez donc comme vous pressez le pas! 
Angelica ralentit sa marche. 

— Non , miss Kauffmann , vous n'êtes plus la 
même ! 11 fut un temps où j'étais le bienvenu chez 
vous , où vous ne craigniez point de vous trouver 
seule avec moi , où vous me traitiez en frère ! 
Alors, miss Angelica, (laissez-moi m'arrêter sur 
de si doux souvenirs ) , alors j'étais votre conseiller ; 
quand vous aviez besoin d'un ami , mon nom ve- 
nait le premier sur vos lèvres ; vous me permet- 
tiez de vous tenir lieu de votre famille absente !... 
Maintenant vous vous relirez de moi , vous avez 
Tair de me craindre !... et pourtant, miss Ange- 
lica , je vaux mieux maintenant que je ne valais 
alors ; je prenais la vie moins au sérieux , je mé- 
ritais peut-être quelques-uns de vos soupçons ac- 
tuels ; maisaujourd hui ils sont injustes , entendez- 
vous ! car je suis devenu meilleur , meilleur parce 
que je vous aime, Angelica, parce que je vous 
aime comme je ne me croyais pas capable d'aimer. 

Reynolds etGrelly étaient hors de vue. Shellon 
parlait avec véhémence, et avait saisi la main d'An- 
gelica. 

Elle s'arrêta tout à fait et retira sa main. 



KAUFFMANN. 319 

— Sir Francis, répondit-elle d'un ton grave, 
je voulais nous épargner à tous deux ce qui vient 
d'arriver. J'espérais que vous auriez compris qu'il 
est des paroles que je ne dois pas entendre. 

Après ce peu de mots prononcés d'une voix 
tremblante, elle se remettait en marche. Slielton 
la retint : 

— Et vous , fille cruelle ! ne devriez-vous pas 
comprendre qu'il ne s'agit pas ici d'un badinage, 
d'une froide galanterie, mais d'une passion réelle, 
mais du malheur ou du bonheur de ma vie? 

— Laissez-moi, monsieur, laissez-moi ! Je ne 
puis vous écouter I 

— Et pourquoi , si mes intentions sont pures? 
Miss Kauffmann est-elle tellement enorgueillie de 
la célébrité de son nom , qu'elle ne puisse en faire 
le sacrifice à mon amour? Aurais-je été trop pré- 
somptueux de lui offrir le mien en échange? 

Après une telle réponse , prononcée avec une 
emphase involontaire, sir Francis ne crut plus 
avoir besoin de retenir la belle fugitive. 

Effectivement , elle ne chercha pas à profiter de 
la liberté qui lui était rendue. L'offre du baronnet 
rassurait sa pudeur et méritait une réponse. Elle 
s'apprêtait à la faire ; mais avant qu'elle eût pu 
se rendre maîtresse de sa surprise , Reynolds et 
Gretly, la voyant arrêtée , étaient reveims au-de- 



520 ANGELICA. 

vant d'elle. Elle se borna donc à dire au baronnet 
qu'elle ne pouvait lui répondre en ce moment. 

Celui-ci , qui tournait le dos aux deux arrivants, 
comprit qu'elle voulait du temps pour avoir Tair 
de se consulter. Malgré tout le prix du bienfait , 
il n'était pas séant qu'elle se jetât ainsi à sa tête. 
Il n'eut donc garde d insister , et lorsqu'ils furent 
rejoints par sa future cousine, il n'en eut point 
d'humeur. Au extraire, c'était mettre Angelica 
à l'aise. Après une telle ouverture , et jusqu'à la 
réponse, untéte-à-tête n'avait plus rien que de gê- 
nant. 

Voulant pousser la délicatesse jusqu'au bout , 
et pour donner une excuse de ne pas l'avoir suivi , 
il annonça à Reynolds qu'il venait de se rappeler 
une affaire qui 1 obligeait de retourner immédia- 
tement à Londres. 

— Déjà ! dit le peintre enchanté , par égards 
pour sa sœur, de cette brusque résolution. Eh 
bien! si ces dames le veulent, nous allons vous 
mettre en voiture. 

Il reprit les devants , et se dirigea avec Gretly 
vers la maison, Angelica et Siielton les- suivant 
en silence. Quand ils furent près d'arriver : 

—Un seul mot, dit le baronnet; quand puis-je 
espérer de vous voir? 



KAUFFMANN. 521 

— Demain matin, à Londres. Je reviendrai ce 
soir. 

— Merci , dit Shelton , s'attribuant la promp- 
titude de ce retour. 

Miss Reynolds les avait vus rentrer. Grâce à ses 
soins , les chevaux ne tardèrent pas à être attelés ; 
et sir Francis partit , sûr de son fait , et comblé , 
sans aucun doute , des bénédictions secrètes de 
sa maîtresse. 



h 



XIV. 



Va\ arrivant chez lui, sir Francis trouva un l)il- 
let de miss Jemiiiia. Mislress Kamsden et elle 
étaient revenues la veille au soir de Slielton-Lod- 
}|e, et sa mère , un peu fatiguée de la route , l'a- 
vait chargée d'écrire au baronnet pour le prier à 
souper. Elles comptaient toutes deux sur ce dé- 
dommagement de la j)récipitatioM de son départ. 

Il n^avait ])as achevé de parcourir ce billet . en 



324 ANGELIGA 

haussant les épaules , qu'il le laissa dédaigneuse- 
ment tomber. Puis , se ravisant, il prit une plu- 
me , et , pendant que sa levrette mettait en pièces 
le joli papier lilas tout imprégné de musc , il ré- 
pondit que les mêmes raisons qui l'avaient forcé 
de hâter son retour ne lui permettaient pas de se 
rendre à leur invitation , et termina par d'assez 
froids regrets. 

Il cachetait sa lettre , lorsqu'on annonça lord 
Parham. 

A cette époque , deux modes bien différentes se 
disputaient la faveur des beaux de Londres. L'une, 
la mode française, affectait, dans le costume et 
les manières, les goûts les plus efféminés : une 
taille de guêpe, la galanterie des ajustements et le 
tendre des nuances , un teint de lis et de rose , le 
crêpé , les sept pointes , une atmosphère de par- 
fums , des nerfs , une santé déplorable, la douceur 
de Torgane, le précieux du jargon , les petits soins 
auprès des dames, des acrostiches , du parfilage 
et un peu de tapisserie : tels étaient les signes 
principaux qui caractérisaient la mode française. 

L'autre mode , l'anglaise , en avait pris le con- 
tre-pied : une chevelure flottante et en désordre , 
de larges épaules , une voix de stentor et un ton à 
Tavenant, tous les talents de la gymnastique , un 
vêtement d'homme du peuple, plutôt veste qu'ha- 



KAUFFMANN. 325 

bit, un gros bâton noueux , et à peu près toutes 
les allures de la canaille : voilà quel était le type 
de la mode anglaise. 

La foule des élégants avait à choisir entre ces 
deux extrêmes : la femmelette et le portefaix. 

Lord Parham était un petitjeune homme blond, 
blanc, rose, fluet, avec un filet de voix : il avait 
l'air d'une demoiselle; mais il était bon patriote , 
et il entra chez sir Francis dans le costume national 
dont on vient de présenter l'esquisse. 

Maître, à sa majorité, de l'immense fortune de 
sa mère , et marié de très-bonne heure, en moins 
de deux ans il était séparé de sa femme , et, selon 
toute apparence , avant deux autres années il se- 
rait ruiné. Ce n'était pas qu'il fût entraîné au dés- 
ordre par les causes ordinaires, par des vices , 
des passions, ou par la vanité qui en tient lieu si 
souvent. 11 n'avait qu'un défaut prononcé : une 
indifférence parfaite et générale. 

Quand il faisait des extravagances , c'était sans 
fougue , sans forfanterie ; ce n'était pas pour le 
plaisir de les dire , et ce n'était pas non plus pour 
le plaisir de les faire ; il se conformait sans discus- 
sion à l'usage. Sa conduite n'était pas plus en 
harmonie avec son caractère , que son costume 
avec son corps. Il était un hercule et un débauché 
de par la mode. Ses folies, comme ses besoins , 



526 ANGELICA 

avaient leurs heures marquées dans Temploi de 
sa journée. A midi , il s'éveillait et prenait son cho- 
colat ; après déjeuner, il boxait ou jouait du bâ- 
ton ; à deux heures , il se promenait à cheval au 
parc; puis il allait voir ses maîtresses, puis il s'en- 
ivrait , puis il perdait ou gagnait au club quelques 
mille livres , puis , vers quatre à cinq heures du 
malin , il revenait chez lui dormir du sommeil 
de rinnocence. Qui est-ce qui agissait différem- 
ment? S'il jouait plus gros jeu , c'est qu'il était 
plus riche; et s'il perdait davantage, c'est qu'il 
ne prenait pas assez d'intérêt au jeu. 

11 n'y avait pas à le sermonner : il suivait son 
instinct. H mangeait sa fortune, comme la brebis 
mange l'herbe, comme le loup mange la brebis, 
sans scrupules, sans remords. Sa conduite n'était 
point du ressort de la morale : c'était un fait d'his- 
toire naturelle. Il ne s'agissait pas de le blâmer, mais 
de le classer ; ce n'était ni un ruminant, ni un car- 
nassier, c'était un dissipateur. 

— Qu'écrivez-vous là , Frank? demanda-t-il à 
Shelton, avec qui il était très-familier, malgré la 
différence d'âge? Est-ce un engagement pour ce 
soir? 

— Au contraire, c'est un refus. 

— A la bonne heure, car je viens vous cher- 



KAUFFMANN. 527 

cher. C'est la fête de Kitty Fisher, et je lui ai pro- 
mis de vous mener à Hampstead. 

— Je vous suis obligé, Richard; mais ne comp- 
tez pas sur moi. 

— Au contraire^ j'y compte tout à fait, reprit 
lord Parham , en s'étendant sur un sofa. Entre 
nous, on vous ménage une surprise. 

— Surprise ou non, mon cher Dick, je n'irai 
pas. 

— Une entrevue, reprit lord Parham sans tenir 
compte du refus, avec 

— Dites-moi, Richard, interrompit Shelton, là 
franchement, la main sur la conscience, est-ce que. 
toutes ces débauches vous procurent des plaisirs 
réels ? Ne vous êtes-vous jamais demandé si le bon- 
heur n'était pas ailleurs, et n'avez vous jamais pensé 
à l'aller chercher où il pouvait être? 

A une apostrophe si peu prévue, le jeune lord 
ne répondit rien. Il regarda fixement le baronnet, 
le menton appuyé sur sa grosse canne. 

— Le bonheur, mon cher ami, reprit Shelton 
encouragé par ce silence , n'est pas dans des 
amours qui excluent l'estime. 11 est dans une union 
légitime avec une femme vertueuse, qu'on entoure 
de soins, de prévenances, d'affection , au milieu 
d'enfants qu'on élève soi-même , qu'on prému- 
nit contre les fautes que leur père a commises. 



5-28 AINGELIGA 

11 est dans Tordre, dans la modération des dé- 
sirs sans laquelle il n'est pas de fortune, dans Tac- 
eomplissement de nos devoirs, dans le calme de la 
conscience et dans les bénédictions de tout ce qui 
nous entoure : voilà, mou cher Dick , voilà où 
vous trouverez le vrai bonheur ! 

Après une telle période, le baronnet avait besoin 
de reprendre haleine. Lord Parham profita de la 
suspension. 

— Je vous disais donc, Frank, qu'on vous mé- 
nage une entrevue avec certaine 

Shelton l'interrompit de nouveau. 

— Ne vous offensez pas, Richard, de ce que je 
vous dis. Je sais bien que ce langage peut vous 
paraître déplacé dans ma bouche ; mais c'est pré- 
cisément parce que j'ai eu mes faiblesses, que je 
suis meilleur juge, et je serais impardonnable de 
n'y pas puiser une salutaire expérience. Écoutez- 
moi, mon ami, reprit-il avec onction; Je suis bien 
plus âgé que vous, permettez-moi de vous parler 
en père. Vous avez une femme charmante, pleine 
de grâces et de vertus ; vous avez un enfant : ne 
consommez pas leur malheur et le vôtre! rendez 
à votre femme l'ami , le protecteur qu'elle avait 
accepté. Donnez à votre fils de bons exemples , 
conservez-lui une fortune nécessaire pour faire 
honneur à son rang, au lieu de la jeter sans plaisir 



KAUFFMANN. 5:29 

à toutes ces harpies. Promettez-moi, mon cher 
Richard , de vous réconcilier avec lady Parham I 

— Je vous disais donc, Franck, qu'on vous mé- 
nage une entrevue avec certaine petite... 

— Assez, assez! dit Shelton gravement. Je ne 
puis vous forcer de suivre mon conseil ; mais quant 
à votre partie , qu'il n'en soit plus question : je 
n'irai pas! 

— 11 fallait donc me dire tout de suite que vous 
étiez malade... Adieu! ce sera pour une autre 
fois ; mais cela tombe mal , à cause de la surprise 
que cette bonne Kitty vous avait ménagée. 

— N'est-ce pas déplorable ! se dit Shelton en le 
voyant partir : rien dans la tête , rien dans le cœur! 
et voilà l'homme qui un jour ou l'autre va pren- 
dre sa place à la Chambre des pairs! celui qui 
n'a pas su conserver son patrimoine, remplir un 
seul de ses devoirs, va régir Tétat et administrer 
la fortune publique! Oh! il y a des moments où 
je suis tenté de me faire whig ! ... et quand je pense 
que j'ai encouragé les déportemenls de ce jeune 
homme!... vraiment j'en ai des remords!... Il 
faut que je le sauve, malgré lui-même! il est sur 
le bord de l'abîme, ne souffrons pas qu'il y tombe ! 
rendons-le à sa femme, à son enfant, à tous ces 
bonheurs qu'il méconnaît! 

Une si louable résolution reporta naturellement 



Ô50 x\I\GELICA 

ses idées sur celle qui la lui avait inspirée : il pensa 
avec un soupir qu'il n'était que trois heures, et 
qu'il en avait encore vingt et une à attendre avant 
de la voir. Que faire pour tuer le temps d'ici-là? 
rester seul chez soi, c'était à mourir d'impatience ! 
Aller au club, il y rencontrerait un tas d'en- 
nuyeux, et il faudrait parler de tout , excepté 
de l'unique sujet qui rintéressût! 11 lui vint dans 
l'idée de demander à dîner à lady M. Veertvort. 
11 lui porterait des nouvelles d'Angelica, et, sans 
faire de confidence à la bonne dame, il pourrait 
causer avec elle de leur amie commune. 

Lady Mary était chez elle ; ils dînèrent ensem- 
ble et le repas fut fort agréable, Angelica étant 
comme présente , et en tiers dans leur tête-à-têle. 

A huit heures, il quitta lady M. Veertvort; le 
temps était beau, il n'élait pas pressé de rentrer, 
il renvoya son carrosse. 

Comme il passait dans Piccadilly , il se rappela 
que son bijoutier devait lui faire une parure des- 
tinée à un usage peu compatible avec ses projets 
de réforme : il entra pour la décommander. 

Le bijoutier, dans l'espoir d'un dédommage- 
ment , lui en montra une en perles et d'un très- 
grand prix. Sir Francis était connaisseur : il en 
avait tant acheté depuis vingt ans! il trouva celle- 
ci digne de figurer dans l'écrin de lady Shelton, 



IvAliFFMANrs. 531 

et dit au marchand de la lui apporter lui-même 
le lendemain; il lui donnerait à remonter des 
diamants qui lui venaient de sa mère. 

Rentré chez lui, il vit avec chagrin cju en route 
et dans sa conférence avec son bijoutier, il n'avait 
pas consumé une heure. Comment allail-il passer 
le reste de la soirée? s il visitait ses papiers, s'il 
offrait en holocauste à Thymen les annales pro- 
fanes de sa vie de garçon. Ce serait un em.ploi 
méritoire de son temps avant de se coucher. 

Moitié hsant, moitié brûlant, ainsi s'écoula le 
reste de la soirée, et onze heures n'avaient pas 
sonné que les dernières preuves de ses bonnes for- 
tunes étaient livrées au plus discret des confidents. 
Toutes les fautes de sa jeunesse avaient passé au 
creuset de l'élément qui purifie. Les souvenirs si 
blancs, si roses, si parfumés de ses galanteries, vol- 
tigeaient sombres sur le gouffre de feu. A peine 
quelques paillettes d'or égayaient-elles encore çà 
et là leur deuil funèbre, et tour à tour ils allaient 
rejoindre dans les airs les amours menteurs dont 
ils avaient été les interprètes. 

Ce sacrifice accompli, c'était au sonnneil à lui 
en tenir compte et à abréger les ennuis deTalteute. 
Il alla au-devant de la récompense en se meltant 
au lit. 

11 était plus de neuf heures lorsqu il s'éveilla : 



352 AiNGELIGA 

il avaif dormi tout d'un somme. Après une toi- 
lette plus longue et plus recherchée que de cou- 
tume, 1 instant souhaité arriva enfin , et il se fit 
conduire en chaise à Golden-Square. 

Angelica était avec sa cousine qui se retira après 
les premiers compliments. Restés seuls, Shelton 
se rapprocha de miss Kauffmann et lui rappela sa 
promesse, de l'air leplus modeste qu'il put prendre. 

Elle fît un signe d'assentiment , lui avança un 
siège, et se rassit; mais ses yeux étaient baissés 
vers la terre, mais elle n'ouvrait point la bouche 
et ne paraissait occupée qu'à faire retomber de la 
main les plis de sa jupe qui n'exigeaient ce soin 
en aucune façon. Evidemment elle était mal à 
Taise et cherchait à se remettre. 

Pauvre petite! au moment de faire un aveu, 
c'était un trouble si naturel! Shelton attendit pa- 
tiemment qu'elle eût triomphé de son aimable 
embarras. 

Enfln après avoir toussé plusieurs fois pour 
recouvrer la parole : 

— Sir Francis, lui dit-elle d'une voix émue, j'ai 
réfléchi mûrement, comme je le devais, à la pro- 
position que vous avez bien voulu me faire. Mes 
réflexions, je les ai soumises à mon père ; elles ont 
obtenu son approbation : il me reste à vous eu 
faire part. 



laUFFMANN. 335 

^ Elle s'était exprimée avec tant de grâce , sa timi- 
dité même prêtait tant de charmes à son maintien, 
que Tardent baronnet, qui la dévorait des yeux, 
eut de la peine à se contenir et à ne pas aller re- 
cueillir la bienheureuse réponse sur ses lèvres. 

Après avoir toussé de nouveau , Angelica re- 
prit : 

— Sir Francis, l'offre de votre main dépasse 
toutes les espérances que je pouvais raisonnable- 
ment concevoir. Je serais une insensée, si je n'en 
sentais pas tout le prix. Je serais une ingrate , ce 
que je ne crois pas être , si je n'étais profondément 
touchée d'un témoignage si flatteur de votre es- 
time; mais plus je comprends la grandeur de vo- 
tre sacrifice... 

— Un sacrifice ! interrompit Shelton qui vou- 
lait pousser jusqu'au bout la générosité, et lever 
les derniers scrupules de cette fière jeune fille. Di- 
tes une espérance , une prière î 

— Laissez-moi croire que c'en est un , reprit 
Augelica : j'aime mieux avoir à refuser un sacri- 
fice qu'une prière I 

— Refuser !... s'écria le baronnet n'en pouvant 
croire ses oreilles. 

Il voulut poursuivre; mais une crispation ner- 
veuse contracta son gosier, et il n'en sortit que ce 



334 ANGELICA. 

ori , où la stupéfaction dominait tous les autres 
sentiments. 

— Oui , sir Francis , répondit Angelica d'une 
voix peinée , mais ferme. Je ne puis accepter 
l'honneur que vous me voulez faire , pour deux 
raisons : la première , c'est que vous êtes protes- 
tant, et que je suis catholique. Or, si je me mariais 
jamais, ce ne serait qu'avec un catholique. La se- 
conde raison , c'est que je ne veux pas me marier. 
J'ai conçu ma vie autrement. Mon ambition a tou- 
jours été de cultiver mon art dans une indépen- 
dance qui exclut toute idée de mariage , et de ne 
devoir quà mon travail Tamélioration de mon 
sort. Excusez-moi donc, si je n'ai pas lait entrer 
dans les prévisions de mon avenir une supposi- 
tion invraisemblable ; et ne vous en prenez qu'à la 
force des choses , qu'à la valeur môme de votre 
offre , si je suis dans l'obligation de la refuser. 

Pendant celte explication, le baronnet, qui avait 
d'abord rougi de surprise , était devenu pâle 
comme un mort. 11 se mordait la lèvre. Ses nari- 
nes s'enflaient ; sa respiration s'en échappait 
bruyante. Enfin il fit un effort surhumain , et ar- 
racha ce peu de mots de sa poitrine oppressée : 

— Pardonnez-moi ma présomption!... c'est 
une faute qui porte avec elle son châtiment !... 

— Ne parlez pas ainsi, sir Francis , dit Ange- 



KAUFFMANN. 535 

lina lui prenant affectueusement la main. J'aurais 
puvous écrire, j'aurais pu charger mon père de 
ma réponse : j'ai préféré vous la faire moi-même , 
afni qu'il ne vous fût pas possible de vous mépren- 
dre sur mes sentiments. Comprenez bien ma po- 
sition , et ne m'en veuillez pas! ... Je vous en prie , 
rayons ces deux jours-ci de notre mémoire , et res- 
tons bons amis comme par le passé. 

— Que puis-je vous dire? Vous le voulez : je 
n'ai qu'à me soumettre, répondit Shelton d un 
Ion qui démentait la résignation de son langage , 
et il se replongea dans le silence et rabattement. 

Vainement, Angelica s'efforça à divers reprises 
de ranimer la conversation ; quelque habileque fût 
sii* Francis à maîtriser son cœur, trop de mou- 
vements divers s'y élevaient celte fois pour qu'il 
parvînt à les dissimuler. Plus d'une blessure y 
saignait du coup qui venait de lui cire porté ; mais 
quelque grave que fût celle de Tamour , elle n'était 
rien auprès de la plaie large et profonde de l'or- 
gueil. Il resta altéré, et lorsqu'il retrouva un peu 
de force et de voix, ce fut pour prendre congé 
d'elle. 

Sa chaise l'attendait, il s'y jeta; mais ce balan- 
cement calme et cadencé était en désaccord si pro- 
noncé avec la violente agitation de son âme , qu'il 
lui devint insupportable. Il n'était pas sorti de 



556 ANGELICA 

Golden-Square , qu'il s'élança hors de sa chaise , 
et, à la grande surprise des porteurs, il continua son 
chemin à pied , exposant à toutes les conséquences 
de la pluie une toilette digne de plus d'égards. 

Du pas dont il marchait, il ne fut pas longtemps à 
rentrer chez lui ; là du moins il pouvait se livrer 
sans témoins à toute sa fureur. 

— C'est par trop fort! s'écria-t-il en jetant son 
chapeau avec violence , être refusé par cette créa- 
ture ! ces damnés d'artistes sont d'un orgueil into- 
lérable ! Je suis catholique !... je ne veux pas me 
marier ! . . . mensonges ! . . . effrontés mensonges ! . . . 
me croit-elle donc sa dupe? Ne vois-je pas que 
c'est une ruse grossière pour amortir les premiers 
effets de son refus?... que plus tard elle ne man- 
quera pas d'excellentes raisons pour expliquer son 
mariage avec Reynolds?. . . Reynolds! ... un homme 
de rien , sourd et défiguré!... Aussi je le mérite! 
pourquoi m encanailler ? laissons-la se marier à 
un homme de sa trempe ! il est dans la nature que 
les espèces s'apparient ! Elle a raison et c'est moi 
qui ai tort. Au fait , pourquoi lui en voudrais-je? 
elle me rend service ! elle a soin de mon honneur ! 
elle me sauve du ridicule , probablement d'un re- 
gret éternel ! En vérité , il faut que je l'en re- 
mercie ! 

Il avait pris une feuille de papier , et allait y 



KAUFFMAJNN. 357 

verser toute l'amertume de son âme, lorsqu'un la- 
quais l'interrompit. La femme de chambre de miss 
Kauffmann demandait à parler ù sir Francis de 
la part de sa maîtresse. 

— De miss Kauffmann? que peut-elle me vou- 
loir? 

Un rayon d'espoir se glissa dans son cœur. 

— Qu'est-ce, Alexandrine? Que me veut miss 
Kauffmann ? 

— Je ne viens pas de sa part , répondit made- 
moiselle Alexandrine. 

— Que me dit donc cet animal ? 

— Je demande pardon à monsieur, reprit ma- 
demoiselle Alexandrine en minaudant : c'est moi 
qui ai pris la liberté de faire dire que j'étais en- 
voyé par mademoiselle, parce qu'il m'a semblé 
que les convenances... 

—C'est bien ! c'est bien ! Qu'avez-vous à m'ap- 
prendre ? 

— J'ai profité d'une commission que j'ai à faire 
dans le quartier, pour venir ainsi que monsieur 
me l'a permis, parce qu'ayant laissé mademoiselle 
en train d'écrire à monsieur... 

— A moi ? 

— Oui , monsieur ; et j'ai pensé que monsieur 

I. 22 



338 ANGELICA 

serait bien aise, avant de répondre, d^être in- 
struit de certaines observations que j'ai faites hier 
à la campagne de M. Reynolds. 

— Vous étiez à Richmond, Alexandrine? 

— Oui, monsieur ; mais, monsieur est resté si 
peu de temps , que je n'ai pas pu trouver rocca- 
sion de lui présenter mes devoirs. 

— Eh bien! quelles remarques avez-vous faites? 

— Le même jour que monsieur s'en est allé, 
et une demi heure avant le dîner, il est arrivé un 
grand beau jeune homme, sur un beau cheval, 
ma foi. Mademoiselle et mademoiselle sa cousine 
étaient chacune dans leur chambre, et j'étais allée 
chercher de Teau chaude pour leur toilette. . . 

— Eh bien?... ce jeune homme?... 

— 11 a été reçu à bras ouverts par M. Reynolds 
et par mademoiselle Frances , qui l'ont emmené 
au fond du jardin. Puis, mademoiselle Reynolds 
les a quittés et est montée chez mademoiselle Gre- 
lly, où j'étais , et qui m'a renvoyée. 

— Abrégez, Alexandrine , abrégez ! Qu'est-ce 
que c'est que ce jeune homme ? 

— Voici , monsieur. A ce que j'ai su , c'est le 
fils d'un négociant millionnaire, un crésus , que 
M. et mademoiselle Reynolds voulaient marier 
avec mademoiselle. 

— Avec miss Kauffmann? 



KAUFFMANN. 359 

— Oui , monsieur ; et ils l'avaient invité h la 
campagne, pour lui ménager une entrevue avec 
elle. 

— Continuez , mon enfant. 

— Le jeune homme a dîné là. 11 avait Tair en- 
chanté de ma maîtresse; mais, il paraît qu'il n'en 
a pas été de même de mademoiselle. Car, lors- 
qu'au sortir de table, mademoiselle Frances l'a 
prise à part pour la sonder , elle a refusé net de 
renirer au salon , et le jeune homme est reparti 
aussitôt sur son beau cheval , et la mine fort lon- 
gue. 

— Vous êtes sûre , Alexandrine, de ce que vous 
dites? 

— Oh ! très-sûre : M. Reynolds a bien grondé 
sa sœur d'avoir exposé ce pauvre jeune homme 
à cette avanie , et mademoiselle Gretly disait : elle 
est mariée à la peinture. 

Shelton tombait de surprise en surprise. Il con- 
gédia Alexandrine. 

Cet éclaircissement était de nature à le calmer. 
S'il s'obstinait à conserver quelque espérance, n'é- 
tait-ce pas unechance favorable que de n'avoir point 
de rivaux? Le temps, la réflexion , de nouvelles ten- 
tatives, pouvaient modifier les idées d'Angelica? et 
cette lettre annoncée , qui sait si ce n'étaient pas 
déjà les préliminaires d une capitulation ? 



S40 ANGELIGA 

D'où vient que sa fureur n'a fait que croître? 
c'est qu'avant tout , ce qui le blesse dans ce refus, 
c'est la perte d'Angelica. Son orgueil ne lui per- 
met pas de se l'avouer ; et comme il lui faut une 
explication de ses plaintes , de ses emportements, 
de tous les symptômes qui trahissent sa souffrance, 
la rivalité de Reynolds lui a servi de prétexte. Aussi, 
il s'entête à y croire. On le désabuse; mais il se 
bouche les oreilles, mais il se cramponne à son 
erreur. Lorsqu'enfin son illusion lui échappe , 
sa colère redouble et peu lui importe de se dé- 
mentir , pourvu qu'il ait retrouvé un prétexte de 
crier. 

Que gagne-t-il donc tant à cette découverte? lui 
rend-elle Angelica? non : elle lui prouve qu'il a 
manqué de perspicacité. Merveilleuse consolation ! 
Yoilà neuf mois de fausses combinaisons! voilà 
neuf mois de roueries , de mauvais procédés entiè- 
rement inutiles! 

— Ah ! Reynolds n'était point mon rival ! ce 
n'est donc point par amour pour lui qu'on me re- 
fuse ! c'est donc par dédain de moi ! par répugnance 
pour moi ! on ne me préfère ni Reynolds , ni un 
autre : on me préfère rien! le dernier mendiant 
de la rue a une chance : il ne s'est point offert. 
Moi je n'en ai aucune et je suis au-dessous de lui ! 
ISest-ce pas le comble de l'humiliation? et n'y a- 



KAUFFMANN. 341 

l-il pas de quoi faire perdre toute patience! J'ai 
été discuté , ballotté en conseil de famille , et à l'u- 
nanimité on m'a rejeté par raison, par conve- 
nance... par orgueil !! ! Oui, oui! voilà le vrai 
secret de ce refus , l'orgueil ! un orgueil féroce ! 
Il s'agit bien d'amour de l'art , de piété filiale , de 
religion et de toutes les autres balivernes ! On veut 
se vanter de m'avoir refusé ! demain on fera en 
sorte que tout Londres le sache , et je dois m'at- 
tendre à lire un de ces matins, dans les gazettes , 
que sir Francis Shelton a humblement offert sa 
main à la signora Angelica Kauffmann qui n'a pas 
jugé le parti digne d'elle !... Tonnerre de Dieu !... 
11 était monté à ce degré d'irritation , lorsqu'on 
vint lui annoncer que son bijoutier se rendait à 
ses ordres. 

— Quels ordres? 

— Il apporte la parure que sir Francis a choisie 
hier. 

— La parure !... dis-lui queje n'en veux pas!... 
qu'elle est trop laide!... qu'elle est trop chère!... 
dis-lui tout ce que tu voudras!... je n'en veux 
pas ! 

Le laquais referma doucement la porte; mais un 
instant après il reparut. 

— Sir Francis, le bijoutier.... 



54i2 ANGELICA 

— Eh bien !... est-ce que ce drôle refuserait de 
garder sa parure ? 

— Non, sir Francis.... 

— Que veux-tu donc , alors?.... 

— Le bijoutier demande à monsieur quand il 
devra revenir voir les diamants de madame sa 
mère. 

—Qu'il aille à tous les diablesavec toil sors d ici! ! 

Le laquais s'empressa d'obéir à la dernière partie 
de 1 injonction; mais il était écrit que le baronnet 
n aurait pas un instant de loisir. Il n'y avait pas 
cinq minutes que la porte s'était refermée, qu'elle 
s'ouvrit de nouveau, et le même laquais reparut 
avec un billet dont on attendait en bas la réponse. 

C'était miss Ramsden qui , espérant être plus 
heureuse que la veille, priait sir Francis de l'ac- 
compagner avec sa mère le lendemain à la masca- 
rade d'Almack's. 

— Cette fille est sans la moindre intelligence , 
murmura Shelton. A-t-elle cru bonnement que je 
m'occupais délie, pour elle? ne faudra-t-il pas 
aussi la demander en mariage? qui sait? peut-être 
me faire refuser ? 

Il jeta avec mépris le billet au feu. 

— Sir Francis fait-il réponse? demanda le la- 
quais qui, comme tous les serviteurs bien appris, 
était sans yeux et sans oreilles ? 



KAUFFMAJNN. 545 

•—La réponse?. . . dis-lui qu'elle m'ennuie! . . . que 
son rôle est fini! 

Le baronnet était trop gracieux dans le monde, 
pour que ses gens ne fussent pas habitués à sa 
mauvaise humeur. Aussi le laquais ne parut point 
surpris. Il sortit respectueux et impassible, et alla 
rendre la réponse que, vraisemblablement, il mo- 
difia quelque peu. 

— Vraiment oui ! s'écria Shelton. Aller à Al- 
mack's, après ce qui m'arrive , pour m'exposer aux 
quolibets ! Si Ton me raille , il faut que ce soit à 

visage découvert Et cette lettre qui n'arrive 

pas!., que peut-elle avoir à me dire?.... faut-il 
donc tout ce temps pour écrire une lettre?... au 
surplus , que m'importe ? qu'elle me laisse en 
repos, c'est tout ce que je lui demande ! 

Aucun de ses vœux ne devait étr« exaucé ce jour- 
là : Davies qui avait attendu pour sortir le retour 
d'Âlexandrine, apporta enfin le message annoncé. 
Cette lois, du moins, Shelton était bien aise de n'être 
pas pris au mot. 

Voici ce qui avait donné lieu à cette lettre. 
Après le départ du baronnet , Angelica s'était mise 
à réfléchir sur les circonstances de leur entrevue , 
et s'était convaincue que sir Francis était mille 
fois plus affecté dans son orgueil que dans son 
amour, qu'il était en proie à un ressentiment mal 



544 ANGELIGA 

déguisé. Elle en conclut que le meilleur moyen 
de lui adoucir Tamertume de ce refus , était de 
lui en garantir le secret, et c'est pour le lui pro- 
mettre qu'elle lui écrivait, en lui réitérant ses 
témoignages d'amitié et de reconnaissance pour 
une offre si Lonorable. 

A ce billet le baronnet se contenta de répondre 
deux mots : Thonneur aurait été pour lui; mais 
puisqu'elle l'en jugeait indigne, il n'avait qu'à 
courber la tête et à tâcher de se résigner. 

Cette réponse confirma Angelica dans ses conjec- 
tures , car l'humilité est le voile le plus transparent 
de l'orgueil , et elle s'applaudit de sa démarche. 

Sa précaution avait réellement produit un assez 
bon effet. Après avoir déchargé un reste de bile 
contre tous et à tous propos , Shelton , plus calme, 
fut bien aise au fond du cœur d'être assuré du se- 
cret. Délivré de cette préoccupation , sa fierté lui 
viendrait en aide contre l'amour. 

— Voyons! se dit-il, il ne s'agit pas de lui donner 
le plaisir de me voir langoureux comme un berger 
d'Arcadie ! Il faut chasser cette ridicule passion... 
il faut me distraire... Qu'est-ce que je puis faire 
aujourd'hui? 

La réponse lui arriva dans la personne de lord 
Parham. 



KAUFFMANN. 545 

— Venez-vous à Almack's demain , Franck ? de- 
manda le jemie lord. 

Almack's, par unealliance naturelle d'idées, rap- 
pela au baronnet les Ramsden , et miss Jemima 
avait joué son rôle. Bonne pour une épreuve, elle 
n'était pas une consolation. Il répondit à lord 
Parham qu'il ne comptait pas y aller. 

— Vous êtes donc encore malade? 
A cette question , Sbelton se ravisa. 

— Pourquoi n'irais-je pas à cette mascarade?... 
sans les Ramsden , bien entendu ? C'est une dislrac 
lion comme une autre ; et je ne suis plus retenu, 
je suppose, par mes graves projets de réforme. 11 
iaut que je me montre, que je m'amuse; sans cela 
la dédaigneuse se figurerait que je m'ensevelis 
dans ma douleur!... Maintenant que je suis sur 
du secret , je n'ai plus rien à craindre... et puis j'y 
rencontrerai les Ramsden ; ce sera une manière de 
leur faire entendre qu'elles m'assomment. 

— Pardon , Ricbard , dit-il en sortant de sa rê- 
verie. 

— Je vous demandais, reprit le ilegmatique 
jeune bomme, si vous n'éliez pas mieux por- 
tant? 

— Si, si , beaucoup mieux , repartit Sbelton en 
souriant. 

— Alors vous allez venir avec moi dîner cbez 



346 ANGELIGA KALFFMANN. 

White , et nous concerterons à table nos projets 
d'intrigues pour la soirée de demain. 

— Très-volontiers, dit Shelton; je vais faire 
un peu de toilette , et je suis à vous dans un in- 
stant, 

— Faites , faites , repartit lord Parham qui 
n'était jamais pressé. 

Et il se mit à exécuter, au milieu de porcelaines 
et d'objets d'arts aussi précieux que fragiles, les évo- 
lutions les plus périlleuses avec sa grosse canue. 

Cependant il n'avait rien brisé quand sir Fran- 
cis redescendit, et le prédicateur et son ouaille 
partirent bras dessus , bras dessous , ne se sou- 
ciant pas plus l'un que l'autre du sermon édifiant 
de la veille. 



XV. 



11 était près d'une heure du matin , lorsque Siiel- 
ion et son jeune ami entrèrent le lendemain dans 
les salons d' Almack's. Ils arrivaient de Hampstead . 
L'occasion n'est pas toujours aussi chauve que les 
anciens Tout représentée, et lord Parham avait 
renoué la partie de Tavaut-veille. 

Quand ils entrèrent , le bal était très-animé , et à 
cette heure délicieuse qui suit la froideur et qui 
précède la lassitude. 



348 ANGELIGA 

Les mascarades étaient en faveur à cette époque : 
c'était surtout un plaisir fort piquant que celles 
d'Almack's, entre gens de la société. La médi- 
sance et la galanterie étaient les vraies dames pa- 
îronesses du bal , et c'était à qui leur ferait fête 
de tous ces convives bigarrés qui chuchottaient 
sous le bruit des orchestres et dans la solitude de 
la foule. 

Shelton n'avait point pris de déguisement. 
Ayant la parole d'Angelica , il ne craignait plus 
d'être intrigué, et il attendait trop de sa bonne 
mine et de sa mauvaise réputation, pour ensevelir 
ces avantages sous un masque. 

En attendant que la fin de la contredanse lui 
permît davancer dans les salons , il se mit à cher- 
cher des yeux quelque figure de connaissance. La 
première qu il aperçut , ce fut celle de miss 
Jemima en bergère des Alpes , qui dansait à l'au- 
tre extrémilé du salon. 

Miss Jemima était une belle danseuse. Après 
un pas brillant elle promenait avec complai- 
sance ses regards sur l'assemblée, lorsque près de 
la porte elle entrevit la tête de sir Francis. Il est 
inutile de connaître la réponse faite à son billet 
par le laquais de Shelton, pour être certain qu'elle 
ne s'attendait pas à rencontrer le baronnet. Elle en 
fut si surprise qu'elle manqua sa rentrée, brouilla 



KAUFFMANN. o49 

les figures et mit la danse en désordre, au grand 
scandale de sa mère qui , debout parmi les specta- 
teurs , étouffait de chaleur et d'impatience sous un 
domino gorge de pigeon. 

— Comme vous avez dansé ! dit-elle à sa fille 
d'un ton aigre, lorsque celle-ci lui fut ramenée par 
son cavalier. 

— Maman , dit miss Jemima sans se soucier de 
son pas manqué ni du reproche qu'il lui valait, 
venez , venez vile ! il est ici ! 

— A qui en avez-vous? demanda mistress 
Ramsden tandis que sa fille la traînait à la remor- 
que. 

— Sir Francis est là-bas , près de la porte ! je 
viens de le voir. 

Malgré tout son désir d'avancer, la tendre mère, 
grasse comme elle était, n'aurait jamais pu fendre 
la presse ; mais sa fille qui allait devant, svelte et 
mince, pénétrait dans la foule comme la proue 
d'un vaisseau dans les ondes , et elles ne tardèrent 
pas à arriver au but... Le baronnet n'y était 
plus ! 

— Eh bien! où est-il? demanda mistress 
Ramsden de mauvaise humeur, 

— Je ne sais pas de quel côté il est allé; mais il 
était là , il n'y a qu'un instant. 

— Avouez plutôt que vous vous êtes trompée. 



350 ANGELICA 

— Non, maman, je vous assure. 

— Allons, vous ne savez ce que vous dites 
Vous auriez mieux fait de vous occuper de vos 
pieds. 

Ce n'était pas précisément par dureté que mis- 
tress Ramsden parlait à sa fille sur ce ton; c'était 
pour la rajeunir. Aussi miss Jemimanes'en effarou- 
chait guère; et si elle baissa ses grands yeux bleus 
d\m air pensif, c'est qu'elle était désappointée 
d'avoir manqué sir Francis. 

Celui-ci , cependant , était passé dans le salon 
voisin, où il venait d'être accosté par une Chinoise 
coiffée d'un triple bonnet pointu garni de son- 
nettes. Un loup de satin rose cachait son visage; 
mais le peu qu'on en apercevait, un cou charmant, 
une taille svelle, une petite main blanche, et un 
pied qui justifiait le choix du costume, permirent 
à Shelton de se féliciter delà rencontre. 

— Ah ! c'est toi , mon cher baronnet , lui dit- 
elle en français ; on t'a donc permis de venir ici ? 

— Je ne sache pas être assez heureux pour ne 
pas avoir toute ma liberté , répondit-il dans la 
même langue, en cherchant à reconnaître à qui 
il avait affaire. 

— Comment, en vérité? reprit la Chinoise ; on 
nous veuge donc enfin ! tu soupires, et on te mal- 
traite! ah çà ! que vont dire tes frères les boucs? 



KAUFFMANN. 351 

— Lui, un bouc? repartit en passant un galant 
jardinier qui tenait sous le bras un arrosoir ; dis- 
donc un tourtereau ! 

Shelton se retourna, incertain s'il poursuivrait 
ce masque, ou s'il resterait auprès de son incon- 
nue: pendant quil délibérait, elle avait disparu. 
Le jardinier était grand , il le voyait encore de 
loin : il se dirigea vers lui. 

Il allait Tarréter, lorsqu'il entendit la voix de 
miss Jemima. 

— Le voici! le voici! s'écriait-elle; vous voyez 
que j'avais raison. 

Mislress Ramsden avait à peine eu le temps de 
vérifier le dire de sa fille à travers ses yeux de car- 
Ion, que sir Francis s'était évanoui comme un rêve. 

— Il ne nous aura pas reconnues , se dirent- 
elles ; et de nouveau, elles se mirent en quête. 

— Le diable soit de ces créatures ! dit Sbellon, 
qui , en les évitant , venait de perdre de vue son 
jardinier. 

Remarquant qu'elles le pourchassaient encore , 
il se mit à l'abri dans un coin du salon , derrière 
un buis au feuillage touffu et serré, taillé en forme 
de vase. 

— Quel est cet élégant cavalier qui vient de 
passer devant nous? demanda une voi\ dont le 
vase de verdure lui dérobait le maître. 



352 ANGELICA 

— Oh ! c'a été un de nos beaux, le prince des 
Macaroni, répondit une autre voix. 

— Ça été ! mais il me semble encore bien di- 
gne de ces titres glorieux. 

— Oui, sous ce déguisement. 

— Vous appelez cela un déguisement? 

— Sans doute, c'en est un pour lui, qui s'est 
fait moine. 

— Moine? 

— Oui. il vient faire ses adieux au monde , et 
demain , il partira pour Rome en pèlerinage. 
C'est un pécheur converti par une belle catho- 
lique. 

Sbeiton était resté coi pour ne pas interrompre 
l'entretien. Cette mauvaise plaisanterie le décida 
à sortir de sa retraite ; mais les deux voix étaient 
rentrées dans le silence. Les masques allaient et 
venaient : il hésitait de peur d'une méprise, lors- 
que le vase , en éternuant , prouva qu'il pouvait 
bien avoir été un des interlocuteurs. 

Shelton se disposait à s'en assurer, quand i! se 
sentit frapper sur l'épaule. 

— Bonjour, frère 1 lui dit une espèce de Cas- 
sandre queue de serin. 

— Frère 1 

— Sans doute : n'entres-lu pas dans la con- 
frérie? 



KAUFFMANN. 555 

— La confrérie des Cassandres? oh I pas en- 
core! 

— La confrérie des Cassandres ou des maris : 
ne disputons pas sur les niots, frère. 

— Des maris? reprit Shelton , qui , involontai- 
rement, se prit à interroger cette impassible figure 
de masque. Ah! je vais me marier? ajouta-t-il , 
essayant de tourner la chose en plaisanterie. 

— Ah! tu n'en savais rien? reprit le Cassan- 
dre en le contrefaisant.* 

— Mais , puisque vous êtes si bien instruit , 
mettez-moi donc un peu au fait. 

— Volontiers; que veux-tu savoir? 

— Dites-moi d'abord si ma future est jolie. 

— Angélique! 

— Ce sera donc un mariage d'inclination? dit 
Shelton, qui ne voulait pas reconnaître une allu- 
sion dans cette réponse. 

— C'est un mariage d'inclination et d'intérêt. 

— D'intérêt ! et comment? repartit sir Francis 
espérant qu il battait la campagne. 

— Sans doute, frère : ta future ne vit-elle pas 
dans l'or et dans l'argent? 

Celte fois, le baronnet ne pouvait se faire illu- 
sion : l'insinuation était trop claire. Miss Kauff- 
mann ne demeurait-elle pas dans Golden-Square, 
près de Silver Street? Ainsi itonc, son amour, ses 



354 ANGELICA 

projets de réforme et de mariage étaient devenus 
publics! quelle indigne trahison !... Ce qu'il avait 
de mieux à faire , c'était de s^esquiver au plus 
vite!... Mais il comptait sans les Ramsden : elles 
l'avaient vu , elles avaient poussé un cri de joie. 

— Rendez-moi un service,, dit-il à un petit do- 
mino bleu de ciel qui était seul ; j'ai quelqu'un à 
éviter, faites semblant de m'intriguer. 

Sans attendre la réponse, il pçit im bras qui 
ne lui opposa aucune résistance, 

— Je vous connais, dit le domino tout eu rac- 
compagnant vers la sortie. 

— • Bien ! merci ! 

— Mais oui, je vous connais î 

— Vous me connaissez ? 

— Oui, vous êtes un bouc. 

— Ah ! ah !... Et est-ce là tout ce que vous savez 
de moi, beau masque? 

— Oh ! non pas!... 

— Oui dàl... Eh bien? 

— Eh bien! je sais que vous êtes amoureux. 

— Amoureux!... Mais qui est-ce qui ne l'est 
pas? 

— .lésais encore autre chose. 

— Encore autre chose? 

— Oui , je sais que vous avez demandé la per- 
sonne en mariage. 



KAUFFMANN. 55r. 

— Vraiment ! 

— Oui ; et je sais aussi qu'elle n'a pas voulu de 
vous. 

— Ah ! vous savez tout cela ? Eh bien ! moi , je 
veux savoir qui vous êtes , dit-il en lui serrant le 
bras violemment , et d'une voix étouffée par la co- 
lère plus que par la prudence. 

— Laissez-moi , monsieur , laissez-moi I je n'ai 
rien à vous dire. 

Mais Shelton était poussé à bout; il était résolu 
de remontera la source de ces indiscrétions; il 
voulait pouvoir jeter à la face d' Anj^elica la [)reuve 
de sa mauvaise foi. Il insista donc; el n'obtenant 
rien , et sentant le bras qu il tenait près de lui 
échapper , en désespoir de cause et hors de lui , il 
arracha le masque de 1 insolent domino. 

C'était une toute jeune fille , très-blonde, très- 
grasse, très fraîche , dont les traits lui étaient en- 
tièrement inconnus, et qui, au lieu de s'irriter de 
rinsulte qu'il venait de lui faire , se mit à pleurer 
en lui demandant pardon de lui avoir causé du 
cha[>rin sans le vouloir : c'était un domino, brun, 
autant qu elle pouvait s en souvenir, qui lui avait 
fait sa leçon . et elle n'y avait pas entendu ma- 
lice. 

li'action violente de Shelton avait bien été re- 
marquée de quelques-unes des personnes qui pas- 



356 ANGELICA 

saient, mais elle n avait pas été prise au sérieux. 
Elles avaient cru la résistance simulée. L'odieux 
d'un tel attentat à la liberté , d'un tel oubli de 
toute convenance , ne permettait pas d'en soup- 
çonner la possibilité. Elles sélaient donc laissé 
aller au mouvement de la foule , et à la préoccu- 
pation de leurs propres intrigues. 

Mais il n'en était pas de même des larmes : il 
n'y avait plus de doute possible. A ce spectacle , 
d'autres passants s arrêtèrent , et on commença à 
s'attrouper autour de la jeune fille. 

Shelton eut beau, pour tâcher de la calmer, lui 
demander pardon de sa vivacité , de sa méprise , 
lui jurer ses grands dieux qu'il ne lui eu voulait 
pas , répéter aux curieux pour les renvoyer que 
ce n'était qu'un enfantillage, un malentendu : la 
pauvre enfant était inconsolable ; et, prenant tout 
ses voisins à témoin de l'innocence de ses inten- 
tions, d une voix entrecoupée de sanglots elle ré- 
pétait à qui voulait l'entendre , que jamais pareille 
chose ne lui était arrivée, que c'était la première 
fois de sa vie quelle venait à un bal masqué ,- 
qu'elle ne pouvait pas supposer faire tant de peine 
à ce monsieur , en lui disant qu il avait été refu- 
sé en mariage ; qu'elle n'avait fait que répéter les 
paroles d'un domino brun qui lui avait dit : Vous 
voyez bien ce monsieur , ce grand bel homme si 



KAUFFMANIV. 557 

bien mis ! eh bien î si vous voulez vous divertir , 
allez lui dire que vous le connaissez , qu'il est un 
bouc , qu'il est amoureux , qu'il a demandé une 
personne en mariage , et qu'on n"a pas voulu 
de lui. 

Slielton n'avait pas jugé à propos d'assister à 
Texplicalion. Voyant qu'il était impossible de faire 
taire la petite sotte, il voulut au moins garder l'a- 
nonyme. Il céda donc la place aux questionneurs, 
et tandis que la belle éplorée , dans son ardeur de 
justification, redoublait de larmes et d'éclaircisse- 
ments , et le cherchait pour le montrer du doigt 
afin de compléter sa narration , baissant la tête et 
se rapetissant de son mieux , il gagna la porle en 
toute hâte. 

Il y touchait, lorsque deux voix connues, deux 
voix maudites vinrent lui barrer le passage. 

— Enfin , nous le tenons donc , ce cher ba- 
ronnet ! 

C'étaient les Ramsden , haletantes et le cou 
tendu , fendant les flots de la foule , comme deux 
chiens qui nagent à la poursuite d'un canard sau- 
vage. 

Mais elles ne tenaient rien. Le cher baronnet 
était furieux, il était aveugle, il était sourd. Il 
passa comme une flèche devant leurs yeux éba- 
his. L'oiseau ne nageait plus, l'oiseau ne faisait 



558 AINGELICA 

plus le plongeon : il avait pris son vol dans les 
airs. 

C'était un nouveau sujet de caricature pour 
miss Kauffmann et pour Reynolds. 

Les deux Ramsden se regardèrent toutes dé- 
concertées. 

— Il faut cju'il se soit passé quelque chose entre 
vous 1 dit la mère. 

•— Mais non , maman , je vous assure! 

— Tout ceci n'est pas naturel. Vous ieriez 
mieux de lavouer; vous aurez manqué de tact à 
Shelton-Lodge. 

Manquer de tact , dans la bouche de la tendre 
mère, voulait dire manquer de coquetterie; et 
certes , le reproche élait bien injuste. La pauvre 
fille , forte de son innocence, essaya de la prouver ; 
mais sa justification ne lui valut qu'une querelle 
([ui n'était point encore terminée , que déjà Shel- 
ton était rentré chez lui. 

Depuis quelques jours la patience du baronnet 
avait été mise à de rudes épreuves dont elle n'était 
pas sortie triomphante : cette fois , ce n'était plus 
de la colère , c'était de la rage, A peine seul , il 
poussa un rugissement de bête féroce, qui fit trem- 
bler autour de lui les vitres et les porcelaines, et 
il sortit de sa bouche un noir torrent de blas- 
j)hèmes et d'imprécations. 



I 



KAUFFMANN. 559 

— Joué!... joué!... s'écria-t-il d'une voix 
sourde et saccadée , où Ton sentait tout l'ébranle- 
ment de ses nerfs. Ah! r hypocrite!... Ah! l'im- 
pudente!... Quel niais je suis de m'être fié à sa pa- 
role!... Me voilà bien... Montré au doigt!... 
vilipendé I... 

Il rugit de nouveau , en trépignant des pieds 
comme un écolier mutin. 

— Comment I reprit-il lorsque cet accès fut 
passé; comment ! j'aurai eu le dessous?... Que je 
sois pendu , si cela est!... Ah! effrontée! tu pu- 
blies notre histoire? Eh bien ! soit ! . . . Moi , j'y vais 
ajouter un chapitre!... Tu as raison, la belle! il 
ne faut pas que nos amours finissent par un ma- 
riage : c'est trop banal ! . . . Mais finir par un refus, 
c'est un peu trop froid aussi... Que dis-tu d'un 
rapt, par exemple?... d'un viol?... hein? le dé- 
nouement n'est pas de ton goût?... Mais il est du 
mien, et cela suffit!... Oui, oui , elle a raison, re- 
pril-il arpenlantsa chambre à grands pas , et grin- 
çant des dents; un protestant n'épouse pas une 
catholique!... mais i! la viole!... Et lorsqu'elle 
se traîne à ses genoux en sanglotant, en suppliant, 
il la renvoie du pied à son art et à sa chère indé- 
pendance ! 

L'emportement de Shelton dépassait toutes les 
bornes; mais il n'était pas sans excuse. 



560 ANGELICA 

Quand un tel homme a dompté sou caractère , 
et que son retour au bien ne rencontre que trahi- 
son , n'est-il pas absous à l'avance des fautes qu'il 
pourra commettre? 

Si Angelica avait mérité le reproche dont les 
apparences l'accusaient, les vengeances de Shel- 
ton pouvaient être condamnées par la morale ; 
mais celle qui les avait provoquées ne devait s'en 
prendre qu'à elle-même. 

La vérité est qu'elle n'était point coupable. Si le 
secret s'était éventé , c'était imprudence et non 
perfidie, et cette imprudence ne venait point d'elle, 
mais de Kauffmann. Elle avait dû communiquer 
à son père l'offre de sir Francis, et le bon- 
homme avait approuvé un refus qu'il ne pou- 
vait empêcher ; mais si ses intérêts souffraient de 
la perte d'un tel gendre , du moins son amour- 
propre restait flatté d'une proposition si honora- 
ble , et que sa sagacité avait prévue. Il ne put ré_ 
sister au désir de se faire un peu valoir et d'en 
toucher quelque chose à Zucchi. 

— Puisque j'en ai le chagrin, se dit-il pour co- 
lorer son indiscrétion , autant vaut-il donner ce 
contentement à notre cher ami. 

Le malheur voulut qu'au sortir de cette confi- 
dence , celui-ci allât diner à une taverne , où se 
réunissaient des artistes. A la fin du repas, la con- 



KAUFFMANN. 5()1 

versalion étant tombée sur le mariage , Zucchi , 
qui, dans la joie de ce refus, avait bu plus de vin 
de Porto que de coutume, ne put résister à la ten- 
tation d'appuyer sa théorie d'un si bel exemple. 

Dès qu'Angelica s'aperçut que la promesse du 
secret était le remède le plus efficace à appliquer 
sur la blessure de sir Francis , elle recommanda 
le silence à son père. Kauffmann , n'osant pas 
avouer une indiscrétion que d'ailleurs il croyait 
sans inconvénients, se contenta le lendemain lors- 
qu'il revit Zucchi de le prier de n'en point parler. 
Zucchi, à son tour, soit qu'il eût honte de con- 
fesser son bavardage, soit que sa mémoire se fût 
noyée la veille avec sa discrétion dans le vin de 
Porto , promit de ne point ouvrir la bouche ; mais 
cet engagement ne pouvait avoir trait qu'à l'ave- 
nir ; et comme c'était un événement que cette de- 
mande et ce refus, la nouvelle s'en répandit bientôt. 

C'est ainsi que , sans la moindre participation 
d'Angelica, Shelton s'était vu en butte aux sar- 
casmes. C'est ainsi que, sans l'avoir mérité, sans 
en avoir aucun soupçon , elle se trouvait exposée 
aux plus sinistres projets de vengeance. 

Lorsqu'un bruit court , les intéressés sont tou- 
jours les derniers et les plus mal instruits. Zucchi , 
qui ne pouvait deviner les conséquences de sa légè- 
reté , n'avait garde de s'en accuser. Kauffmann 



om ANGELICA 

croyait Zucchi fidèle au secret, etAngelica, ne se 
cloiilaiitde rien , était dans l'innpossibilité d'apai- 
ser Shelton. 

Celui-ci , de son côté, n'était pas homme à se 
calmer de guerre lasse, à se manquer de parole 
à lui-même. 11 n'eut plus qu'une pensée, qu'une 
consolation, la vengeance; et se félicita de n'a- 
voir point rencontré miss Kauffmann dans les pre- 
miers instants de l'indignation : il aurait rompu 
avec elle; c'eût été multiplier les difficultés. 

Dès le lendemain il retourna à Golden-Square. 

Angelicane pouvaitse lasser d'admirer le peu de 
rancune du baronnet. Plusieurs fois déjà elle avait 
eu occasion de lui rendre justice , mais jamais 
dans des circonstances égales à celle-ci. La con- 
naissance même de sou orgueil ne faisait qu'ajou- 
ter à Testime que lui inspirait tant de modération. 
11 ne dépendait pas de soi de naître sans défauts ; 
mais qu'il était beau de les vaincre! 

Aussi cette nouvelle épreuve rendit à Shelton 
toute la confiance d'Angelica , et il put s'en aper- 
cevoir à l'accueil qu'il reçut d'elle. 

Reynolds à qui il tardait de jouir de la surprise 
de Johuson , était revenu de Richmond avec sa 
sœur et les deux cousines. 11 se hâta de réaliser à 
Leicester-Fields le projet qu'il avait eu de réunir 
chez lui le bienfaiteur et l'obligé. Les Kauffmann 



KAUFFMANiX. 565 

furent du souper, et sir Francis , dans cette réu- 
nion , mit le comble à ses gracieux procédés et à 
Ja reconnaissance générale : le docteur , sous son 
couvert , trouva le brevet de sa pension de trois 
cents livres. 

Shelton redevint donc en peu de tenips 
plus intime que jamais avec les deux maisons. 
Angelica, personnellement, se faisait un de- 
voir de le dédommager, par son amitié, d'un 
refus auquel du reste il paraissait se résigner. 
Quant à lui , ses prévenances étaient loin de se ra- 
lentir. 11 mit encore à contribution l'obligeance 
inépuisable de lord Bute, et miss Kauffniann eut 
riionneur d'être présentée au roi, qui lui com- 
manda le portrait de la reine et de son fds. 

Ce jour là, Kauffniann s'emporta tout de bon 
contre sa nièce , et , prenant un ton d'autorité dont 
on ne l'aurait pas cru capable, il lui défendit for- 
mellement à l'avenir toute plaisanterie sur le 
baronnet. 



XVI. 



Angelica avait choisi pour sujet de décoration 
de la grande salle du club , l'histoire de Vénus, et 
le tableau de cheminée , qu'enfin elle avait achevé, 
représentait la première toilette de la Déesse parée 
par les Grâces. Nombre d'artistes et d'amateurs 
étaient venus le voir dans son atelier, et tous s'ac- 
cordaient à dire que c'était son chef-d'œuvre. Elle 
avait su rajeunir une donnée tant de fois et si ha- 



KAUFFMANN. 36o 

■M 

bilement traitée ; elle y avait répandu une fraîcheur 
de coloris , une harmonie et une transparence de 
tons, une suavité de poses, une morbidezza, di- 
gnes de TAlbane. Ce n'était point la mère des 
amours; c'était Vénus vierge encore, recevant de 
la main des Grâces la première leçon de coquet- 
terie , souriant pour la première fois à son image , 
belle d'innocence et de volupté rêveuse ; on sen- 
tait comme un voile de pudeur jeté par la jeune 
fille sur la nudité des figures. 

Debout devant la toile, Reynolds, avec toute la 
chaleur dun ami et d'un artiste , en signalait les 
qualités à l'attention des assistants , et s'étant re- 
tourné vers Angelica : 

— Votre tableau, chère miss Kauffmann , lui 
dit-il , me rappelle un des axiomes favoris de mon 
second , de mon excellent maître William Gandy : 
« La peinture doit être moelleuse et grasse comme 
si les couleurs étaient composées de crème ou de 
fromage. » Brava ! bravissima ! Vous devez être 
contente de vous , voilà une composition dun beau 
style et poétiquement rendue! Mais ce dont je ne 
saurais trop vous faire compliment , c'est de la fi- 
gure principale. Nous vous savions tous grande 
coloriste , mais votre Vénus est dessinée avec une 
pureté digne de Raphaël ; les formes en sont ad- 
mirables. Je crois connaître tout ce que nous 



366 ANGELICA 

avons de mieux en modèles à Londres , et je ne les 
retrouve pas dans cette figure. Est-ce une iiidis- 
crélion , miss Kauflmann , de vous demander qui 
a posé pour la Vénus? 

Angelica avait paru fort embarrassée des dis- 
cours louangeurs de Reynolds. 

— Vraiment, répondit-elle, si je ne connaissais 
toute votre indulgence, M. Reynolrls, je croirais 
que vous tendez un piège à mon orgueil. Je n'ai 
aucun modèle à vous indiquer ; ceux que j'ai fait 
venir, c'est vous-même qui me les avez procurés; 
et si ma Vénus en diffère , c'est que je me suis ef- 
forcée de Tidéaliser. 

— Eli bien ! c'est un grand mérite de plus , re- 
partit Reynolds; car remarquez, messieurs, qu'il 
y a dans ce corps une harmonie d'ensemble et une 
vérité telles, que j'aurais juré que c'était un por- 
trait. 

A ce nouvel éloge auquel toutes les voix s'étaient 
associées , la belle artiste devint rouge comme une 
grenade. 

— Avouez-nous la vérité , miss Kauffmann, dit 
en plaisantant Shelton , c'est Vénus elle-même qui 
est venue poser en cachette pour son portrait. 

Cette galanterie et le succès qu' elle eut dans 
l'assemblée achevèrent de déconcerter Angelica, et 
le baronnet la vit si mal à l'aise qu'il crut devoir 



KAIIFFMANN. 367 

donner l'exemple du départ. A ce signal^ tous les 
visiteurs se retirèrent, et dans l'escalier la conclu- 
sion des peintres fut que miss Kaulfmann avait 
fait la découverte d une débutante qui , peut-être , 
n'osait pas encore poser devant des hommes , ou 
qu'elle accaparait afin d'avoir un modèle qui ne 
fût pas banal. 

Reynolds seul élait resté dans l'atelier ; il avait 
remarqué un défaut assez grave dans le tableau 
d^Angelica , et il attendait qu'ils fussent sans té- 
moin pour le lui montrer. La pose du bras gauche 
sentait la préoccupation , le dessin n'en élait pas 
correct, et la perfection du reste de la figure rendait 
ce défaut plus saillant. 

Angelica fut frappée de la justesse de cette cri- 
tique ; elle remercia vivement Reynolds , et dès 
qu'il fut sorti , elle se mit à refaire la partie qu'il 
avait blâmée. Quand il revint, il n'approuva pas la 
correction : ce n'était plus le môme bras , mais 
c était le même genre de défauts. Angelica se re- 
mit à l'œuvre , et la veille même du jour fixé pour 
la livraison du tableau, Reynolds, avec sa loyauté 
habituelle , se vit forcé de reproduire la même 
censure : le bras gauche ne tenait point au corps ; 
il n'avait pas l'air d'avoir été dessiné d'après na- 
ture , c'était comme un bras moderne ajouté à une 
statue antique. 



368 ANGELIGA ^ 

Angelica animée du désir de la perfection , se 
promit de mettre à profit la journée qui lui restait; 
à force de persévérance elle finirait bien par 
enlever cette tache. 

Le soir même , il y avait une représentation ex- 
traordinaire à Drury-Lane , Garrick y jouait Ri' 
cliardIII. Zucchi avait une loge, et Gretly, qui ne 
connaissait pas ce grand acteur , se faisait une fête 
de le voir. Après le départ de Reynolds , Angelica 
prévint son père qu'elle ne pourrait point aller au 
théâtre. Elle devait livrer son tableau le lendemain 
et le bras malencontreux de sa Vénus n'était point 
encore ce qu'il devait être ; il fallait donc l'excuser. 

Gretly désappointée voulut rester pour lui tenir 
compagnie, mais Angelica s'y opposa formelle- 
ment : elle serait désolée de priver sa cousine de 
ce plaisir. On ne devait point regretter de la lais- 
ser au logis , car elle avait besoin d'être seule pour 
travailler sans distraction. 

Rauffmann et Gretly, qui connaissaient le ca- 
ractère d' Angelica , n'insistèrent pas , et après- 
dîner ils partirent tous deux pour Drury-Lane , 
où Zucchi devait se rendre de SQii côté. En effet, 
ils le trouvèrent dans la loge. 

— Venez donc au secours de mes mauvais yeux, 
demanda-t-il à son vieil ami , après quelques mots 
d'explications et de regrets sur l'absence d'Auge- 



KAUFFMANN. 369 

llca ; n'est-ce point sir Francis que j'aperçois là 
bas, debout, à l'entrée du couloir? 

— C'est lui-même, dit Gretlydont la vue était 
excellente. 

— 11 faut lui faire signe de venir , dit Kauff- 
mann , puisque nous avons une place disponible. 

— C'est inutile, mon oncle , la princesse n'est 
pas dans la loge , il ne viendra pas s'enterrer avec 
nous. 

— Pourquoi donc? répliqua vivement le vieil- 
lard qui ne tolérait plus aucune allusion à l'amour 
de sir Francis , et qui trouva sa considération lésée 
par la réflexion de sa nièce. 

Pour lui prouver qu'elle avait tort, il se mit à 
faire au baronnet mille salutations engageantes; 
mais tous ses soins furent en pure perte : Shellon 
était impassible. Gretly riait sous cape. 

Enfin la stalue s'anima : Shelton n'avait point 
rendu le salut ; mais il avait tourné la tête de leur 
côté, et ouvert la porle du corridor : c'était sans 
doute pour venir les rejoindre. Kauffmann en fut 
si persuadé qu'il s'empressa de lui céder d'avance 
la place qu'il occupait sur le devant de la lope ; 
mais la toile se leva , et les cbiens aboyèrent après 
le duc de Glocester , sans que Shelton parut. 

— il faut croire qu'il ne nous aura pas vus, dit 
Kauflniann mécontent. 

I. 24 



370 ANGELICA 

Grelly aurait eu beau jeu à répondre; mais elle 
était devenue muette , et n'avait plus d oreilles 
que pour Shakspeare et Garrick. 11 n'en fut pas 
de même de Kauffmann. Il avait une idée fixe , 
c'était de retrouver le baronnet, et il passa la 
soirée à explorer la salle de bas en haut. 

Quand mademoiselle Alexandrine sut que ma- 
demoiselle n'allait pas à la comédie, sa petite mine 
s'allongea fort, car elle avait disposé de sa soirée; 
mais elle se dérida en apprenant que Davies seul 
resterait à la maison. Elle s'empressa donc de dis- 
poser latelier comme elle avait coutume de le 
faire lorsque Angelica y travaillait le soir; d'al- 
lumer le feu et toutes les bougies , de placer les 
glaces aux endroits désignés, de tirer des cartons 
les gazes et autres étoffes légères qui servaient de 
modèles pour les draperies des figures ; elle dé- 
laça le corps de sa maîtresse, et l'aida à passer sa 
robe de cbambre. Ces devoirs remplis, elle dit en 
pariant à Davies que mademoiselle ne voulait ê(re 
dérangée sous aucun prétexte. 

La maison d'Angelica était située à un des coins 
de Golden-Square et d'Upper-John Street. Son 'ate- 
lier avait vue sur la place. A côté, et donnantsur 
la rue, était sa galerie de tableaux; c'est là que, 
comme chez Reynolds , les visiteurs se tenaient le 
matin. Pour être eji même temps à la conversa- 



KAUFFMANN. 37i 

lion et au travail, Angelica avait fait enlever la 
porto de communication , et ce n'était de la sorte 
qu'une seule pièce , formant comme la maison 
elle-même^ un angle droit. 

Les portes des deux chambres s ouvraient sur 
Tescalier. Angelica , ayant congédié Alexandrine, 
alla les fermer au verrou. La galerie qu'elle n'avait 
point fait éclairer , et qui en ce moment ne rece- 
vait de lumière que de l'atelier, était trop pro- 
fonde pour n'être pas aux trois quarts obscure. 
Elle la parcourut un flambeau à la main, pour 
s'assurer quelle était bien seule. 

Revenue dans l'atelier , au lieu de prendre ses 
pinceaux, que fait-elle? Elle s'assied sur le bord 
de son marche-pied. Elle échange contre des mu- 
les de velours bleu l'étroite chaussure à hauts ta- 
lons rouget; , qui enfermait ses petits pieds; cepen- 
dantaucun gonflement n'indique qu'ils aient souf- 
fert dans leur prison de salin ; puis elle met à nu 
deux jambes si blanches, si roses, qu'elles ne 
semblent pas avoir quitté leurs bas de soie cou- 
leur de chair. 

Enfin elle s'est relevée; les plis froissés de sa 
robe redescendent à terre , et sans ces témoins gi- 
sants sur le tapis, qui pourrait deviner ce qu'elle 
a fait? Allons ;, maintenant, à ton chevalet , Ange- 
lica! tu sais que le temps presse!... mais non , 



572 ANGELICA 

ja frivole jeune fille veut donner encore quelques 
instants à sa toilette. 

Est-ce une illusion ? Sa robe elle-même est à 
terre!... Ah! sans doute, la glissante étoffe n'a 
, pu tenir sur ses épaules tombantes! Angelica va les 
couvrir ces chastes épaules : ses bras croisés sur 
son beau sein ne suffisent pas à le voiler!... elle 
dénoue sa jupe de batiste ! 

Quelle est donc cette fantaisie? ne se plairait- 
elle pas dansées ajustements? et, quoique seule , 
voudrait- elle faire une toilette plus à son goût? 
Oui , mais une toilette à dégoûter à jamais de la 
parure : car, pour s'embellir , elle ne met rien , 
elle retire ; et à présent que le dernier vêlement a 
été rejoindre les autres, et dites quelle toilette vaut 
celle-ci ! 

Enfin elle se rhabille... Mais pourquoi ce cos- 
tume incomplet et diaphane ? 

Quel trait de lumière! Reynolds avait raison : ta 
Vénusestpeinted'après nature; la voilà en présence 
de son modèle! voilà bien ce cou flexible et penché 
commeune tige sous le poids de sa fleur , ce sein qui 
n'a point encore allaité Tamour , ces hanches gra- 
cieuses de vierge , que n'a plus la Vénus genitrix! 
reste un instant debout sur ces tissus légers et on- 
duleux : voilà Vénus sortant du sein de l'écume ! 

Oh! la vue enivrante que celle de cette belle 



KADFFMANN. 375 

jeune fille demi-nue, qui s'avance d'un pas crain- 
tif, rougissante, dans cette solitude peuplée de 
séduisants fantômes à son image , entre ces glaces, 
tableaux animés; vers ce tableau, miroir immo- 
bile! Elle est seule , soigneusement enfermée , elle 
n'en est pas à un premier essai ; et elle tremble, 
et elle baisse les yeux ; et la honte , ce dernier vê- 
tement de la chasteté , colore sa peau transparente. 
Il lui semble que toutes ces lumières sont autant 
d'yeux ouverts sur elle, que chacune de ces mou- 
vantes images est un témoin railleur et indiscret, 
que ces glaces vont garder son reûet pour toujours I 

Ah ! cette crainte chimérique, ne Tas-tu pas réa- 
lisée, imprudente, en fixant ton image sur cette 
toile , miroir aussi fidèle et dépositaire plus avare? 

Tu t'es laissée entraîner par Tamour de ton art , 
par le désir de justi6er un choix glorieux , de ré- 
pondre aux clameurs de la surprise et de Tenvie; 
ce n'a pas été sans bien des combats , et ce nest 
pas sans bien des remords! mais tu ne trouvais 
que des modèles usés. Cette tentation, elle-même, 
tu n'y as point cédé tout d'un coup. Tu n'as d'a- 
bord copié qu'un bras, un pied , une épaule; et 
de proche en proche , encouragée par les premiers 
succès , par la nécessité de compléter l'ensemble , 
par la conviction du secret , tu as fini par livrer à 
la toile d'autres mystères de ta beauté. 



574 ANGELICA 

Mais prends bien garde ! si ce secret venait à 
être surpris! Oh! quelle honte ! Angelica , pres- 
que nue, affichée dans le club des boucs! Heu- 
reusement tes précautions sont bien prises : tu es 
seule , tu as poussé toi-même les verrous , et un 
gardien dévoué veille à cette porte qui lui est in- 
terdite , et dont il défend l'accès. Aussi peu à peu 
ton embarras se dissipe : c'était un premier mou- 
vement de folle honte , d'inquiétude puérile ; quel- 
ques minutes à peine sont écoulées , et ton art 
chéri , cet art auquel tu fais ce sacrifice pénible , 
te préoccupe tout entière. L'artiste s'est isolée du 
modèle ; et en ce moment , ce sont deux personnes 
distinctes , une belle fille devant un grand peintre, 
un beau corps devant un beau génie. 

C'est maintenant qu'elle pose, que le tableau 
est vraiment un miroir de plus. Quelle grâce dans 
cette riante et pudique altitude! on y sent à la fois 
le goût de l'artiste et celui de la femme. Qu'elle 
est ravissante surtout à présent qu'elle tient ses pin- 
ceaux , et qu'elle cède à l'extase sublime de la com- 
position! comme son regard s'anime et s'inspire! 
elle est montée aux cieux sur deux ailes de flamme, 
la conscience de son génie , la conscience de sa 
beauté ! 

Si Angelica éprouvait tant de difficulté à corri- 
ger le défaut signalé par Reynolds , elle en savait 



KAUFFMANN. 375 

bien la cause : Elle ne pouvait peindre, en posant, 
son bras droit que de souvenir, et, comme une glace 
est une gravure où les objets cbangent de côté, 
elle n'avait point eu de modèle suffisant pour le 
bras gauche de sa Vénus. 

En ce moment , il lui était venu à l'esprit un 
expédient si simple qu'elle ne conçut pas com- 
ment elle ne s'en était point avisée plus tôt. Il ne s'a- 
gissait que d'opposer deux glaces très-près l'une 
de l'autre pour rendre aux deux bras leur position 
réelle. 

Enchantée d'avoir résolu son problème, elle se 
hâta de mettre cette idée à exécution, et bientôt elle 
s'absorba tellement dans son travail, que cette fille 
timide qui s'alarmait de chimères , et dont l'in- 
quiétude superstitieuse animait tout autour d'elle, 
n'entendit point, dans la pièce attenante, le bruit, 
très-léger il est vrai , d'une gâche dévissée qui 
tomba sur un tapis fort épais , et d'une porte, à la 
vérité, discrète, et tournant sur des gonds soi- 
gneusement huilés; elle ne vit point dans Tombre 
de la galerie luire deux yeux braqués sur elle... 

Les deux regards de feu s'étaient éteints ; la porte 
de la galerie s'était refermée en silence comme elle 
s'était ouverte, et elle restait plongée dans sa médi- 
tation, lorsqu^in bruitplus positif, deux coups frap- 
pés à cette porte , la réveillèrent en sursaut, et à 



376 ANGELICA 

peine avait-elle eu le temps de crier : — N'entrez 
pas!... en s'enveloppant de sa robe de chambre, 
qu'elle vit s'avancer sir Francis Shelton. 

A cette apparition , la surprise , la confusion , 
Teffroi lui ôtèrent la parole. Elle ne pensa pas à 
lui demander compte de sa présence, à cette heure, 
dans ce lieu, sans se faire annoncer, ni comment 
il avait pu s'introduire dans la galerie dont elle 
avait elle-même fermé la porte au verrou. Avait- 
elle eu le temps de lui cacher sa nudité? fut la seule 
idée qui la préoccupa, et la réponse à cette question, 
elle n'osa même pas essayer de la lire sur la pliy- 
siouomie du baronnet. Ramassée sous sa robe de 
chambi'e, frissonnante, la tête basse, commeun cou- 
pable pris en flagrant délit, elle resta écrasée sous 
le poids de sa faute , et sous les reproches qu'elle 
se faisait de son imprudence. 

Si elle avait eu le courage d'envisager en face 
sir Francis , elle se serait rassurée : rien , sur ses 
traits , n'annonçait qu'il vînt de faire une si pré- 
cieuse découverte. Il s'excusa cavalièrement , à 
peine, et comme il l'aurait fait dans une circon- 
stance ordinaire, de son entrée peu cérémonieuse. 
La porte delà rue était entr'ouverte , les valets ab- 
sents ; il était monté, s'attendant toujours à en 
rencontrer quelqu'un. Arrivé à la porte de la ga- 



KAUFFMANN. 577 

lerie, il avait frappé et avait cru entendre Taulo- 
risation d'entrer. 

Angelica , pendant cette explication dont le Ion 
la rassurait , avait retrouvé un peu de présence 
d'esprit , et avait eu le temps de rajuster sa robtï 
et de pousser du pied , sous le tapis d'une table , 
ses bardes éparses à terre. Elle répondit qu'elle 
regrettait que l'incurie de son domestique la forçat 
de paraître ainsi faite devant sir Francis ; et ne 
lui cacha pas qu'il avait mal entendu, en croyant 
qu'elle lui disait d'entrer. 

Shelton lui demanda pardon de sa méprise , et 
s'interposa entre elle et le laquais dont son indis- 
crétion avait dévoilé la négligence ; mais il ne crut 
pas devoir dissimuler qu'il n'était pas fort repen- 
tant de sa faute : car il était venu chez elle avec 
l'intention bien arrêtée de forcer la porte. Ne 
l'ayant pas vue au théâtre avec son père, il s'était 
douté qu'elle n'était restée au logis que pour 
travailler; afin d'éviter les objections de sa famille, 
il n'avait pas même été les saluer dans leur loge, 
et était venu tout droit chez elle [)our l'arracher à 
son chevalet. A quoi bon peindre le soir? Elle ne 
ménageait point assez sa santé. Quoique son beau 
tableau fût attendu par le club avec impatience , et 
qu'elle eût promis de l'y envoyer le lendemain , 
elle ne devait point pour cela se croire tenue à une 



Ô78 .VNGELICA 

exact! lufie si rijjoureuse. Il la priait de preudrc 
larfjemejjt tout le temps qui pouvait lui être néces- 
saire', et la conjurait d'avoir pitié d'une pauvre poi- 
trine que rexcès du travail épuisait, et d épargner 
les plus beaux yeux du monde qu'elle finirait par 
perdre à peindre aux lumières. 

Anrjelica le remercia de l'intérêt qu'il voulait 
bien lui iémou^uer ; mais sa santé était meilleure 
que ses amis ne pensaient. Si quelque chose était 
capable de l'altérer, ce serait bien moins lexcés 
du travail, que la contrariété de riC pouvoir tra- 
vailler quand elle en sentait le besoin. Quant à 
loflre qu il lui faisait de différer la livraison du 
tableau, elle lui en savait jjré, mais n'eu profite- 
lait point, si, comme elle Tcspérait, la correction 
quelle était en train de terminer était plus heu- 
reuse que les précédentes, et de n-Aurc à K;iti^-faire 
la juste exi};encedeM. Reynolds. 

.Jusqu alors Shelton n'avait point tourné les yeux 
vers le tableau. La réponse d'Anjjelica était une 
invitation, quoi^^ue bien involontaire, de le re- 
garder, et il s empressa de lui faire compliment. 
C était, à son avis, une amélioration incontestable, 
que Reynolds ne pouvait manquer de juger telle , 
et acluellemenl il pensait aussi qu'un délai serait 
inutile ; le tableau était parlait. 

Angelica n avait pas plus tôt prononcé cette la- 



KAUhlMAININ. 57Î) 

laïc parole, (|irclles'cii était amèrement roponlie. 
Pour la première l'ois elle eomprcnail toute reten- 
due de sa laule; la crainte qu'elle avaiteue de voir 
surprendre son secret, l'avait comme identifiée à 
son ima(>e, et il lui scnd)lail que c'était elle-même 
qui était là demi-nnc devant le baronnet. Quand 
il s'était aj)proelié du chevalet, elleavaitété tentée 
de rarréler; mais c'eût été se trahir. 

Il fallut donc rester inmiohile, soulirircpie sir 
Francis contemplât le tableau à son aise, s'appe- 
santît sur cha((ue détail, s'extasiatsur la Vénus loul 
sa main semblait se plaire à suivre lentement tous 
les contours. Oh! quel suj)plice! dans quel abînu» 
assez profond se cacher? Quels frissons, (pielle 
sueur froide lui courait de la tête aux j)ieds, cha- 
que lois que Shellon avançait le bi'as pour dési- 
gner telle ou lidle partie de son corps!... Oui, de 
son corps : car c'était elle! elle sentait le doi^t du 
baronnet la brûler tour à tour et la rjiacer! 

Cet examen douloureux se prolonjjea tellement 
qu'elle se vil hors d'étal de le su|)|)orterdavanla;;e : 
sa lutte silenci(Hise avait épuisé s(î.s forces; un treui- 
blemenl nerveux enliecho(|uait ses genoux; elle 
s'assit, ou plutôt elle se laissa tondxr sur le coin 
d'un soplia. 

— Vous êtes souffrante, lui dit sir h' rancis pre- 
nant place à coté crelic cl saisissant une inain qu elle 



580 ANGELICA 

n eut pas le temps de retirer. Oui, vous avez la 
fièvre : vous voyez que j'avais raison; de grâce, 
ménagez-vous! permettez-moi de Texiger comme 
ami, à défaut d'un titre plus doux. 

La main de Shelton était brûlante , ses yeux 
étincelants. Cette allusion à son offre de mariage 
fit naître soudain dans l'esprit d'Angelica une 
pensée effrayante, c'est que son domestique était 
vendu, qu'elle était seule, faible et presque nue, 
à la merci d'un homme passionné, ardent, témé- 
raire, peu habitué à la résistance, nayant plus rien 
à ménager après un refus et se croyant au-dessus 
des entraves du vulgaire. 

Cetle pensée lui fit assez d'impression pour 
qu elle n'osât pas retirer sa main : qui sait si ce 
ne serait pas provoquer une insulte? elle chercha 
à détourner Teutretien sur un sujet indifférent. 

Mais quelle ne fut pas sa terreur, lorsqu'elle se 
vit entraînée à écouter les plaintes du baronnet, 
1 aveu réitéré dune passion irrésistible, d'une 
passion qui le pousserait au désespoir , lorsque enfin 
il se jeta à ses pieds en la suppliant de révoquer sa 
fatale sentence! 

Sa douceur et ses ménagements n'avaient servi 
qu'à encourager Shelton. Épouvantée de tant de 
progrès, elle se leva, répéta son refus avec fermeté; 
mais Shelton était comme en délire. 11 étreignit 



KÀUFFMANN. 381 

ses genoux en criant qu'il ne pouvait vivre sans elle, 
qu'il ne se connaissait plus, qu'il fallait à tout prix 
qu'elle fût sa femme! 

Elle avait perdu l'équilibre ! elle était tombée 
sur le sopba! Elle poussa des cris de détresse! 
mais personne ne venait à son secours , et le ba- 
ronnet s'élait jeté sur elle, et il lui fermait la bou- 
che, et il lui refoulait les cris dans la poitrine, et 
il lui répétait que toute résistance était vaine, 
que ses gens étaient gagnés, qu'il ne voulait que 
la forcer d'accepter sa main, mais que c'en était 
fait, qu'il fallait qu'elle fût à lui!... 

L'aveu d'un tel guet-apens, la certitude de 
n'avoir à compter que sur elle, l'indignation, le 
désespoir, raniment ses forces ! elle se relève, elle 
se dégage de l'étreinte du baronnet, elle s'enfuit!... 
mais sa robe s'est entrouverte dans la lutte. 

—Vénus ! s'écrie Shelton, et d'un bond, le tigre 
s'est élancé sur sa proie! il est maître du secret 
d'Angclica, il est maître d'elle! 

Non, il ne l'est pas encore ! elle a brisé une vitre, 
et appelle au secours!... 

Cette fois ce n'est pas en vain ! il est trop tard 
pour étouffer ses cris : des passants y répondent ! 
ils s'arrêtent devant la maison ! le walchman du 
square est averti ; au bruit de sa crécelle d'autres 



382 ANGELICA 

watchmen arrivent de tous côtés, et déjà Ton frappe 
à la porte de la rue ! 

Le baronnet intimidé lâche prise. Sa position 
est grave; il est en flagrant délit de viol : tout son 
crédit peut échouer devant les conséquences d'un 
tel crime. D'ailleurs la populace qui hurle sous 
les fenêtres et dont la violence s'accroît du retard, 
ne va-t-elle pas, à la voix d'Angelica, faire justice 
elle-même! Il est à la discrétion de son ennemie, 
et il n'en doit attendre aucune pitié. 

Elle triomphe! elle est ivre! elle est folle! elle 
n'a plus dans le cœur ni pudeur, ni crainte; elle 
est toute à la vengeance! à présent c'est elle qui 
menace! elle va le faire arrêter, le livrer à la jus- 
tice, se venger, purger la société !... 

— Et renchérir vos tableaux de nudité, inter- 
rompt Shelton avec un sang-froid infernal. 

Angelica est restée pétrifiée!... mille pensées 
tumultueuses bourdonnent à ses oreilles ; mais il 
en est une qui finit par les dominer toutes : 

— Je puisie perdre!... mais il me perdra aussi!... 
il est maître de mon secret , d'un secret qui va 
me rendre la fable de Londres! ! ! 

Sa pudeur a repris Talarme et lui interdit tout 
emportement. Que faire? la foule grossit; les 
watclimen frappent à grands coups et somment 
d'ouvrir au nom delà loi. Quelle explication leur 



KAUFFMANN. 583 

donner pour les empêcher d'entrer? après un tel 
éclat, ils voudront voir par leurs yeux!... et com- 
ment recevoir dans ce désordre tous ces gens de 
police et toute cette populace? 

Les instants sont précieux cependant : la ru- 
meur et les sommations redoublent; déjà Ton 
menace d'enfoncer la porte, et le complice du ba- 
ronnet est là sur le palier. 

— Que faire? demande-t-il d'une voix trem- 
blante. 

Cette pensée commune à tous trois, Angelica . 
l'exprime enfin. 

— Que faire? s'écrie-t-elle d'un ton qui trahit 
son angoisse. 

— Je suis bien coupable ! répond sir Francis. 
Mais quelle imprudence à vous! * 

Les hurlements qui recommencent avec plus 
de fureur ne prêtent que trop de force à ce repro- 
che. Angelica est retombée en proie à toute sa ter- 
reur; mais maintenant ce sont ses défenseurs qui 
l'effraient , c'est son aggresseur dont elle implore 
le secours. 

— Oh! qu'ils n'entrent pas ! de grâce , faite» ' 
qu'ils n'entrent pas! crie-t-elle suppliante, ég'^^ 
rée! ^^"'^ 

— Impossible! s'écrie Shelton ; mais n'ayez 
peur, et laissez-moi faire! Je réponds de tout.^ué 



r>84 ANGELICA 

Et aux yeux d'Angelica immobile de stupeur , 
il saisit un flambeau et met le feu aux rideaux. 

— Ouvre! crie-t-il au laquais. 

Pendant que Davies descend s'acquitter de cet 
ordre, la flamme monte et s'étend avec rapidilé ; 
elle a gagné des gazes et d'autres étoffes , et Tin- 
ceudie qui s'alimente à ce foyer menace de deve- 
nir sérieux. 

— Vous avez raison ! s'écrie Angelica qui a com- 
pris 1 intention du baronnet; et , avant qu'il ait pu 
prévoir son mouvement, elle a, d'un geste rapide, 
poussé son tableau avec le chevalet dans les flammes. 

— Que faites-vous! s'écrie Shelton ; un tel chef- 
d'œuvre ! 

Et il se précipite pour l'arracher à l'incen- 
die; mais, plus prompte encore, Angelica l'ar- 
rête d'une main résolue. Il la regarde fixement. 
' — Est-une trahison? se demande-t-il, veut-elle 

^" me perdre ? et croit-elle par là se mettre à 1 abri 

— de mes représailles? 
il est I _ ]\on , dit Angelica répondant à sa pensée ; 
me renaaisil le faut! 

Sa pu^Shelton l'a comprise à son tour : c'est delà pu- 

emportemr. Le temps presse ! la circonstance parle assez 

v>atclimen i ! toute explication est impossible, superflue! 

d ouvrir a.itérêt commun les rapproche ; ils viennent de 

.sser un contrat tacite , secret pour secret. 



KAUFFMANN. 385 

Cependant Davies a ouvert la porte , et le peu- 
ple , précédé des gens de police , s'est rué dans la 
maison. Les vociférations ont cessé à la vue de 
l'incendie; on ne songe qu'à s'en rendre maître; 
et , plus effrayant que dangereux , en peu d'instants 
il est éteint. Shelton a distribué l'argent à pleines 
mains , et chacun s'est retiré satisfait. Quand il 
rentre dans l'atelier, il trouve Angelica assise près 
d'une table et la figure cachée dans ses deux mains. 
Sans doute, elle sent ses forces défaillir après tant 
de chocs successifs , et il s'avance pour lui offrir 
ses soins; mais, à peine a-t-elle entendu son pas , 
qu'elle s'est relevée : 

— Sortez , monsieur, nous ne nous connaissons 
plus. J'ai tenu ma parole ; songez à tenir la vôtre. 

Le ton dont elle parlait annonçait une résolu- 
tion trop ferme pour que Shelton put songer à la 
combattre. 

— Soyez tranquille, lui dit-il. Quoique traité 
en ennemi , je suis homme d'honneur, et vous 
avez ma parole. Nous nous garderons donc réci- 
proquement le secret. . . Adieu! . . . J'avais espéré une 
conclusion meilleure! mais, vous le voulez , nous 
cesserons de nous voir ! 

Angelica , dédaignant de répondre , avait sonné 
son domestique , qui s'empressa de monter. 



586 ANGELICA 

— Davies, lui dit-elle , vous n'êtes plus à mon 
service. 

— Non, Davies, vous êtes au mien, dit sir 
Francis ; miss Rauffmann veut bien vous céder à 
moi... Encore une imprudence! ajouta-t-il au mo- 
ment où Davies sortait ; mais celle-ci aussi peut 
se réparer , et je réponds de la discrétion de cet 
homme. 

Angelica ne répliqua rien ; elle était déterminée 
à garder le silence , pour ne pas donner au baron- 
net un prétexte de rester. Il le comprit, et lui 
ayant fait une profonde révérence , il allait se re- 
tirer, lorsqu'on entendit sur Tescalier la voix de 
Kauffmaun, qui revenait du théâtre avec Gretly. 

— Ah ! Jésus! s'écria le vieillard du fond de 
la galerie. Qu'est-ce que j'apprends? Il y a eu le 
feu ! le feu ici ! ah ! bonté divine! En effet!... Mon 
ange, mon Angelo , dis-moi , ne t'est-il rien ar- 
rivé ? 

— Non, heureusement, s'empressa de répon- 
dre sir Francis qui préférait prendre la parole , 
rien qu'une émotion , une frayeur bien natu- 
relles. 

Quand il fut rassuré sur l'état de sa chère fille, 
et qu'il Teut bien mangée de caresses, Kauffmann 
se retourna pour contempler les dégâts de lincen- 
die, et ce spectacle lui arracha force regrets ; mais 



KAUFFMANN. 387 

lorsqu'il aperçut que le tableau du club était brûlé , 
re fut du désespoir. 

— Ah ! Dieu du ciel ! s'écria-t-il avec un cri la- 
mentable , et se prenant la tête dans les mains. 
Qu'est-ce que je vois là? brûlé!... brûlé!... est-il 
possible!... Un tableau qui n'aura jamais son pa- 
reil ! une Vénus dont tout le monde parle à Lon- 
dres , et dont ce cher M. Reynolds était si enthou- 
siaste ! Quelle fatalité ! Ce n'est pas à moi , à mes 
barbouillages, qu'un pareil accident arrivera ja- 
mais ! Non , c'est à mon ange , et à son chef- 
d'œuvre encore ! Oh ! j'en mourrai de chagrin ! 

Sir Francis voyantqu'Angehca était au supplice , 
voulut essayer de le calmer; mais impossible: 
chaque interruption ne faisait qu'accroître ses do- 
léances. La Vénus surtout lui tenait si fort au cœur, 
quVVugelica vit que le parti le plus sage était de se 
retirer. 

Shelton voulut partir aussi ; mais le vieillard 
n'était pas soulagé, et il fallut encore subir ses jéré- 
miades. 

— Ah! sir Francis! quelle perle irréparable! 
.le ne m'en consolerai jamais! Un ouvrage si ca- 
pital, la Vénus surtout!... Vous vous rappelez: 
quelle perfection de formes ! comme elle était 
faite! quelles jambes! quelles épaules !... Et cela, 



.188 ANGELIGA 

à la veille de livrer le tableau ! Est-on plus mal- 
heureux ! 

Quand sir Francis eut laissé patiemment écou- 
ler ce torrent d'exclamations et de soupirs, il crut 
être quitte ; mais aux plaintes succédèrent les ques- 
tions. 

— FJt comment le feu a-t-il pris?... et comment 
Ta-t-on éteint? et comment vous êtes-vous donc 
trouvé là? 

— Une bougie , je crois , a enflammé un rideau. 
Je passais dans le square ; je suis entré avec la 
foule , et assez à temps par bonheur pour rassurer 
miss Angelica , et aider à éteindre le feu. 

— En effet , vos mancliettes sont brûlées. Ah ! 
quelle obligation je vous ai! Quel bonheur que le 
hasard vous ait amené à point nommé ! Qui sait ! 
sans vous peut-être j'aurais eu à déplorer un plus 
grand malheur! — Vous serez donc toujours pour 
nous une providence? 

La modestie de Shelton ne put supporter tant de 
louanges, et il s'enfuit, poursuivi jusque dans la 
rue par les remerciements du bonhomme. 

— fj'excellent caractère, se dit Kauffmann en 
se mettant au lit; pas le moindre fiel ! Après comme 
avant le refus, toujours disposé à rendre service! 
Quel dommage qu'Angelica se soit butée à ne 
pas vouloir de ce parti. Un homme qui nous con- 



KÂUFFMANN. 589 

venait sous tous les rapports, avec qui elle aurait 
été si heureuse, quoi qu'elle en dise, et dont elle 
aurait fait tout ce qu'elle aurait voulu. Ah ! mon 
Dieu! mon Dieu! nos sympathies et nos antipa- 
thies sont bien aveugles! ajouta-t-il avec un gros 
soupir dont la Vénus pouvait réclamer une bonne 
part. 

Et pour se consoler sans doute du tableau perdu, 
il s'était mis à esquisser dans sa tête une peinture 
allégorique de l'amour et de la haine, les yeux 
couverts l'un et l'autre d'un épais bandeau, lors- 
que celui plus épais encore du sommeil vint cou- 
vrir les siens et détruire à son tour Tébauche phi- 
losophique du vieil artiste. 



XVII. 



Tandis que le vieux peintre sommeillait, non 
pas , il est vrai , sans quelques rêves agiles où Tin- 
cendie de Golden-Square et les fantômes de Bos- 
worth , où Vénus et llichard III jouaient un drame 
assez confus, sa pauvre fille était en proie à une 
insomnie dont la solitude et les ténèbres rembru- 
nissaient encore les sombres pensées. 

Un homme avait osé porter la main sur elle! et 



KAUFFMANN. 591 

ce déslioiineur , elle l'avait mérité pour n'avoir 
pas su résister aux suggestions de son orgueil d'ar- 
tiste?. . . Hélas ! cet orgueil même était cruellement 
puni par la perle d'une œuvre qui lui avait coulé 
tant d'efforts , d'une de ces inspirations qu'on ne 
retrouve pas deux fois dans la vie. La mère avait 
été forcée de sacrifier de ses propres mains son en- 
fant , le fruit de ses entrailles , la chair de sa chair, 
le sang de son sang I 

Elle en avait eu le courage; la pudeur était ven- 
gée; les indices de sa faute anéantis!... mais il en 
existait un témoin : serait-il discret? 

Elle avait pu perdre Shellon : la prudence l'a- 
vait retenue, et elle ne s'en repentait pas ; mais 
elle s'était désarmée; et lui, maître de son secret, 
avait toujours le couteau levé sur elle. S'il se tai- 
sait , ce serait pure générosité , pour agir en hom- 
me d'houneur, et elle savait maintenant à quoi 
s'en tenir sur Thonneur et la générosité de cet 
homme ! 

Lasse de demander en vain le sommeil à son 
oreiller brûlant , il lui sembla qu'elle serait moins 
mal hors de son lit, que les noires idées qui l'assié- 
geaient s'enfuiraient avec l'obscurité. Elle se leva 
et ralluma sa bougie. 

Elle avait une lettre à écrire; sa délicatesse se 
révoltait à la pensée que Shelton avait cru pouvoir 



592 ANGELICA 

Tacheter par ses services. Elle prit la plume, et 
ayaut annoncé au club Taccident qui venait de dé- 
truire son tableau , elle ajouta que le mauvais état 
de sa santé la forçait de renoncer à Tbonneur de 
cette commande. 

Elle était loin de se dissimuler les conséquences 
de sa démarche. C'était répudier la vogue; mais 
elle ne voulait rien devoir à Slieîton , et ce premier 
point réglé, elle éprouva quelque soulagement. 

Cependant elle ne se remit pas au lit : le som- 
meil était encore loin de sa paupière. Elle venait, 
à un prix coûteux , de se délivrer de son principal 
tourment; mais d autres soucis, oubliés d'abord, 
le remplacèrent au premier rang. 

Comme si ce n'était pas assez du malheur, la 
civilisation a inventé les compliments de condo- 
léance. Angelica prévit toute une procession d'amis 
et d'indifférents qui allaient venir prendre part à 
son chagrin , tout un concert de lamentations et 
d'interrogations à l'instar de celles de son père; 
et comme tous les pleureurs d'office se croient 
tenus à faire l'éloge du défunt, elle devait s'attendre 
à d'interminables louanges du tableau brûlé, et 
surtout de l'incomparable Vénus. 

Rien qu'à cette idée, son front était déjà mouillé 
de sueur. Qui sait si , à sa confusion, on ne fini- 
rait pas par deviner la vérité? et lorsque l'on ap- 



KAUFFMANN. 395 

prendrait qu'elle renonçait à la commande du 
club , que d'exclamations , de questions , de con- 
seils! 

Elle ne se sentit pas le courage d'attendre de 
pied ferme un tel assaut. 

La duchesse deDevonshire, dont elle avait fait 
le portrait, l'avait invitée à venir passer quelques 
jours à Chiswick. Elle avait un salon de musique 
à faire décorer, et voulait le montrer à la jeune 
artiste à qui elle destinait ce travail. On n'était 
qu'aux premiers jours du mois de juin, et la saison 
de Londres n'était point finie; mais sa Grâce était 
souffrante , et depuis six semaines habitait cette 
résidence qu'elle avait préférée à cause de sa proxi- 
mité de la ville, où la session, qui durait encore, 
appelait le duc tous les jours. 

C'est en partant qu'elle avait fait cette invitation 
à Angelica : celle-ci , fort occupée alors , avait 
prié la duchesse de lui permettre de n'en profiter 
que lorsque le tableau du club serait terminé. 

Il Tétait Elle pouvait maintenant tenir sa 

promesse, et comme il avait été convenu qu'elle 
n'aurait pas besoin d'avertir de son arrivée, elle 
résolut de quitter Londres dès le lendemain matin. 
Elle n'aurait point à expliquer la cessation des vi- 
sites de sir Francis, et laisserait ce génie fécond 
prétexter une excuse qu'elle n'aurait plus qu'à no 



594 ANGELICA 

pas démentir au retour. Mais avant de se mettre 
en route , elle avait encore un devoir à remplir : 
elle écrivit à Reynolds. 

Elle l'informa de la destruction de son tableau , 
et de la démarche qu'elle avait faite auprès du club. 
Elle espérait qu'il ne blâmerait pas cette résolu 
tion : elle ne se sentait pas le courage de recom- 
mencer une tache terminée , et après une applica- 
tion si soutenue , elle avait besoin de faire ce sa- 
crifice à sa santé. D'ailleurs , elle regardait l'in- 
cendie de son tableau comme une punition du 
Ciel, qui ne permet sous aucun prétexte de 
s'approprier le bien d'autrui, comme un avertis- 
sement de rétablir , par sa retraite , les choses sur 
le pied convenable où elles n'auraient pas dû 
cesser d'être. Elle ne mettait point en doute que 
le club ne s'estimât trop heureux d'offrir ce travail 
à Reynolds, et elle le conjurait de ne le point re- 
fuser. Elle avait cédé une première fois aux exi- 
gences de son amitié, elle lui demandait à son 
tour la même condescendance. Elle finit en ap- 
puyant sa prière de toutes les considérations 
qu'elle crut propre à agir sur un esprit fier, dés- 
intéressé, mais par cela même capable d'appré- 
cier ces qualités dans autrui , et de sentir tout ce 
qu'il peut y avoir de vraie noblesse d'âme à se 
laisser vaincre dans un combat de générosité. 



KAUFFMANN. 39o 

Angelica ne s'était point fait scrupule de ne 
prendre conseil que d'elle-même, malgré toute la 
prraYité du cas. La vérité ne pouvait être connue 
que d'elle. Ce simulacre de déférence l'exposerait 
aux tracasseries qu'elle voulait éviter. Elle résolut 
d'attendre qu'elle fût à Chiswick pour faire parve- 
nir ses deux lettres à leur adresse, et informer son 
père de sa détermination. 

Quand Reynolds reçut la lettre d'Angelica, il en 
fut confondu et vivement affecté. Il courut en toute 
hâte à Golden-Square, dans l'espoir qu'elle n'aurait 
point envoyé au club son désistement; mais Ange- 
lica était partie, et la visite de Reynolds ne servit 
qu'à apprendre ce fatal coup de tête à son vieux 
confrère, qui se mit à pousser les hauts cris. 

Reynolds essaya de le consoler : le mal n'était 
peut-être pas irréparable; il allait, en rentrant 
chez lui, écrire à miss Kauffmann. Le bonhomme, 
qui ne faisait pas tant de façons que sa fille, ne ré- 
fléchit pas que Reynolds avait intérêt à hériter de 
la commande, et pouvait le désirer secrètement. 
Il s'empressa de lui apporter de Tencre et du pa- 
pier. Il n'y avait pas un instant à perdre! H en- 
verrait la lettre à Chiswick par un exprès! et Rey- 
nolds s'étant mis à écrire, il lui recommanda si 
souvent de bien insister, et lui dicta de si excellents 
et de si nombreux arguments , qu'il fallut à Té- 



596 ANGELIGA 

crivain une grande présence d'esprit pour achever 
sa lettre. 

Malgré toutes ces interruptions, la réponse était 
assez chaleureuse, pour ne rien laisser à désirer, 
même à l'exigeant vieillard ; néanmoins elle ne 
persuada pas. La renonciation était arrivée à son 
adresse, et loin de la regretter, Angelica renouvela 
ses instances avec tant de force et un accent si ir- 
récusable de vérité, que Reynolds finit par se lais- 
ser arracher la promesse conditionnelle de ne point 
refuser la commande. 

Le vrai motif qui triompha des scrupules de 
Reynolds , c'est qu'il ne crut point avoir à tenir 
rengagement qu'il prenait : les membres du club 
ne lui pardonneraient jamais le tort qu'ils avaient 
eu envers lui. Il était dans l'erreur. 

Le seul qui aurait pu croire son amour-propre 
intéressé à exclure le peintre, c'était lord Tavistock 
qui avait été rapporteur de l'affaire; mais le pau- 
vre marquis n'était plus de ce monde. Il venait de 
mourir à la chasse , à la fin du mois de mars. 
Shelton ne pouvait que désirer de consolider sa ré- 
conciliation avec Reynolds. Quant à Henry Ver- 
non, tout ce qu'il craignait, c'était que sir Francis 
ne parvînt à maintenir sa maîtresse malgré elle- 
même. Il appuya chaudement la nomination de 
l'artiste qui avait le plus de chances de succès, étant 



KAUFFMANN. 397 

porté par les membres qui n'avaient point en vue 
d'autre intérêt que celui du club : Reynolds donc 
fut élu à Tunanimité, et, tenant sa parole, il ac- 
cepta. 

Quoique sincère dans sa résistance, il ne s'était 
point fait illusion sur la valeur de son sacrifice. 
Malgré son génie, il n'était pas à l'abri des caprices 
de la mode. Il avait eu à lutter contre plus dune 
injuste rivalité; il se souvenait du genevois Liotard. 
En se voyant préférer un talent réel, dont l'éclat 
se rehaussait de tant de jeunesse , de grâce et de 
beauté , il n'avait pu s'empêcher de craindre que 
cette éclipse ne fut plus longue que les précéden- 
tes, et dans son découragement^ il n'avait rien en- 
voyé cette année à l'exposition de Spring-Gardens. 

Lors donc qu'il fut instruit de sa nomination , 
certain que le désistement d'Angelica était irrévo- 
cable, flatté de l'unanimité des suffrages, il ne se 
fit pas prier longtemps par sir Francis pour ne 
point laisser aller cette commande à l'un des pein- 
tres de la cour, ou à quelque rival naissant, tel que 
West, qui venait de débuter assez brillamment 
pour mériter un jour de lui succéder comme pré- 
sident de l'Académie royale des Arts. 

Pendant que cet acte de justice s'accomplissait à 
Londres, celle qui l'avait provoqué se reposait de 
toutes ses émotions dans la belle campagne du duc 



398 ANGELICA 

de Devonshire. Elle, ordinairement si laborieuse, 
elle savourait son oisiveté avec un bien-être inex- 
primable; elle, si heureuse au sein de sa famille, 
elle se sentait plus à Taise dans une maison étran- 
gère. Là, du moins, rien ne lui rappelait ses cha- 
grins ; elle ne voyait que des indifférents autour 
d'elle, ignorants et peu soucieux de ses affaires; 
point de visages amis reflétant une douleur quelle 
tachait de se cacher : aussi ses forces commen- 
çaient à renaître , et avec elles son courage et sa 
tranquillité. 

11 y avait près de quinze jours qu'elle avait quitté 
Londres , elle se dit qu'il était temps d'y rentrer. 
D'ailleurs, la duchesse elle-même se portait mieux; 
et comme ses médecins, craignant pour elle la fa- 
tigue des plaisirs et des devoirs, exigeaient qu'elle 
prolongeât son séjour à Chiswick, elle s'en dédom- 
mageait en élargissant le cercle de ses invitations. 
Ce n'était donc plus la campagne pour Angelica : 
c'était la ville, mais sans sa famille, mais sans son 
atelier, qui commençaient à lui faire également 
faute. 

Elle résista aux aimables instances de son hô- 
tesse , et écrivit à son père de lui envoyer, le len- 
demain , le coupé de louage qui l'avait amenée ; 
mais, comme le lendemain était un dimanche, la 
duchesse avait exigé qu'elle lui donnât encore cette 



KAUFFMANN. 399 

journée perdue pour le travail , et qu'elle ne par- 
tît qu'après dîner. 11 suffisait donc que la voiture 
vînt à sept heures et demie; on était aux plus 
longs jours , et elle serait à Londres au tomber de 
la nuit. 

Le lendemain soir, à sept heures et demie, An- 
gelica fit demander sa voilure : elle n''était point 
arrivée. Huit heures, neuf heures sonnèrent , point 
de voiture! Le duc lui proposa de faire atteler une 
des siennes; elle refusa : celle qu'elle attendait 
allait venir d'un instant à l'autre; mais dix heures 
sonnèrent et Ton n'annonça que le souper. 

— Miss Kauffmann , lui dit la duchesse, il faut 
vous résigner à rester ; mais, bien que nous profi- 
tions de la négligence de votre cocher, n'allez pas 
croire que nous soyons ses complices. 

Angelica remercia la duchesse, et ne ca- 
cha pas qu'elle était contrariée , craignant que 
son père ne fût inquiet. Le duc renouvela ses 
offres ; mais elle aimait à ne point donner d'em- 
barras: elle ne voulut pas les accepter. Il n'insista 
pas , et on se rendit dans la salle à manger. 

On allait sortir de table , et Angelica avait re- 
noncé à faire des conjectures et à espérer , lors- 
qu'enfin la voiture attendue fut annoncée. 

— U est trop tard 1 s'écrièrent le duc et la du- 



400 ANGELICA 

chesse. Renvoyez votre cocher prévenir chez vous 
que vous n'arriverez que demain matin. 

Angelica voulut à toute force partir. Elle n^était 
pas sûre que le cocher s'acquitterait fidèlement de 
sa commission : il n'avait pas donné ce soir assez 
de preuves de son exactitude. Puis son père était 
prompt à s'alarmer, et ne serait pas maître d'un 
premier effroi , s'il voyait arriver la voiture sans 
elle. 

Le duc alors lui dit qu'il allait la faire accompa- 
gner ; mais elle s'y opposa : le trajet était si court. 
Elle demanda seulement si c'était le cocher qui l'a- 
vait amenée , et ayant su que oui , ses hôtes , tran- 
quillisés, la laissèrent aller. 

Elle monta seule dans son coupé. La nuit était 
sombre ; mais elle n'était pas peureuse, et elle pria 
le laquais du duc, qui refermait la portière, de re- 
commander au cocher de réparer le temps perdu. 

Le carrosse partit grand train , et elle se félicita 
de la rapidité de sa course. Cependant elle s'aper- 
çut bientôt qu'elle était obéie au-delà de ses sou- 
haits ; elle craignit quelque accident , et , baissant 
tme des glaces , elle ordonna au cocher de ralentir 
le pas. 

Soit qu'il ne pût modérer ses chevaux qui sen- 
taient l'écurie , soit qu'il fût lui-même pressé d'ar- 
river, il ne tint compte d'aucun avertissement, et , 



KAUFFMANN. m\ 

fatiguée de parler à un sourd, elle finit par s'a- 
bandonner à son étoile. 

— Cet homme , pensa-t-elle , se sera oublié, en 
venant, dans quelque cabaret; heureusement, on 
dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes! et il me 
paraît avoir assez bu pour nous servir à tous deux 
de sauvegarde. 

Elle ne tarda pas à entrer dans un endroit 
qu''elle crut reconnaître pour Hammersmith. 

— Allons , bon courage ! se dit-elle, nous voilà 
déjà au tiers du chemin. 

La nuit était fraîche , elle leva la glace qui était 
restée ouverte. Le sommeil la gagnait , elle s'y 
laissa aller. 

Elle venait de céder à cet assoupissement , lors- 
qu'elle fut éveillée en sursaut par un choc d'une 
violence extrême. On poussait autour du carrosse 
des cris tumultueux. Elle voulut mettre la tète à la 
portière : un coup, asséné du dehors, fit voler la 
glace en éclats, et elle n'eut que le temps de se re- 
jeter au fond de la voiture. 

Les vociférations redoublaient ; une grêle de 
coups retentissait sur le carrosse , et de sa retraite , 
à, travers les vitres ternies, elle crut voir son co- 
cher se défendre en désespéré contre plusieurs 
assaillants. 

I. 26 



402 ANGELICA. 

Mille conjectures alarmantes traversèrent sa 
pensée. 

Étaient- ce des voleurs?... Était-ce un guet- 
apens?... Un rapt?... Ah! plût à Dieu que sa pre- 
mière crainte fût la vraie ! 

Cette incertitude était trop pénible , il fallait en 
sortir à tout prix! Au risque d'être blessée, elle 
s'avança pour reconnaître dans Tombre la cause 
réelle de sa frayeur... ciel!... ce n'étaient pas 
des voleurs ! . . . Un carrosse était là près du sien ! . . . 
C'étaient des hommes en livrée qui attaquaient 
son cocher, et déjà le malheureux était tombé sous 
leurs coups ! . . . 

Elle était perdue! c'était sir Francis qui venait 
Tenlever ! . . . 11 ne lui restait plus qu'une ressource, 
la fuite! Elle se jeta sur la portière!... Impossible 
de l'ouvrir! Elle lutta, elle lutta! mais en vain , 
mais trop tard, le combat avait cessé , et on ve- 
nait s'emparer d'elle! ! ! 

Elle jeta un cri de désespoir et tomba à la ren- 
verse ! 

Quand elle revint à la vie, elle était dans la rue, as- 
sise sur une chaise ; une femme était auprès d'elle , 
une femme richement vêtue , une femme que l'on 
traitait d'altesse!... Était-ce une illusion?... la (fu- 
chesse de Brunswick!... Oui, c'était elle-même 



KAUFFMANN. 405 

qui la secourait , qui la rassurait , qui allait la ra- 
mener à Londres. 

Effectivement , la duchesse la voyant mieux , 
la fit mettre dans son carrosse à côté d'elle , et lui 
expliqua en route ce qui venait d'arriver. 

Elle s'en revenait de Windsor, lorsqu'en pas- 
sant dans Brentford , son piqueur qui courait de- 
vant avec la torche avait vu arriver à lui un coupé 
dont les chevaux brûlaient le pavé. Il avait crié au 
cocher de faire place au carrosse de la princesse ; 
mais pour toute réponse à son injonction , il avait 
été renversé avec son cheval , et les deux voitures 
étaient venues se heurter l'une contre l'autre. 

Au lieu de s'excuser de sa maladresse , le cocher 
du coupé avait fait pleuvoir sur celui de la prin- 
cesse des injures et des coups de fouet auxquels ce 
dernier avait riposté de son mieux ; ce que voyant, 
les valets de pied avaient pris fait et cause pour 
leur camarade, et l'a^jgrcsseur renversé de son 
siège , et dans un état pitoyable , venait d'être livré 
aux ivatchmen. 

Le combat terminé, on s'était aperçu que le 
coupé n'était pas vide, et la duchesse, descendue 
en apprenant qu'on venait d'en tirer une femme 
évanouie, avait été fort surprise de reconnaître 
miss Kaufimann. 



404 ANGELICA 

— Et où alliez-vous donc seule , à cette heure 
et de ce train, mon cher peintre? 

— Je venais , votre altesse , de chez la duchesse 
de Devonshire. 

— De Chiswick? 

— Oui , votre allesse. 

— Et vous alliez? 

— A Londres. 

— A Londres?... mais vous y tourniez le dos. 

— En vérité ! 

— Et où croyez-vous être ? 

— A Hammersmith. 

— A Hammersmith?... àBrentford. 

— A Brentford!! 

— Eh oui!,., au lieu de prendre à droite, vous 
avez pris à gauche. 

Angelica resta muette et pensive. 

— Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve, 
dit la duchesse , pour être convaincue que votre 
cocher avait laissé sa raison au fond des pots ; 
mais à quelque chose malheur est bon, et je suis 
bien aise, maintenant , que nos voitures se soient 
accrochées. 

— Que d'excuses je dois à votre altesse! 

— Laissons cela ! nous avons failli toutes deux 
être victimes d'un ivrogne ; voilà tout. Quant au 
coupable , la leçon qu'il a reçue est assez sévère : 



KAUFFMANN. 405 

j'aurai soin qu'elle se borne là. L'ivresse est son 
excuse , et il ne faut pas le punir d'avoir fait comme 
tous nos élégants. Mais vous , miss Kauffmann , 
vous êtes impardonnable; courir seule les cbe- 
mins , la nuit, quelle imprudence! Vous n'avez 
pas le droit de vous exposer de la sorte î nous 
croyez -vous donc gens à nous contenter d'un por- 
trait ? 



XVllI. 



Kauffmann , cependant, s'inqiiiélait de ne pas 
voir arriver sa fille. 11 avait recommandé que le 
coupé fût à sept heures précises à Chiswick; il était 
dix heures, et Angelica ne paraissait pas. 

— Elle aura été retenue un peu plus tard qu'elle 
ne s'y attendait, dit Gretly. 

Mais onze heures avaient sonné, et le vieillard 
commençait à ne plus pouvoir rester en place. 



KAUFFMAINN. 407 

•— Si par hasard , dit sa nièce , le loueur avait 
négligé d'envoyer la voiture. 

— Impossible ! la commande a été écrite sous 
mes yeux... au surplus, il n'y a qu'à s'en assu- 
rer. 

Il sonna : mademoiselle Alexandrine parut. 

— Alexandrine, dit Kauffmann , il faudrait de- 
mander à notre loueur de carrosse, vous savez, ici 
près , dans Knave-Street , à quelle heure il a en- 
voyé à Chiswick le coupé que j'ai loué. 

— Qui monsieur veut-il envoyer à cette heure- 
ci? demanda mademoiselle Alexandrine d'un air 
pincé ? 

La réponse était embarrassante : Davies n'avait 
pas encore de remplaçant; la vertu de mademoiselle 
Alexandrine ne lui permettait pas de sortir seule 
si tard ; la cuisinière n'était pas moins vertueuse 
que la femme de chambre. Le vieillard prit son 
chapeau et fit lui-même sa commission. 

Il revint tout agité. — Eh bien! demanda-t-il , 
pas de retour? 

— Mon Dieu non ! dit Gretly? 

— Cependant la voiture est partie à l'heure con- 
venue... Pourvu qu'il ne soit pas arrivé quelque 
malheur à mon pauvre ange ! 

— Ne prenons pas ainsi l'alarme , mon oncle ; 



408 ANGELICA 

probablement eile a eu à reconduire quelqu'un 
qui Ta fait attendre. 

— Le diable soit des indiscrets! sécria Kaulf- 
mann , se raccrochant à cette faible espérance que 
bientôt la pendule détruisit en sonnant minuit. 

Voyant qu'il se faisait tard , il engagea Grelly à 
se retirer : il attendrait seul ; mais elle rejeta bien 
loin cette idée : elle ne se coucherait pas que sa 
cousine ne fût venue. Ils recommencèrent donc 
leurs suppositions , Fonde se tourmentant et la 
nièce lâchant de le calmer , quoique fort peu tran- 
quille elle-même. Elle eut bientôt épuisé les con- 
jectures et les consolations , et sa dernière ressource 
fut d'essayer de persuader au vieillard qu'Angelica 
avait eu un motif de passer la nuit à Chiswick , 
soit quelque bal improvisé, soit une indisposition 
de la duchesse, et qu'elle ne reviendrait que le len- 
demain matin. 

Cette version nouvelle ne prouva qu'une chose 
à Kauffmann , cVst que Gretly elle-même n'avait 
plus d'espoir , et le découragement lui ôta la force 
déparier et de se j)laindre. 11 croisa les bras et sa 
tête tomba sur sa poitrine. 

Deux mortelles heures s'étaient écoulées dans 
ces transes , lorsqu'on entendit le bruit d'une voi- 
ture qui s'arrêtait à la porte. Ils coururent aux fe- 
nêtres!... ce n'était point le coupé, c'était un car- 



KAUFFMANN. 409 

rosse à quatre chevaux!... un piqueur avec une 
torche ! 

— C'est la livrée du roi ! s'écria Grelly. 

Au même instant, on frappa à ébranler toute 
la maison. L'oncle et la nièce s'élancèrent hors 
du parloir. La porte de la rue avait été ouverte , et 
de loin ils virent descendre du carrosse royal An- 
gelica I 

— mon Dieu! s'écria le vieillard, tout saisi 
de joie et d'étonnement. 

— C'est pour le coup , qu on peut l'appeler la 
princesse, dit Gretly; et elle alla au-devant de sa 
cousine. 

Angelica se jeta au cou de son père. 

— Dis-moi, AngeHca, reprit Gretly pendnnt 
que Kauffniann se dédommageait de son inquié- 
tude à force de caresses , est-ce le duc d'York , ou 
le duc de Glocesterque tu épouses? 

Elle n'eut pas plus tôt parlé qu'elle s'aperçut 
que sa cousine était en larmes. L'émotion, que le 
respect avait comprimé pendant la route, s'ou- 
vrait maintenant un libre cours. Gretly deviutplus 
pale qu'elle. 

— Qu'est-il arrivé? s'écria-t-elle , en lui saisis- 
sant la main? 

Kauffmaun n'avait rien vu; le bonheur de re- 



410 AXGELICA 

trouver sa fille Taveuglait : alarmé , il poussa un 
cri. 

— Rien, rien de sérieux, dit Angelica : j'en 
suis quitte pour la peur. Et , s'appuyant sur ces 
deux chers soutiens, elle entra dans le parloir. 

Ses pleurs Tavaient soulagée ; elle satisfit leur 
vive impatience. On peut s'imaginer si la surprise 
et rindignation des deux auditeurs interrompirent 
souvent son récit. 

Cependant loncle et la nièce ne portèrent pas le 
même jugement sur cette aventure. Kauffmann n'y 
vit qu'un damné d'ivrogne qui avait failli lui tuer 
sa fille , et il entremêla ses imprécations de ré- 
flexions morales», tout à fait dignes d'une société 
de tempérance. Gretly trouva la conduite du co- 
cher fort louche. 

— Pourquoi arrivé si tard? 

— Parce qu'il est restée s'enivrer en route, dit 
Kauffmann. 

— Mais pourquoi aller à Brentford? 

— Parce qu'il était ivre. 

— Soit ; mais ses chevaux ne l'étaient pas , et ils 
auraient dii le ramener à l'écurie. 

— Vous êtes trop fine, ma chère nièce , et à force 
d'esprit, vous finirez par n'avoir plus le sens com- 
mun. 

Angelica restait muette : évitait-elle de prendre 



KAL'FFMANN. 411 

parti contre sou père ou contre sa cousine? ne savait- 
elle que penser? croyait-elle devoir laire ce qu elle 
pensait? Trois heures venaient de sonner. Ils de- 
vaient avoir besoin de repos*; elle le leur fit obser- 
ver. 

Cet avertissement était bien désintéressé, car 
elle n'espérait pas dormir. Cependant elle fut trom- 
pée dans son attente : sa conscience, cette fois, ne 
lui faisait point de reproches , et sou corps brisé 
céda au sommeil. Mais elle ne devait point, pour 
cela , échapper aux soucis de Tinsomnie : aux mal- 
heureux , les mauvais songes ; aux heureux , les 
riants fantômes delà porte d'ivoire : la nuit n'est 
que le miroir trouble du jour. 

Le lendemain , les conjectures recommencèrent , 
sans amener plus d'éclaircissements. L'oncle et la 
nièce persistèrent dans leur opinion , et Angelica 
dans son silence; mais elle ne cherchait point à 
détourner la conversation. Quelque pénible qu'en 
fût le souvenir, l'aventure était trop étrange pour 
ne pas tenir sa curiosité en éveil ; d'ailleurs il élait 
des sujets d'entretien qu'elle craignait davantage. 

Dans Taprès-diner, au moment où Grclly pré- 
parait le thé, Zucchi , qu'on n'avait pas vu de la 
journée, arriva tout ébouriffé. 

— Qu'est-ce que j'apprends? Votre histoire 
avec la duciiessedc Brunswick est-elle vraie? 



412 ANGELIGA 

-Oui! 

— Vous avez couru des dangers?... Vous avez 
été ramenée par la princesse? 

— Par la princesseen personne, répondit Kauff- 
mann en se rengorgeant. 

— D'où savez-vous cela? reprit Angelica. 

— Par le journal du soir. 

— Le journal en parle? s'écria-t-elle en pâlis- 
sant. 

— Vous ne l'avez pas lu?... 

— Non. 

J'ai donc bien lait de l'apporter, dit-il en tirant 
de sa poche un numéro du General Evening qu'il 
lui présenta. 

Angelica, interdite, hésitait à le prendre : Gretly 
s'en saisit vivement, et tandis que Zucchi expliquait 
à son vieil ami Tarlicle qu'il s'était fait traduire, 
les deux jeunes fdles, qui savaient l'anglais, lurent 
ensemble des yeux le paragraphe suivant : 

« Cette nuit, à onze heures trois quarts, S. A. S. 
la duchesse de Brunswick revenait seule de Wind- 
sor-Castle , dans une berline à quatre chevaux , 
lorsqu'à l'entrée de Brentford, le piqueur qui pré- 
cédait le carrosse avec la torche, aperçut de loin un 
coupé qui venait à lui. Les chevaux allaient d'une 
vitesse qui fait honneur aux écuries de William 
Sesman, loueur de carrosses, Knave-Street, Gol- 



KAUFFMANN. 4^3 

den-Square. Le piqueur cria au cocher de prendre 
la gauche; celui-ci fit la sourde oreille. Voyant 
qu'il n'obéissait pas, le piqueur essaya de Tarrè- 
ter ; mais il fut culbuté à dix pas avec son cheval. 
Ce premier accident en occasionna un autre, et, 
dans la confusion, le coupé de louage vint accro- 
cher la berline de la princesse. Le cocher mala- 
droit, au lieu de rejeter la faute sur ses chevaux , 
n'imagina rien de mieux que de tomber à grands 
coups de fouet sur son innocent confrère ; et no- 
tre impartialité d historien nous oblige d'avouer 
que le bon droit allait succomber, lorsque les va- 
lets de pied, armés de leurs longues cannes, ac- 
coururent en aide à la livrée du roi. Ce renfort 
changea bientôt la face des choses ; Taggresseur 
fut renversé de son siège, et , après une nouvelle 
lutte dont ses épaules garderont longtemps le sou- 
venir, il lui fallut céder au nombre, et se laisser 
mener ou plutôt emporter à la tvaich-house. Dé- 
livrés de leur ennemi, les vainqueurs se mirent à 
visiter le champ de bataille, et, en ouvrant le 
coupé, ils y trouvèrent une jeune beauté évanouie. 
A cette nouvelle, S. A. S. se hâta de descendre de 

carrosse, et qui reconnut-elle? la signora A 

K , une de nos artisles les plus fashionable. 

Grâce aux soins empressés de la princesse , la si- 
gnora fut promptement rappelée à la vie, et elle 



414 AiNGEUGA 

doit à cet accident riionneur d'être rentrée en ville 
dans le carrosse et en la compagnie de S. A. S. » 

— Eh bien ! dit Zucclii, voyant qu'elles posaient 
le journal sur la table, que dites-vous de 1 article? 

— 11 contient le récit exact des faits, répondit 
Angelica. 

— Et le post-scriptum aussi ? 

— Il y a un post-scriptum? 

— Sans doute. Regardez tout à la fin du journal. 
Les deux cousines y trouvèrent en effet ce qui 

suit : 

« P. S. Au moment de mettre sous presse , 
nous recevons de nouveaux détails sur l'aventure 
de la signora A K (Voir ci-dessus.) 

» 11 paraît que c'est avec une extrême difficulté 
que les watchmen sont parvenus à conduire leur 
homme en prison : il en a terrassé plusieurs, quoi- 
que roué de coups, et on ne pouvait s'en rendre 
maître. Tout en se débattant, il a poussé l'audace 
jusqu à vouloir se faire passer pour un membre du 

parlement, pour sir F S Bart., jusqu'à 

dire qu'il enlevait la signora A K ! 

Mais comme on pense bien, on n'a pas tenu compte 
i\Q ces propos , qui dénotaient moins l'ivresse 
qu'une ruse grossière pour se faire relâcher, et, 
force étant demeurée à la justice, la luatch-liouse a 
eu Ihoniieur de donner l'hospitalité à I honorable 



KAUFFMAINN. 415 

baronnet, qui, nous le craignons, est trop défiguré 
par les suites de sa défaite, pour pou^oi^, de long- 
temps, faire constater son identité. » 

— A-t-on idée d'une pareille impudence! s'é- 
cria Kauffmann, se faire passer pour sir Francis ! 
dire qu'il t'enlevait! 

— Ce n'est que trop vrai ! répondit Angelica 

— Hein 1 dit Kauffmann qui tombait de son 
baut. 

— Oui, mon bon père, je n'en doute plus, j'ai 
failli être victime d'un enlèvement. 

— Un enlèvement! s'écria-t-il en se serrant 
contre elle , par un mouvement involontaire , 
comme pour la protéger. 

— Oui, reprit-elle, tout s'explique, le retard, 
le cbangemeiit de route, la précipitation de la 
course : le cocher s'était vendu, et c'est sir Fran- 
cis qui était sur le siège. 

— Et c'est sir Francis qui a été batonné! dit 
Gretly, et c'est sir Francis qui est à la watch-house! 

— Sans compter ce que je lui ménage, inter- 
rompit Kauffmann ! Le misérable ! !.. enlever mon 
ange!... Il aura affaire à moi ! Dès demain je vais 
porter plainte! ! 

— Au nom de notre repos, gardez-vous-en bien ! 
s'écria Angelica. 

— Quoi ! je ne te vengerais pas de cet infâme? 



416 ANGELICA 

— Eh! mon père! ne pensons pas à noire ven- 
geance : craignons la sienne ! 

— La signora a raison , cher monsieur Raiiff- 
mann, dit Zucchi ; cet homme vient de vous prou- 
ver de quoi il est capable : ce serait une grande im- 
prudence de le pousser à bout. Il a reçu une puni- 
tion terrible, songez donc! 

— Malheureusement! dit Angelica. 

— Pourquoi? repartit Zucchi, vous n'y êtes 
pour rien , et il faut espérer qu'il profitera de la 
leçon. 

— Dieu vous entende ! mais j'ai peur, je Tavoue, 
car c'est une blessure de plus faite à son orgueil. 

— Oui , dit Gretly, mais une de ces blessures 
qui tuent. 

— Enfin! dit Angelica avec un soupir, qui vi- 
vra verra! dans tous les cas , cette publicité me 
désespère ! pourvu que je no sois pas forcée de 
comparaître en justice! 

— Rassurez-vous, dit Zucchi, sir Francis a du 
crédit, et il est plus intéressé qu'un autre à assou- 
pir l'affaire. 

— Et sois sûre, ajouta Gretly, qu'il est plus oc- 
cupé de sortir d'embarras que de s'en créer de 
nouveaux en essayant de se venger. 

— Tu ne connais pas cet homme comme moi, 



KAUFFMANN. 417 

dit Angelica ; c'est Torgueil de Salan : il a été hu- 
milié, il se vengera! 

— J'espère que non, dit Zucclii ; mais agissons 
comme si vos craintes étaient fondées, et prenons 
bien toutes nos précautions. D'abord, il est con- 
venu , n'est-ce pas , cher monsieur Kauffmann „ 
ajouta-t-il pour bien fixer l'attention du vieillard, 
il est convenu que nous parlerons le moins pos- 
sible de l'affaire, et que nous n'en avouerons que 
ce que nous ne pourrons pas nier : c'était un co- 
cher ivre... nous n'en savons pas plus. Il est en- 
tendu aussi que lorsque nous serons obligés de 
faire mention de sir Francis , ce sera avec les 
plus grands ménagements. Silence , modération 
et prudence , voilà noire mot d'ordre; l'approu- 
vez-vous, signora ? 

— Je pense , dit Angelica , que c'est en effet la 
seule chance de désarmer cet homme implacable ; 
mais je ne vous cache pas que j'ai l'esprit frappé 
d'un sinistre pressentiment. 

— C'est l'ébranlement bien naturel du cerveau 
après un choc si rude, dit Grelly, et si tu m'en 
crois, moins par crainte de cet homme que par 
crainte de toi-même, tu éviteras de rester seule ; 
permets-moi de me faire dresser un lit dans ta 
chambre. 

Angelica accepta l'offre de sa cousine , et sVn 
I. 27 



418 ANGELICA 

trouva bien ; ce lui était une sécurité de la savoir 
auprès d'elle, et cette idée Taidait à calmer son 
imagination. Le lendemain et les jours suivants, 
elle vit avec satisfaction que les gazettes n'avaient 
pas continué à parler de son aventure. Sans 
doute, sir Francis était parvenu a en arrêter la pu- 
blicité , et c'était un aliment de moins pour son 
ressentiment; mais comment pouvait-elle retrou- 
ver de la sécurité, quand elle lui savait aux maius 
une vengeance toujours possible , toujours sans 
danger? n'élait-il pas maître du fatal secret, et 
n'était-ce pas assez pour la tenir dans des transes 
mortelles ? 

Enfin, un malin que mademoiselle Alexandrine, 
qui , depuis quelques jours, était fort maussade, 
venait de demander son compte, Zucohi entra 
tout essoufflé, tenant encore une gazette à la main. 
Angelica devint toute tremblante. 

— N'ayez pas peur, s'écria-*-il, celle-ci ne con- 
tient que de bonnes nouvelles : noire ennemi n'est 
plus à Londres! à l'iieure qu'il est, il n'est pro- 
bablement plus en Angleterre : lisez ! lisez! 

Le Daily Adverliscr annonçait l'état de santé 
alarmant de lord Melvil, ministre plénipotentiaire 
à Stockholm , et le départ pour la Suède de son 
cousin , sir F. Sbcllon, bart. , M. P. 



KAUFFMANN. 419 

— Vive le Daily Advertiser! s'écria Gretly em- 
brassant sa cousine. 

— Et au diable le General Evening , répondit 
Zucchi , frappant sur le ventre de Kauffmann. 

— Ouf! dit celui-ci, répondant à la fois par 
cette exclamation équivoque , à un geste qui lui 
coupait la respiration et à une nouvelle qui lui 
dilatait la poitrine. 

Chacun à sa manière exprimait son soulage- 
ment et sa joie de ce départ. Angelica seule n'o- 
sait encore se réjouir. Rien ne lui prouvait que 
sir Francis eût quitté Londres. Elle n'aurait de 
sécurité que lorsqu'elle saurait la mer entre elle 
etlui. 

Zucchi , pour achever de la tranquilliser , of- 
frit d'aller prendre des informations à Shelton- 
House même, et, au bout d'une demi-heure , il 
revint annoncer que l'on pouvait dormir sur 1 une 
et l'autre oreille ; tout était fermé chez le baronnet. 
Il était parti la veille au soir en chaise de poste : 
Zucchi tenait ces renseignements d'un témoin 
oculaire. 

Cette fois c'eût été se refuser à l'évidence que de 
persister dans son inquiétude , l incrédule en 
convint. On retint Zucchi à déjeuner ; et pendant 
le repas, la conversation , sans changer de sujet , 



420 ANGELICA KAUFFMANiS. 

prit une teinte beaucoup moins sombre que les 
jours précédents. 

La maladie de lord Melvil n'était sans doute 
qu'un prétexte de fuite; mais peu importait ; Tes- 
sentiel était que sir Francis fût parti , et il n'y avait 
plus à en douter. Il avait senti la nécessité de se 
dérober au ridicule, et vraisemblablement il pro- 
longerait longtemps son absence, pour se faire ou- 
blier. La leçon n'avait donc pas été perdue, et ils 
ne pouvaient que se féliciter d'un événement qui 
les délivrait de leur ennemi. Mieux valait que la 
mine eût éclaté, puisque l'explosion avait lancé le 
traître borsde l'Angleterre. 

L'approbation donnée par Angelica à ces rai- 
sonnements et le calme renaissant de ses traits, 
achevèrent de rendre aux convives toute leur 
bonne humeur ; et , à la fin du déjeuner, elle eut 
beau leur prêcher le pardon des injures , ce fut h 
qui se dédommagerait, par ses sarcasmes , des 
tourments que le fugitif leur avait causés. 



XIX. 



Ce jour-là, pourtant, ce ne fut pas à Golden- 
Square qu'on parla le plus de sir F. Shelton , et 
les oreilles durent lui bourdonner bien autrement 
le soir, tandis que sa voiture roulait vers la Suède. 

Tous les mois, un grand souper avait lieu au 

club des boucs. A Tissue de ce repas la fusliion 

siégeait sur son lit de justice, à une heure et dans 

•un lieu bien dignes du sujet de ses délibérations, 



422 AINGELICA 

dans la salle à manger, lorsque, la nap| ée 

et les laquais sortis , les bouteilles ciroulaient sur 
la table. 

A ce souper, toutes aflV^lres cessantes, l'attention 
se concentra sur Shelîon. 

— Il est do.iO parti pour la Suède? demanda 
Henry Vernon. 

— Croyez-vous? dit lord Barrymore d'un ton 
goguenard. 

— Vous savez bien que ce pauvre Melvil se 
meurt de la poitrine, répondit lord Mount-Stuart, 
Hls aîné de lord Bute. 

— Prétexte, repartit lord Barrymore! Shelton 
est plus malade que son cousin : ne savez vous 
donc pas ce qui lui est arrivé? 

— Si vous croyez tout ce qu'on dit ! 

— Et vous , si vous avez fait vœu de ne rien 
croire! 

— Enfin, qui de nous Ta vu, avant son départ? " 
interrompit Henry Vernon. 

Personne ne répondit à cette question. 

— L'avez-vous vu, Mount-Stuart? 

— Non. 

— Et vous, lord Spencer? 

— Non. 

— Belasyse, et vous? 

— Moi non plus. 



KAUFFMANN. 423 

étrange, i^eprit Vernon, lorsqu'il eut 
fait le toiln/ie la tab|€r.« 'Je ne suis pas dans ses 
bonnes grâces , iii„ ie n'ai pas le droit de me 
plaindre ; mais qu'il n aM dit adieu à aucun de 
ses amis, voilà qui est surprenant! 

— Comment voulez-vous qu'i'-^ monlie? dit 
lord Barrymore. 11 a la tête comme une cale- 
basse î 

— Vous êtes trop prompt à croire ce que vous 
désirez, dit lord Mount-Stuart. 

— Moi! que m'importe? ce qu'il y a de cer- 
tain, c'est qu'en tous cas il fait bien de se cacher, 
car il est couvert de ridicule ! 

— Oh ! pour cela , c'est mon avis , dit l'hono- 
rable Trévor Hampden qui n'avait point encore 
pris la parole. D'abord, sa conduite avec la petite 
Kauffmann est d'un niais ! 

— Les niais, messieurs, ditsir John Blois, c'est 
nous , qui nous sommes laissé embûter par lui de 
ce soi-disant génie. 

— Pour ceci, dit lord Home, c'est un tour im- 
pardonnable. 

— N'allons-nous pas le rendre responsable de 
nos votes? demanda lord Belasyse. 

— Il les a surpris; il a intrigué en dessous, criè- 
rent quelques voix, qui soulevèrent à leur tour 
plus d'une réclamation. 



424 ANGELICA 

— Je suis fâché que Tavistock soit mort , dit 
lord Sberrard. Il aurait *-'^' nous aider à débrouil- 
ler tout ceci. 

— A quoi bon , dit Thonorable Thomas Pelham? 
C'est assez clair : nous avons été pris pour dupes. 

— Et nous sommes bien avancés , reprit sir John 
Blois ; nous voilà sans tableau ! 

— De quoi vous plaignez-vous? repartit lord 
Belasyse. Au lieu d'un soi-disant génie , vous au- 
rez Reynolds. 

— Ce n est pas là ce qui me fâche; mais que de 
temps perdu! et cela, pourun caprice de la signora. 

— N'allez-vous pas nier l'incendie de son ta- 
bleau? dit lord Mount Stuart. 

— Ma foi , je n'en mettrais pas ma main au 
feu... 

— A moins que ce fut à celui-là , dit en riant 
lord Scarsdale. 

Encouragé par sa plaisanterie , il ne voulut pas 
rester en si beau chemin , et , à l'instar de Henry 
Vernon , s'adressant tour à tour à chacun des con- 
vives , il demanda qui avait vu le tableau ; mais 
cette imitation n'eut pas le succès qu'il s'en pro- 
mettait, et sir Roderiek Mackenzie, interpellé un 
des derniers , répondit qu'il l'avait vu. 

— Alors , dit lord Scarsdale piqué , elle l'a 
brûlé parce qu'il ne valait rien. 



KAUFFMANN. i-25 

— Cela vous plaît à dire , repartit Mackenzie. 
Ce n'est pas Tavis d*^.. . 

— DeShelton? 

— Non , de Reynolds. 

— Reynolds ! belle garantie! encore un de ses 
galants ; ils sont tous en rut autour d'elle. 

— Suis-je du nombre ? 

~ Ce n'est pas de vous que je parle. 

— Eh bien ! moi , je vous dis que le tableau 
était fort beau ! 

— Je l'ai entendu dire aussi , interrompit Tre- 
vor Hampden , voulant couper court à celte dis- 
cussion et ramener sur un terrein plus favorable; 
mais avouez que l'histoire de cet incendie est fort 
louche : ces cris , cette porte qui ne s'ouvre pas , 
le père absent, la petite Kauffmann en robe de 
chambre, tête-à-téte avec Shelton... Il y a quel- 
que chose là-dessous! 

— Le fait est que Shelton n'aimait pas à en 
parler, dit lord Sherrard , un des membres im- 
partiaux. 

— Et il aurait été moins discret, si l'aventure 
avait pu lui faire honneur , dit sir John Blois. 

— Avec de telles interprétations , dit Ihono- 
rable Raby Vane, je ne sais pas qui de nous peut 
être à l'abri de vos soupçons. 



426 ArsGELICA 

— Et l'affaire de Brentford , appelez-vous cela 
un soupçon? demanda Thomas Pelliam. 

— Mais est-elle vraie? demanda Raby Vane. 

— Oui ; jele sais de bonne part, dit lord Spencer, 
qui était des amis de Sheltou. 11 enlevait la petite 
Kauffmann , et il a eu le malheur d'accrocher le 
carrosse de la duchesse de Brunswick. 

— Et il a été roué de coups par les laquais , re- 
prit Thomas Pelham , encouragé par cet aveu. 

— Et traîné dans la boue , dit sir John Blois. 

— Et jeté à la watch-house, ajouta lord Scars- 
dale. 

C'était à qui mettrait son mot. 

— Soit , soit , messieurs , dit lord Spencer 
voyant l'abus qu'on faisait de sa sincérité ; j'accorde 
tout cela... Mais qu'auriez-vous fait à sa place? 

— A coup sûr , je n'aurais pas été livrer mon 
nom à cette canaille. 

— Quant à moi , s'écria lord Barrymore excité 
par la discussion et par le vin de Champagne, si 
pareille chose m'arrivait , je me brûlerais la cer- 
velle. 

— Je le crois bien , pour ce qu'elle vaut, dit 
une petite voix flutée qu'on n'avait point encore 
entendue. 

— Parham , vous m'en rendrez raison I s'écria 
Barrymore , les yeux hors de la tète. 



KA.UFFMANN. 427 

— • Avec plaisir, lladcliffe , passez-moi donc 
cette bouteille. 

Lord Barrymore , furieux, voulait se ballre sur- 
le-champ ; les convives, et lord Baltimore , qui te- 
nait le fauteuil , s'y opposèrent , et le forcèrent 
de se rasseoir ; mais il avait besoin de décharger 
sa colère , il s'acharna sur Shelton. 

Une foule de voix avinées ou malveillantes fai- 
saient chorus. 

— Vous êtes bien sévères, messieurs, dit lord 
Belasyse, essayant d'apaiser le tumulte; après 
tout , c'est un malheur ! 

— Un malheur? s'écria sir John Blois ! dites 
un déshonneur!... un déshonneur qui rejaillit 
sur tout le club! 

— Il ne faut pas en accepter la responsabilité! 
s'écria Trevor Hampdeu . . . 

— Non , non ! dit Barrymore ; excluons Siicl- 
ton comme indigne ! 

— Appuyé! appuyé! Les boules! les bou- 
les!... 

Toute l'assemblée était debout et vociférait. 

SirRoderick Mackenzic s'élança sur la table, ren- 
versant verres et bouteilles , et les pieds dans le vin : 

— Un instant! un instant, messieurs! s'écria- 



428 ANGELICA 

t-il d'une voix de tonnerre ; vous ne pouvez pas 
condamner ainsi un absent! 

— Attendez qu'il revienne s'expliquer , ajouta 
lord Mount-Stuart. 

— Pourquoi s'est-il enfui? dit lord Barry- 
more. 

— Vous le lui demanderez à son retour , répon- 
dit lord Belasyse. 

— Non, non; les boules!... les boules!... ré- 
pétèrent les ennemis deShelton. 

Le tumulte, un instant suspendu, était redevenu 
plus violent que jamais. Mackenzie était redes- 
cendu , abandonnant la partie de guerre lasse. 
Le président ne savait auquel entendre. Henry 
Vernon fit signe à ses partisans qu'il avait à par- 
ler : ils se turent ; et d'une voix qui dominait le 
reste des cris : 

— Sir Roderick Mackenzie a raison , dit-il. 

Cet exorde si étrange dans la bouche de Ver- 
non , apaisa soudain Torage , et la curiosité fit 
prêter attention. 

Ses partisans se regardèrent stupéfaits. Avait-il 
bu au point d'être devenu 1 ami de Shelton? 

— Messieurs , je le répèle , reprit Henry Ver- 



KAUFFMANN. [429 

non, Tobservation de sir Roderick est juste. On 
ne peut pas condamner un homme sans l'en- 
tendre. 

— Bravo 1 dit ironiquement Barrymore , et en 
attendant, l'honneur du club restera en souf- 
france ! 

— Permettez, dit Vernon. J'ai une propo- 
sition à faire qui conciliera tous les intérêts. Si 
l'on veut à toute force condamner sir Francis 
Shelton , que ce ne soit au moins que par contu- 
mace : de la sorte , nous réserverons ses droits et 
ceux du club. 

Dans les assemblées délibérantes, un mezzo ter- 
mine entre deux opinions divergentes, réunit pres- 
que toujours la majorité ; c'est une retraite où se 
réfugient volontiers l'incapacité , la modération , 
l'indifférence et la lassitude. 

Sir Francis jouissait dans le club d'une telle 
prépondérance , que malgré la violence de ses en- 
nemis , malgré la gravité des accusations, malgré 
son absence , si on était allé immédiatement aux 
voix , il serait probablement sorti victorieux de 
cette éprelive. Malheureusement pour lui, quoi- 
qu'avec la meilleure intention du monde , sir 
Roderick Mackenzie, effrayé des clameurs de la 
faction opposé?, crut faire un coup de maître en 



450 ANGELICA 

obtenant du répit. Pouvait-il prévoir le parti qu'en 
tirerait 1 hypocrisie de Henry Vernon? 

Cette concession astucieuse passa pour de Tim- 
partialité , et, ainsi amendée , la proposition em- 
porta les trois quarts des voix. Il ne restait plus 
qu'à fixer le délai. Ce fut un nouveau sujet de 
contestation. 

— Six mois!... un an!.,, deux ans! 
La querelle allait redevenir sérieuse. 

— Va pour un an , dit Parham , et allons jouer ! 

Les termes moyens étaient en faveur ce soir-là, 
et celui-ci réunit également les suffrages. 

— 11 est donc arrêté , dit le président , que sir 
Francis Shelton est déclaré exclu du club , sauf à 
lui à obtenir sa réhabilitation dans un délai d'un 
an , passé lequel il sera pourvu à son remplace- 
ment. 

— Et quant à moi , s'écria Trévor Hampden , 
je donne d'avance ma voix à la petite Kauffmann ! 
c est une chèvre qui vaut tous les boucs ! 

Ce propos termina la séance : on quitta la salle 
à manger pour les salons , où bientôt les cartes et 
les dés firent oublier, à amis comme à ennemis, la 
décision qui venait d'être prise , les aventures de 
Shelton , et jusqu'à son existence. 

Mais le lendemain , ce coup d'état fit sensation 



KAUFFMANN. 431 

à Londres : on fut longtemps avant d'y croire; et 
même, parmi les membres du club, plus d'un 
• qui avait voté l'exclusion, n'en fut pas le moins 
surpris à son réveil. Les Kauffmann , quoi qu'ils 
vécussent maintenant fort retirés , ne tardèrent 
pas à apprendre la grande nouvelle. Le père en 
sauta presque de joie. Il était vengé! ... et il retrouva 
un instant son ancien enthousiasme pour les 
boucs ! 

Mais il n'en fut pas de même d'Angelica , cette 
mesure du club la livra de nouveau à ses terreurs. 
Sir Francis allait l'apprendre, et ferait tout au 
monde pour détourner Taffront qu'on suspendait 
sur sa tète. 11 avait pu se résigner à un fait irrépa- 
rable, récusable, à la demi-publicité des gazettes; 
mais être rayé du club comme indigne, c'était un 
affront direct, sanglant, impossible à supporter. IL 
allait donc re^^nir sur ses pas, plus exaspère que 
jamais, et Dieu sait ou Vomoorterait sa rage , et 
quels moyens il emploierait pour se vôhabiliterl 
Mais des jours, mais des semaines, mais de, 

mois s'écoulèrent sans réaliser ces craintes , sans 

ramener le baronnet. 

_ Vous voyez bien qu'il a pris son parti , dit 

Zucchi. 

_ Il est accablé sous le poids de tant d avanies, 

ajouta Gretly ; il ne peut plus se relever. 



452 9 ANGELICA KAUFFMANN. 

En effet, Slieltoii continuait de donner gain 
de cause à ces raisonnements par son absence. 
Aussi Angeiica finit par se ranger à Tavis commun: 
tout paraissait terminé , les mauvais jours étaient 
passés. 



FIN DU PREMIER VOLUME. 



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